Géographie de la Bretagne/Agriculture et agro-alimentaire

De SkolVreizhWiki.
(Différences entre les versions)
Aller Ă  : Navigation, rechercher
(→‎TIROIR : Agriculture et agroalimentaire)
(→‎TIROIR : Agriculture et agroalimentaire)
Ligne 364 : Ligne 364 :
  
 
|}
 
|}
 +
  
  
Ligne 372 : Ligne 373 :
 
*[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Bretagne_:_Une_autre_.C3.A9conomie_agro-alimentaire.2C_Vers_des_mod.C3.A8les_plus_qualitatifs 3.1 Bretagne : Une autre économie agro-alimentaire, Vers des modÚles plus qualitatifs]
 
*[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Bretagne_:_Une_autre_.C3.A9conomie_agro-alimentaire.2C_Vers_des_mod.C3.A8les_plus_qualitatifs 3.1 Bretagne : Une autre économie agro-alimentaire, Vers des modÚles plus qualitatifs]
 
*[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#L.E2.80.99urgence_de_l.E2.80.99agro-.C3.A9cologie_par_Andr.C3.A9_Pochon 3.2 L’urgence de l’agro-Ă©cologie par AndrĂ© Pochon]
 
*[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#L.E2.80.99urgence_de_l.E2.80.99agro-.C3.A9cologie_par_Andr.C3.A9_Pochon 3.2 L’urgence de l’agro-Ă©cologie par AndrĂ© Pochon]
−
*[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Une_alimentation_salubre_accessible_.C3.A0_tous_.3F_-_L.E2.80.99.C3.A9mergence_d.E2.80.99une_nouvelle_fili.C3.A8re_agro-alimentaire 3.3 Une alimentation salubre accessible Ă  tous ? - L’émergence d’une nouvelle filiĂšre agro-alimentaire]
+
*[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Une_alimentation_salubre_accessible_.C3.A0_tous_.3F_-_L.E2.80.99.C3.A9mergence_d.E2.80.99une_nouvelle_fili.C3.A8re_agro-alimentaire 3.3 Une alimentation salubre accessible Ă  tous ? - L’émergence d’une nouvelle filiĂšre agro-alimentaire]**[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Bleu-Blanc-C.C5.93ur_:_poursuite_d.E2.80.99une_croissance_rapide.2C_cr.C3.A9ation_d.E2.80.99un_r.C3.A9seau_international_et_obtention_d.E2.80.99une_reconnaissance_publique_pour_un_nouveau_mod.C3.A8le_agricole 3.3.1 Bleu-Blanc-CƓur :poursuite d’une croissance rapide, crĂ©ation d’un rĂ©seau international et obtention d’une reconnaissance publique pour un nouveau modĂšle agricole.]
−
**[[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Bleu-Blanc-C.C5.93ur_:_poursuite_d.E2.80.99une_croissance_rapide.2C_cr.C3.A9ation_d.E2.80.99un_r.C3.A9seau_international_et_obtention_d.E2.80.99une_reconnaissance_publique_pour_un_nouveau_mod.C3.A8le_agricole 3.3.1 Bleu-Blanc-CƓur :poursuite d’une croissance rapide, crĂ©ation d’un rĂ©seau international et obtention d’une reconnaissance publique pour un nouveau modĂšle agricole.]
+
*[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Le_vignoble_nantais_face_.C3.A0_la_mondialisation 3.4 Le vignoble nantais face Ă  la mondialisation]**[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Un_ancien_vignoble_de_masse 3.4.1 Un ancien vignoble de masse]**[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Un_vignoble_en_pleine_recomposition_spatiale 3.4.2 Un vignoble en pleine recomposition spatiale]
−
*[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Le_vignoble_nantais_face_.C3.A0_la_mondialisation 3.4 Le vignoble nantais face Ă  la mondialisation]**[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Un_ancien_vignoble_de_masse 3.4.1 Un ancien vignoble de masse]
+
−
**[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Un_vignoble_en_pleine_recomposition_spatiale 3.4.2 Un vignoble en pleine recomposition spatiale]
+
 
**[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Un_nouveau_dynamisme_rural 3.4.3 Un nouveau dynamisme rural]
 
**[http://www.skolvreizh.com/skw/index.php?title=G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Agriculture_et_agro-alimentaire&action=approve&oldid=1823#Un_nouveau_dynamisme_rural 3.4.3 Un nouveau dynamisme rural]
  
Ligne 531 : Ligne 530 :
  
 
<br/>
 
<br/>
−
<p style="margin-bottom: 0cm;  text-align: justify">'''<font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">Notes :</font></font>'''</p>
+
<p style="margin-bottom: 0cm;  text-align: justify">'''<font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">Notes :</font></font>'''</p>#<font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">la source principale de la mise Ă  jour est l’excellent cahier N°4 publiĂ© le 6 dĂ©cembre 2015 par Dimanche Ouest-France (16 pages) et accessible en ligne : « </font></font><font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">''Ouest-France.fr > services > produits > supplĂ©ments gratuits » . ''</font></font><font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">Le blog de Pierre Weill </font></font><font color="#0000ff"><u>[http://www.pierreweill.fr/ www.pierreweill.fr]</u></font><font face="Verdana, sans-serif"><font size="2"> contient Ă©galement des textes bien utiles pour mieux cerner le phĂ©nomĂšne BBC, par exemple l’article « Des Ɠufs, des poules et des hommes » du 4 mai 2015. </font></font><font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">'' ''</font></font>
−
#<font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">la source principale de la mise Ă  jour est l’excellent cahier N°4 publiĂ© le 6 dĂ©cembre 2015 par Dimanche Ouest-France (16 pages) et accessible en ligne : « </font></font><font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">''Ouest-France.fr > services > produits > supplĂ©ments gratuits » . ''</font></font><font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">Le blog de Pierre Weill </font></font><font color="#0000ff"><u>[http://www.pierreweill.fr/ www.pierreweill.fr]</u></font><font face="Verdana, sans-serif"><font size="2"> contient Ă©galement des textes bien utiles pour mieux cerner le phĂ©nomĂšne BBC, par exemple l’article « Des Ɠufs, des poules et des hommes » du 4 mai 2015. </font></font><font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">'' ''</font></font>
+
 
#<font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">cahier n°4 Ouest-France page 2 </font></font>
 
#<font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">cahier n°4 Ouest-France page 2 </font></font>
 
#<font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">Cathy Bou, chargée de mission au secrétariat général de la COP21. Cahier N°4 Ouest-France page 3 </font></font>
 
#<font face="Verdana, sans-serif"><font size="2">Cathy Bou, chargée de mission au secrétariat général de la COP21. Cahier N°4 Ouest-France page 3 </font></font>

Version du 23 février 2016 à 10:46

Sommaire

Agriculture et agroalimentaire (1994)

Auteur : Corentin CanĂ©vet



Agriculture et l'agroalimentaire de Bretagne en crise (2014)

Auteur : Renaud Layadi




L'envol et l'apogée du modÚle agricole breton.

Jusqu’au milieu des annĂ©es 1990, rien ne semble ĂȘtre Ă  mĂȘme de contrecarrer le phĂ©nomĂ©nal dĂ©veloppement des filiĂšres agroalimentaires bretonnes qui ont bĂ©nĂ©ficiĂ© du lobbying trĂšs efficace du ComitĂ© d'Etudes et de Liaison des IntĂ©rĂȘts Bretons (CELIB). (1)

La Bretagne, dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1960 comprend parfaitement l’intĂ©rĂȘt du MarchĂ© Commun et, Ă  partir de 1972, des Plans de dĂ©veloppement financĂ©s par les instances europĂ©ennes au titre du FEOGA-Orientation permettent de diriger les aides vers l’amĂ©lioration des structures d’exploitation en mĂȘme temps que le dĂ©part Ă  la retraite des gĂ©nĂ©rations d’agriculteurs les plus ĂągĂ©s libĂšre des terres. L’agriculture bretonne prend son envol.


De la ferme Ă  l'exploitation agricole.

Dans l’économie laitiĂšre l’abandon de la rustique race pie-noire au profit de la frisonne française pie-noire (FFPN) puis de la prim’holstein permet, entre 1950 et 1980, de tripler le rendement laitier des troupeaux. Les performances sont encore accrues de 40% entre 1984 et 1998. La robotisation des salles de traite permet en outre de rĂ©duire la main d’Ɠuvre nĂ©cessaire et alors que les Ă©leveurs les plus performants sont primĂ©s par les collecteurs de lait, les autres sont encouragĂ©s Ă  quitter le mĂ©tier et Ă  vendre leurs terres.

Au tournant du siÚcle la Bretagne, avec plus de 4 500 millions de litres de lait livrés contribue à 20% de la production nationale de lait de vache et détient des places de choix sur le panel français de ses principales transformations.


AGRICULTURE-1.jpg



Les évolutions sont encore plus spectaculaires dans le domaine de la production porcine qui va constituer, à partir des années 1960 et grùce aux enseignements tirés des exemples bataves et danois, le fleuron de la ferme bretonne.

Les Ă©leveurs bretons, bĂ©nĂ©ficiant d’un rĂ©seau de ports en eau profonde qui, Ă  Brest, Lorient ou Montoir, permettent de livrer du soja en provenance directe des Etats-Unis et du BrĂ©sil, comprennent que l’avenir est dans l’industrialisation des Ă©levages, seule capable de permettre de dĂ©gager un bĂ©nĂ©fice souvent spectaculaire sur une surface de production rĂ©duite. En 1986 le volume de carcasses produites Ă©tait dĂ©jĂ  de 750 000 tonnes, il atteint le million en 1993 puis se stabilise Ă  1.2 millions de tonnes entre 1998 et 2000.

La Bretagne produit dĂ©sormais 55% du tonnage national, se dote Ă  PlĂ©rin (CĂŽtes d’Armor) de son propre marchĂ© au cadran qui Ă©talonne le prix du porc pour le marchĂ© national. La production porcine sied bien Ă  une gĂ©nĂ©ration d’éleveurs qui entend s’inscrire dans une certaine modernitĂ©. Certains groupements plus Ă©litistes, notamment LĂ©on - Trieux , basĂ© Ă  Landivisiau (FinistĂšre Nord), n’admettent que des Ă©leveurs capables de faire naĂźtre plus de 25 porcelets vivants par truie et par an. Des performances qui sont atteintes par une parfaite maĂźtrise de l’alimentation, des soins vĂ©tĂ©rinaires, du naissage et du pilotage de l’élevage par le recours Ă  l’informatique et l’automation. D'autres, comme la Cooperl de Lamballe optimisent et intĂšgrent toutes les Ă©tapes de la filiĂšre, depuis l'approvisionnement de l'aliment du bĂ©tail jusqu'Ă  la transformation charcutiĂšre des carcasses. Une telle intĂ©gration exige une parfaite maĂźtrise d'un nombre Ă©levĂ© de mĂ©tiers mais aussi la constitution d'une identitĂ© de structure trĂšs forte. Elle peut ĂȘtre favorable lorsqu'il s'agit de prendre des dĂ©cisions difficiles ; elle peut comporter des limites car elle enferme l'adhĂ©rent dans un monde clos et Ă©tanche Ă  l'Ă©volution de la sociĂ©tĂ©.



Production-porcs.jpg


La production de volaille n’échappe pas Ă  la montĂ©e en puissance des productions animales. Sous l’impulsion de groupes coopĂ©ratifs – Unicopa, Le Gouessant – ou privĂ©s – l’éphĂ©mĂšre Bourgoin ou le groupe Doux – la production de poulets de chair explose et est acheminĂ©e par navire rĂ©frigĂ©rĂ© vers les marchĂ©s de l’Afrique et des pays du Moyen-Orient.

Pour ce faire elle bĂ©nĂ©ficie des accords ACP (Afrique-CaraĂŻbe-Pacifique) contractĂ©s entre l’Europe et les pays de l’ancien empire français d’Afrique Occidentale et Equatoriale ainsi que de pays amenĂ©s par l’hĂ©ritage gaullien d’une politique d’amitiĂ© avec le monde arabe. Les ventes de poulet halal accompagnent la fourniture d’armes ou de technologie nuclĂ©aire Ă  destination de l’Irak, de la Jordanie ou des monarchies pĂ©troliĂšres du Golfe.

Pour rendre la volaille compĂ©titive sur ces marchĂ©s export peu rĂ©munĂ©rateurs, la politique agricole europĂ©enne a mis en place un systĂšme de restitutions qui compense le diffĂ©rentiel entre le coĂ»t de production et le prix de vente. Lors de son apogĂ©e au seuil des annĂ©es 2000, sur les 900 000 tonnes de carcasses produites en Bretagne, 200 000 tonnes passent, grĂące Ă  la gĂ©nĂ©rositĂ© de la politique agricole europĂ©enne, par les 20 000 mÂČ d’installations frigorifiques construites sur le port de Brest. Les opĂ©rateurs bretons rĂ©alisent alors plus de 60% du potentiel export de la filiĂšre française. Ils ne sont pas compĂ©titifs sur le marchĂ© mondial et c'est bien le produit des impĂŽts collectĂ©s dans les Etats puis redistribuĂ©s par l'Union EuropĂ©enne sous forme de restitutions qui permet aux opĂ©rateurs de la volaille export bretonne de se considĂ©rer comme exportateurs.

Un bilan quantitativement tout aussi flatteur peut ĂȘtre dĂ©gagĂ© dans l’ensemble des productions lĂ©gumiĂšres rĂ©gionales. Alors que dans les annĂ©es 1960 les lĂ©gumiers avaient revendiquĂ© spectaculairement la maĂźtrise de la commercialisation de leurs produits par la crĂ©ation de SICA, ils prolongent leur dĂ©veloppement une vingtaine d’annĂ©es plus tard par le dĂ©veloppement de productions sous serre qui permettent en partie de s’affranchir de l’alĂ©a climatique. Les productions sous atmosphĂšre contrĂŽlĂ©e, bĂ©nĂ©ficiant des technologies bataves, supplantent le lĂ©gume de plein champ dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1980 et permettent l'ouverture de nouveaux marchĂ©s.

DĂ©sormais les productions bretonnes Ă©chappent en partie Ă  la saisonnalitĂ© des cycles. L'allongement des pĂ©riodes de production permet en outre une meilleure utilisation des facteurs de production : zones de stockage, de maintien en froid, transports par poids lourds.



Production-artichauds.jpg



Comme pour les marchĂ©s du lait du porc et de la volaille, la Bretagne s’impose dans le lĂ©gume comme une rĂ©gion majeure Ă  l’échelle europĂ©enne avec la crĂ©ation, Ă  l’aval, d’une industrie de la congĂ©lation ou de l’appertisation.



AGRICULTURE-2.jpg

Au tournant du siĂšcle la Bretagne est en tĂȘte du classement national pour les productions suivantes :

Productions lĂ©gumiĂšres avec notamment 86% des surfaces nationales de choux fleur, 83% de celles d’artichaut et 26% de celles de tomates, 22% des livraisons de lait, 22% du cheptel de veaux, 57% du cheptel porcin, 34% de la production de volailles de chair, 42% de la production d’Ɠufs de consommation.


Un espace modelé pour une économie de flux

Cette montée en puissance des productions primaires est servie par une structure d'aménagement du territoire tout entiÚre tournée vers une agriculture de flux.


Systeme-productif-1.jpg

Au cours des années 1965-1975 les principaux ports bretons s'équipent de quais en eau profonde. Ils permettent l'accostage de céréaliers qui viennent approvisionner les productions animales avec les protéines végétales - maïs des Etats-Unis, soja du Brésil - nécessaires à une montée en puissance du modÚle de production régional. Ces infrastructures accueillent également les minéraliers acheminant l'azote des ports du Nord de l'Europe ou les phosphates du Maroc et de la Mauritanie. Brest, Lorient, Saint-Nazaire mais aussi Saint-Malo ou Saint-Brieuc sont en prise directe avec les 2x2 voies gratuites qui ceinturent l'espace péninsulaire.

De fait, que ce soit le long de l'axe Nord (RN12), Sud (RN165) ou sur les transversales (RN24), l'organisation de la production régionale grùce à un maillage exceptionnel de voies de grand gabarit gratuites répond aux rÚgles des flux tendus profilées, sur le modÚle industriel, pour répondre au juste-à-temps et satisfaire la demande de la grande distribution.

L'extrĂȘme fluiditĂ© logistique permet un approvisionnement rĂ©gulier en protĂ©ines vĂ©gĂ©tales acheminĂ©es depuis le continent amĂ©ricain. La transformation en aliment de bĂ©tail se fait au moyen d’un trafic continu de poids lourds, quittant les silos portuaires et acheminant soja, maĂŻs, sorgho et manioc vers des usines de nutrition animale situĂ©es au cƓur des bassins de production. Celles-ci approvisionnent les Ă©levages hors-sol situĂ©s dans un rayon de 20 Ă  25 km, qui Ă  leur tour fournissent des usines d'abattage-dĂ©coupe (porcs, bovins) ou de transformation (lait, charcuterie...) situĂ©s elles aussi sur les axes majeurs et en prise directe avec le marchĂ© europĂ©en.



Acquis-celib.jpg



Le tournant des annĂ©es 90 : une fin de cycle lourde d'incertitudes

Les toutes derniĂšres annĂ©es du 20Ăšme siĂšcle marquent la fin du cycle extrĂȘmement favorable qui avait Ă©tĂ© entamĂ© au cours de la dĂ©cennie 1955-1965. GrisĂ©s par leur succĂšs, l'agriculture bretonne et le puissant complexe coopĂ©ratif qui la porte ne voient pas de profiler la fin d'un Ăąge d'or. Une conjonction de cinq facteurs fragilise l'Ă©difice patiemment bĂąti par RenĂ© PlĂ©ven et le CELIB.


L'inexorable montée des pollutions agricoles

Ce n'est qu'en 1976 que le phénomÚne de l'apparition des nitrates apparaßt dans le suivi de la qualité des eaux qui sont distribuées au Bretons. A partir de 1981 les fréquences d'occurrence dans les riviÚres bretonnes s'emballent et les premiÚres inquiétudes se font jour alors que les productions animales entrent dans un cycle de croissance soutenue.

Selon l'Institut Français de l'Environnement on dĂ©tectait 4 mg/l de ce polluant dans les captages au dĂ©but des annĂ©es 1960. Cette valeur croit ensuite de maniĂšre inexorable dans les annĂ©es suivantes : 10 mg/l en 1973, 15 en 1975 ; en 1982 la norme-guide de 25 mg/l est dĂ©passĂ©e, en 1992 la teneur s'Ă©lĂšve Ă  35mg/l pour atteindre 38mg/l en 1994.

Pour les observateurs du modĂšle breton, l'altĂ©ration des eaux superficielles qui fournissent 80 % des ressources en eaux potables ne peut ĂȘtre une surprise. En 1998-2000, la Bretagne concentre sur 7 % du territoire national 3 millions de bovins, 13 millions de porcs, 100 millions de volailles qui produisent 200 000 m3 de dĂ©jections soit l'Ă©quivalent d'une ville de 40 millions d'habitants. A l'azote d'origine animale il faut ajouter 198.000 tonnes d'azote minĂ©ral, 5 000 issus des rejets industriels et 3 000 tonnes pour les rejets domestiques.

Les rĂ©percussions sont immĂ©diates pour le consommateur ; le prix de l'eau potable qui doit supporter un traitement de plus en plus lourd, double entre 1992 et 2000. En 1997, en prenant en considĂ©ration des teneurs maximales observĂ©es, seuls 10 % des consommateurs recevaient une eau respectant la norme guide de 25 mg/l, 40 % disposaient d'une eau Ă©voluant dans la fourchette des 25-40 mg/l, 44 % entre 40 et 50 mg/l. Quant aux 6 % restant, il leur Ă©tait livrĂ© une eau non-potable. Entre 1998 et 1999, ce dernier taux double, passant Ă  13.3 %.

ParallĂšlement un autre polluant, plus discret se fait Ă©galement jour. Les pesticides, Ă©pandus sur les cĂ©rĂ©ales et le maĂŻs ensilage, apparaissent de maniĂšre massive. A partir de 1995, leur recherche est systĂ©matique et l'atrazine, utilisĂ©e dans la culture du maĂŻs, dĂ©passe la norme maximale de 0.1 microgramme dans 90 % des captages. Il en va de mĂȘme pour les autres organochlorĂ©s qui excĂšdent la norme dans 75 % des riviĂšres. En 1996 les autoritĂ©s sanitaires mesurent les teneurs en matiĂšres actives des pluies entre Ouessant et Rennes qui, voyageant d'Ouest en Est passent au dessus des surfaces cultivĂ©es en maĂŻs et en cĂ©rĂ©ales. Les rĂ©sultats sont Ă©difiants puisqu’à Rennes l’eau des pluies de mai et juin n’est pas potable


Tout aussi grave est la présence massive de phosphore. Sur les 300 000 tonnes apportées annuellement au territoire breton, 60 000 sont produites par les activités humaines, 240 000 par l'agriculture. Comme pour les métaux lourds, cuivre et zinc, le risque est la stérilisation des sols.

Face Ă  l'urgence de cette situation et malgrĂ© la loi sur l'eau votĂ©e en 1992, ce n'est qu'en 1994 qu'une rĂ©glementation est pour la premiĂšre fois appliquĂ©e en Bretagne et concerne les installations classĂ©es pour la protection de l'environnement. Dans la foulĂ©e l'Etat crĂ©e un dispositif d'aide permettant de faciliter la mise en conformitĂ© des Ă©levages grĂące au Programme de maĂźtrise des pollutions d'origine agricole (PMPOA) abondĂ© Ă  hauteur de 260 millions d'euros. ParallĂšlement est Ă©galement mise en Ɠuvre une rĂ©glementation sur les Ă©pandages de nitrates d'origine agricole qui dĂ©finit des zones d'excĂ©dents structurels sur base cantonale et dans lesquelles il est interdit d'Ă©pandre plus de 170 kg d'azote Ă  l'hectare.

A partir des annĂ©es 1994 se succĂšdent les tentatives de protection de la qualitĂ© de l'eau en Bretagne. Outre la rĂ©glementation qui souffre de nombreux contournements voire d'une rĂ©ticence persistante Ă  son application et d'un manque de moyens criant dans la vĂ©rification de sa mise en Ɠuvre, les outils d'intervention se succĂšdent. Bretagne Eau Pure 1, timidement lancĂ© en 1990, est interrompu au profit de Bretagne Eau Pure 2 dĂšs 1994. Le PMPOA bĂ©nĂ©ficie de rallonges, les SchĂ©ma s d'amĂ©nagement et de gestion des eaux rajoutent une couche aux politiques de protection de la ressource.

A plusieurs reprises la Cour des Comptes (2) souligne l'absence de résultats liée au manque de respect de la législation et au rÎle ambigu des Chambres d'agriculture à la fois prestataires de services dans les opérations de protection de l'eau et chargées d'une mission de service public. On parle désormais d'une situation de crise environnementale.


La rupture du consensus social

Si la pollution des eaux destinĂ©es Ă  la potabilisation est d'abord vĂ©cue apprĂ©hendĂ©e comme un co-produit gĂȘnant mais nĂ©cessaire du progrĂšs, dĂšs les annĂ©es 1990 apparaĂźt une conflictualitĂ© environnementale.

Les associations de protection de l'environnement, emmenĂ©es par Eau et RiviĂšres de Bretagne – APPSB, prĂ©sentes dans les instance de concertation rĂ©gionales, dĂ©partementales ou locales, suivent avec attention les dĂ©cisions qui sont prises par les pouvoirs publics et dĂ©noncent les libertĂ©s qui sont parfois prises avec le droit tant par l'Etat lui mĂȘme que par la profession agricole. (3)

En janvier 1996 se dĂ©roule Ă  Saint-Brieuc la premiĂšre manifestation venant en appui Ă  une grĂšve du paiement des factures d'eau. Il devait venir un millier de participants, le double se rassemble. A partir de cette date les manifestations contre les pollutions agricoles deviennent rĂ©guliĂšres et rassemblent jusqu’à 10 000 manifestants, Ă  Pontivy en mars 1999. Issue des classes moyennes rurales et des professions nĂ©cessitant une eau de qualitĂ©, cette manifestation marque une Ă©tape importante car elle libĂšre la parole et dĂ©montre la profondeur de l'exaspĂ©ration des Bretons. AprĂšs cette date, les implantations d'Ă©levages font dĂ©sormais l'objet d'un harcĂšlement dĂšs lors qu'une autorisation d'implantation ou d'extension est demandĂ©e. DĂšs qu'une demande est dĂ©posĂ©e en mairie, un comitĂ© de dĂ©fense se crĂ©e contribuant Ă  effilocher le consensus autour de l'agriculture bretonne.

Si le phénomÚne de pollution des eaux par les nitrates et les pesticides intéressait essentiellement les résidents permanents, tel n'est pas le cas pour l'apparition des algues vertes qui, à partir de la seconde moitié des années 1970, rythment les saisons touristiques sur le littoral breton.

D'abord considĂ©rĂ©es comme un Ă©piphĂ©nomĂšne gĂȘnant, nausĂ©abond et ponctuel des apports de nutriments excĂ©dentaires d'azote et de phosphore, elles deviennent 20 ans plus tard des hĂŽtes rĂ©guliers de 45 Ă  65 communes bretonnes. Entre 1992 et 1998 il est estimĂ© qu'entre 50 000 et 100 000 tonnes sont ramassĂ©es et mis en dĂ©charge annuellement. Mais ce volume ne reprĂ©sente que 10 Ă  20 % de ce qui est produit par le milieu.

Le 22 juillet 2009 le phĂ©nomĂšne des algues vertes change radicalement de dimension. Le dĂ©cĂšs d'un collecteur d'algues sur la commune de Binic (CĂŽtes d'Armor), dont on soupçonne l'empoisonnement par de l’hydrogĂšne sulfurĂ© issu du pourrissement des ulves, transforme la question en enjeu de santĂ© publique.

Les algues vertes sont dĂ©sormais considĂ©rĂ©es comme un danger public : l'Etat et la RĂ©gion se mobilisent, des fonds sont dĂ©bloquĂ©s pour aider au ramassage des ulves Ă©chouĂ©es tandis que de nouvelles manifestations sont organisĂ©es par les « victimes des pollutions agricoles Â» pour dĂ©noncer l'inaction des pouvoirs publics et de la profession.


La dérégulation des échanges. et la globalisation des marchés

Si les pollutions agricoles ont généré une contrainte exogÚne à l'intensification des productions en Bretagne, la libéralisation des échanges de denrées agroalimentaires font peser une menace autrement plus redoutable que les protestations d'une partie dominante de la société bretonne face au taux de nitrates dans l'eau ou aux marées vertes estivales.

DÚs les années 1960 en effet, le modÚle agricole breton s'est organisé autour du concept d'agriculture de flux basé sur une production de masse. Ce choix a provoqué la disparition des races traditionnelles décidément peu adaptées à un mode de production industrielle et la réduction à la portion congrue des labels de qualité.

De fait, l'agriculture de qualitĂ©, essentiellement sous label Agriculture Biologique (AB) ou Label Rouge, n'a que trĂšs lentement accru son emprise sur la rĂ©gion. Si en 2010 les 1 228 exploitations AB rassemblaient 2.4 % de la SAU, elles n'Ă©taient encore que 1 770 pour 3.9 % de la surface agricole en 2013. Un constat similaire s'impose pour les exploitations sous Label Rouge, correspondant Ă  l'Indication gĂ©ographique protĂ©gĂ©e (IGP) selon la directive europĂ©enne 2081/92. En 10 ans, en dĂ©pit des multiples crises qui ont secouĂ© les productions animales, l'effectif a gagnĂ© un peu plus de 500 exploitations en une dĂ©cennie, passant de 1 940 unitĂ©s en 2002 Ă  2 500 en 2012.

Des chiffres Ă  mettre en perspective des 34 000 exploitations agricoles bretonnes et qui attestent qu'une seule exploitation sur huit assure une production sous signe de qualitĂ© ceci pour moins de 10 % de la surface agricole utile. Ayant fait disparaĂźtre au cours des annĂ©es 1955-1975 les races traditionnelles qui auraient pu constituer les bases pour la recherche d'indications gĂ©ographiques protĂ©gĂ©es ou mieux encore d'appellations d'origine protĂ©gĂ©e, l'agriculture bretonne n'a que peu de spĂ©cificitĂ©s Ă  faire valoir.

En conséquence , la globalisation des marchés et la libéralisation des flux de denrées alimentaires cueillent de plein fouet un complexe de production de masse qui, jusqu'aux années 2000 s'était cru à l'abri derriÚre les solides barriÚres tarifaires et des aides à l'exportation conçues pour protéger l'agriculture européenne depuis la fin des années 1950.

Avec la mutation le 1er janvier 1995 du GATT (Accord gĂ©nĂ©ral sur le commerce et les tarifs) en OMC (Organisation mondiale du commerce) et sa gĂ©nĂ©ralisation Ă  l'ensemble de la planĂšte depuis l'adhĂ©sion de la Chine le 1er janvier 2002, le projet des partisans de la dĂ©rĂ©gulation des Ă©changes ne connaĂźt plus de limite ; on ne parle plus d'agriculture mais de marchĂ©s alimentaires.

Faute d'avoir anticipé un avenir pourtant parfaitement prévisible, les filiÚres bretonnes, qui avaient prospéré à l'abri d'un robuste parapluie européen, entament un processus de rationalisation. La filiÚre volaille export qui bénéficiait des restitutions lui permettant d'exporter vers les pays du Moyen-Orient et de l'Afrique est la premiÚre à en subir des conséquences.

DĂšs la fin 1999 cette filiĂšre nregistre un premier choc avec la perte des marchĂ©s arabes au profit des productions thaĂŻlandaise et brĂ©silienne moins chĂšres de 15 Ă  20 %, ces derniĂšres ayant bĂ©nĂ©ficiĂ© du savoir-faire breton grĂące aux investissements du groupe Doux dans ce pays. En 2002 puis en 2003 ce mĂȘme groupe Doux engage une restructuration massive de son outil de production avec la fermeture des sites de Briec, Plouray, Malansac, Vannes. Au cours des annĂ©es suivantes, malgrĂ© les perspectives de disparition des 63 millions d'euros annuels d'aides aux exportations, le groupe continue son activitĂ© au prix d'un endettement massif sans aucune modification de sa stratĂ©gie commerciale et de son positionnement sur les marchĂ©s bas de gamme. A partir de 2011, comme il fallait s'y attendre, la situation se rĂ©vĂšle de nouveau intenable. En 2012 trois nouveaux sites sont fermĂ©s Ă  Grancourt (Pas-de-Calais), au Pontet (Vaucluse) et Ă  La Vraie Croix (Morbihan). Le groupe en situation de cessation de paiement est confrontĂ© au spectre de sa propre disparition.

Un mĂȘme processus d'agonie lente de la filiĂšre est Ă  l'oeuvre du cĂŽtĂ© d'UNICOPA. Ayant repris les actifs du groupe Bourgoin suite Ă  sa faillite suspecte, la coopĂ©rative UNICOPA plombĂ©e par une gestion impressionniste est dĂ©mantelĂ©e en 2010. Tilly-Sabco et son site de Gueslesquin poursuit l'activitĂ© mais se retrouve confrontĂ© Ă  des marchĂ©s export toujours plus compĂ©titifs, Ă  un appareil de production vieillissant et Ă  la perspective de disparition des restitutions. En 2013, Tilly-Sabco qui avait occupĂ© plus de 700 postes de travail en 1981 peine Ă  imaginer des perspectives pour les 300 qui restent. Une fermeture du site aurait Ă©galement comme effet de priver de dĂ©bouchĂ©s la centaine d'aviculteurs qui approvisionnent le site.

Faute d'avoir intĂ©grĂ© une extinction des aides, pourtant parfaitement annoncĂ©e, prĂ©vue et validĂ©e par l'Etat, la filiĂšre volaille export doit faire face Ă  un risque de disparition. Une perspective identique pourrait menacer l'Ă©conomie laitiĂšre qui, avec le systĂšme des quotas, Ă©tait nĂ©anmoins parvenue, depuis leur mise en Ɠuvre en 1984, Ă  une situation relativement pĂ©renne. Le systĂšme des quotas avait ceci d'efficace qu'il permettait de faire disparaĂźtre les stocks considĂ©rables de lait, transformĂ© en beurre qui Ă©tait ensuite bradĂ© avec force subventions sur le marchĂ© international grĂące Ă  un systĂšme d'aide dĂ©guisĂ©e Ă  l'exportation. Ce systĂšme permettait aussi de prĂ©voir l'allocation de lait produit par exploitation agricole et facilitait une gestion relativement fine de l'entreprise.

La disparition annoncĂ©e des quotas en 2015 va ouvrir l'Ă©conomie laitiĂšre Ă  la concurrence car le seul Ă©talonnage sera le prix de revient du « minerai Â» puisque telle est dĂ©sormais la dĂ©nomination du produit primaire. L'objectif est en effet de rendre l'Europe Ă  mĂȘme de se placer sur le marchĂ© mondial au mĂȘme titre que les pays ayant une tradition libĂ©rale solidement Ă©tablie (Nouvelle-ZĂ©lande et Australie notamment) et d'ĂȘtre Ă  mĂȘme d'approvisionner les marchĂ©s d'importation de poudre de lait, notamment en Chine, dans les pays arabes, voire en Afrique.

Ces Ă©volutions ont un impact dĂ©terminant sur l'Ă©conomie laitiĂšre bretonne. Entre 2000 et 2010, le nombre d'exploitations laitiĂšres a perdu un tiers de ses effectifs de 15 000 Ă  10 000 unitĂ©s mais, dans un mĂȘme temps les surfaces moyennes par unitĂ© ont augmentĂ© de 40 % et les troupeaux se sont accrus de moitiĂ© Ă  55 vaches laitiĂšres. Outre un effondrement de l'emploi dans le secteur, cette mutation a accru la vulnĂ©rabilitĂ© des structures Ă©conomiques. A l'intensification des productions correspond une intensification capitalistique des Ă©levages qui ont un recours croissant aux intrants, Ă  la mĂ©canisation permettant par exemple de substituer des robots de traite Ă  la main d'oeuvre humaine. En consĂ©quence les fermes laitiĂšres les plus « modernes Â» sont aussi celles qui sont les plus endettĂ©es et donc les plus sensibles aux variations des prix d'un produit standardisĂ© et ne prĂ©sentant pas d'avantage comparatif Ă  faire valoir.

Elles modifient Ă©galement profondĂ©ment la relation du fournisseur Ă  l'industriel. AprĂšs l'Ă©conomie de la volaille dans les annĂ©es 1970, c'est maintenant aux producteurs laitiers de faire l'expĂ©rience de l'intĂ©gration amont-aval. Dans le nouveau systĂšme qui s'est mis en place dans les annĂ©es 2005-2010, le producteur est liĂ© Ă  son acheteur industriel par un contrat d'exclusivitĂ© qui lui interdit de pouvoir faire jouer la concurrence. Le prix du lait est fixĂ© par l'acheteur-transformateur en fonction des cours mondiaux. Si ceux-ci baissent, les laiteries « rĂ©percutent Â» Ă  leur tour cette variation de prix auprĂšs de leurs fournisseurs. C'est lĂ  un facteur additionnel de vulnĂ©rabilitĂ©.


La filiÚre porcine, troisiÚme pilier des productions animales en Bretagne, n'a pas échappé aux chocs de mutation qui ont affecté des secteurs traditionnellement robustes qui avaient tiré le modÚle breton. L'absence de stratégie commerciale, la course au gigantisme des coopératives, le manque d'investissement dans les outils d'abattage ont provoqué en 2013 la fermeture de l'usine Gad de Lampaul-Guimiliau racheté en 2008 par le groupe morbihanais CECAB.

Fondée à l'aube des 30 Glorieuses, cette charcuterie familiale s'agrandit en 1956 et compte une vingtaine de salariés. Trente ans plus tard la société occupe 280 salariés et continue son expansion jusqu'à atteindre, à son apogée 1 200 salariés en 2001, ceci pour un chiffre d'affaires de 274 millions d'euros. Elle abat hebdomadairement 27 500 porcs issus du bassin de production léonard et transforme 137 000 tonnes de viande par an. En 2008, le groupe coopératif CECAB qui a déjà l'ancien abattoir Olympig de Josselin dans son portefeuille achÚte des parts dans Gad et fédÚre les deux unités de production au sein de Gad SAS . En 2010 les deux usines emploient 2 500 salariés pour un chiffre d'affaires de 700 millions d'euros. La Cecab et le groupement de producteurs porcins Prestor prennent la totalité du capital.

DĂšs 2011 les premiĂšres difficultĂ©s se font jour. La version officielle fournie par la Cecab pour expliquer les difficultĂ©s fait Ă©tat d'une concurrence dĂ©loyale des outils d'abattage allemands qui ont recours Ă  une main d'oeuvre bon marchĂ© d'origine roumaine et polonaise. Toutefois cette main d'oeuvre est Ă©galement prĂ©sente en Bretagne et c'est une raison qui semble laisser insensible l'autre opĂ©rateur breton du porc, la Cooperl de Lamballe. On Ă©voque Ă©galement les rĂšgles environnementales trop rigoureuses en France en gĂ©nĂ©ral, en Bretagne en particulier, qui rĂ©duisent les marges de Ă©leveurs et augmentent le prix de revient des porcs charcutiers ; mais ces rĂšgles sont encore plus strictes en Allemagne, au Danemark et au Pays-Bas.

La fermeture de Gad en octobre 2013 qui laisse 800 salariĂ©s sans rĂ©elles perspectives d'embauche semble dĂ»e Ă  des erreurs de stratĂ©gie. A l'heure oĂč le marchĂ© europĂ©en s'est homogĂ©nĂ©isĂ© et oĂč rien ne diffĂ©rencie les productions industrielles, la plus petite erreur est sanctionnĂ©e. Une absence de rĂ©flexion stratĂ©gique est une faute grave en temps normal, elle est fatale et sans appel Ă  un moment oĂč les marchĂ©s se dĂ©rĂ©gulent.

Ce cas emblématique pose trÚs clairement la question du management dans les entreprises bretonnes qu'elles soient privées ou coopératives. L'absence de créativité marketing, le recours exclusif à une approche par les coûts, l'exposition excessive aux marchés peu solvables ou sensibles aux sursauts des relations internationales pose la question du projet stratégique pour un secteur qui demeure une clé de voûte de l'économie régionale. Une observation d'autant plus critique que si le contexte commercial a radicalement changé au cours des 50 derniÚres années, la culture marketing, elle, est infiniment plus lente à infuser au sein des états-majors.


La bataille de la qualitĂ© ; quand le pouvoir change de main

Outre des causalités dues à une charge polluante excessive sur le territoire et à une difficulté à appréhender les effets des accords internationaux, les filiÚres agroalimentaires bretonnes ont dû faire face, à partir des années 1990, à un troisiÚme défi.

Lors de la conférence de Stresa en 1958 et qui donne le coup d'envoi à la politique agricole commune, deuxiÚme pilier de la construction européenne avec le charbon et l'acier, l'enjeu pour les pays du Marché Commun est simple. Il s'agit de produire en masse. Les opérateurs bretons comprennent rapidement la révolution qui se prépare grùce à Edouard Leclerc, épicier à Landerneau qui prétend gommer les intermédiaires et vendre en masse.

A partir des années 1970 le contexte évolue. Désormais autosuffisante, la Communauté Européenne encourage son agriculture à faire ses armes à l'export grùce à une sélection des exploitants les plus performants; c'est de surcroßt un excellent argument pour réduire le nombre d'actifs agricoles. Cette seconde étape intervient alors que les productions bretonnes connaissent des améliorations techniques significatives.

Dans les métiers du lait la race frisonne française est remplacée par la prim'holstein, laitiÚre performante et docile. Le maïs se généralise et permet des taux record de matiÚre sÚche à l'hectare rendant possible une intensification des pratiques.

Dans l'Ă©conomie porcine, les derniers reprĂ©sentants de la race porc blanc de l'ouest sont relĂ©guĂ©s Ă  une situation marginale, remplacĂ©s par la race Large White, Duroc, Landrace. Le nombre annuel de porcelets vivants par truie grimpe sous l'effet des progrĂšs de la zootechnie : 15 au dĂ©but des annĂ©es 1970, 20 au milieu des annĂ©es 1980, 25 Ă  27 10 ans plus tard. Les crises structurelles sur ce marchĂ© cyclique secouent la filiĂšre. Elles valent quelques dĂ©sagrĂ©ments aux prĂ©fets mais permettent aussi un mouvement de concentration.

Dans le secteur de la volaille, une mĂȘme dynamique est Ă  l'oeuvre, les ateliers les plus industriels bĂ©nĂ©ficiant de meilleures conditions d'achat des intrants : poussins, alimentation, antibiotiques.

Dans l'économie légumiÚre enfin, les rendements sont certes moins spectaculaires mais les sélections végétales rendent possible une meilleure précocité des produits. Toutefois c'est surtout l'optimisation logistique qui permet accroßtre les productions. Les bassins sont maillés par des stations de conditionnement accessibles aux poids lourds qui empruntent ensuite les voies rapides vers les marchés européens. Un marché au cadran, copié sur les 'veilingen' bataves permet se supprimer les intermédiaires.

En somme, aprÚs avoir gagné la bataille de la production, l'agriculture bretonne, au prix de significatives réductions d'effectifs et d'un opiniùtre refus d'intégrer les coûts du respect de l'environnement, sort vainqueur de la bataille des coûts.

Si les deux premiĂšres Ă©tapes avaient Ă©tĂ© nĂ©gociĂ©es avec un certain talent – dans les annĂ©es 1980-1990 la Bretagne fait partie du trio de tĂȘte des rĂ©gions agricoles europĂ©ennes et ses productions irriguent le marchĂ© mondial du lait ou du porc – les annĂ©es suivantes marquent un dĂ©crochage de la ferme bretonne. Celle-ci, confrontĂ©e Ă  la bataille de la qualitĂ©, se trouve face Ă  une logique de conquĂȘte de marchĂ©s bien plus complexe qu'un simple objectif visant Ă  produire du volume Ă  coĂ»t comprimĂ©.

DÚs 1989, l'adoption des normes de la série ISO 9000 par l'entreprise Binic Gastronomie, dans les CÎtes d'Armor, marque une révolution dans la maniÚre de produire. Si les normes de qualité étaient en effet anciennes dans l'économie laitiÚre confrontée à une grande sensibilité bactériologique, le recours aux normes ISO9000 par une entreprise oeuvrant dans la confection d'aliments pour bébé et ayant recours à de la viande, marque une étape fondamentale. Désormais l'adoption de cette certification signifie que les filiÚres animales doivent se soumettre au contrÎle d'un évaluateur vigilant et peu conciliant si elles veulent conserver ou gagner des parts de marché.

ParallĂšlement, comme le souligne Robert Rochefort (p75-100), les derniĂšres annĂ©es du 20eme siĂšcle voient, dans l'ensemble de l'Europe comme sur le marchĂ© domestique, une individualisation de la consommation. Le marchĂ© Ă©clate en segments et sous-segments alors que la grande distribution, considĂ©rĂ©e comme « populaire Â», capte aussi des clientĂšles issues des classes moyennes – moyennes supĂ©rieures exprimant des aspirations diffĂ©rentes. Elles portent des choix privilĂ©giant la qualitĂ© et confrontent l'amont productif Ă  une situation radicalement nouvelle.

Au cours des mĂȘmes annĂ©es les filiĂšres animales connaissent des accidents sanitaires graves. La premiĂšre crise de la vache folle (1996), la crise de la dioxine dans le lait (1997), les dĂ©couvertes de trafic d'hormone pour le bĂ©tail (1996, 1998, 1999), la seconde crise de la dioxine dans la volaille cette fois (1999), la seconde crise de la vache folle (2000), la crise de la fiĂšvre aphteuse (2001), la dĂ©couverte de nouveaux trafics d'antibiotiques vĂ©tĂ©rinaires (2001 et 2002)... jettent l'opprobre sur les productions animales. L'Ă©levage intensif est entrĂ© dans l'Ăšre du soupçon.

A partir des annĂ©es 1990, les bureaux Ă©conomiques des ambassades de France en Allemagne et en Grande-Bretagne ainsi que les responsables commerciaux en contact avec la grande distribution française, font valoir plusieurs faits nouveaux particuliĂšrement sensibles pour les filiĂšres bretonnes. Les enseignes europĂ©ennes imposent des cahiers des charges qui vont dĂ©sormais bien au delĂ  de garanties sanitaires minimales. Carrefour avec sa FiliĂšre QualitĂ© Carrefour (FQC) exige des garanties plus rigoureuses que les normes lĂ©gales sur l’absence de pesticides ou mĂ©dicaments rĂ©siduels dans le produit. La mĂȘme exigence rĂšgne sur les marchĂ©s europĂ©ens traditionnellement investis par les opĂ©rateurs bretons.

En rĂ©ponse et Ă  dĂ©faut de pouvoir communiquer sur des clauses techniques difficiles Ă  expliquer et donc Ă  comprendre pour le consommateur, le marketing de la grande distribution s'interroge sur la maniĂšre de faire passer l'idĂ©e de qualitĂ© des produits. Entre 1990 et 2000, Carrefour ou Monoprix en France, Sainsbury-Tesco ou Waitrose au Royaume Uni, Aldi ou Edeka en Allemagne, Delaize en Belgique, CoopItalia en Italie, Albert Heijn aux Pays-Bas, suivant en cela Migros et Coop en Suisse qui ont souvent jouĂ© le rĂŽle de prĂ©curseurs, dĂ©finissent et adoptent un axiome commun qui Ă©talonne encore aujourd'hui en 2014, les rĂšgles indĂ©passables de communication-produit : la meilleure preuve qu'un produit est sain est que le territoire qui l'a vu produire est environnementalement bien gĂ©rĂ©. En somme, c'est la qualitĂ© de la gestion du territoire qui atteste de la qualitĂ© du produit.

C'est lĂ  certes un raccourci peut ĂȘtre un peu rapide. Il est toutefois suffisant pour contrer le traumatisme de la vache folle chez Carrefour en 1996. L'enseigne parvient en effet Ă  maintenir ses parts de marchĂ© de la viande bovine pourtant en crise trĂšs sĂ©vĂšre, en mettant en scĂšne les animaux dans des prairies. C'est Ă©galement un moyen de rĂ©pondre aux demandes de la population de l'Europe, ensemble Ă©conomique le plus riche et le plus ĂągĂ© du monde, et qui est traversĂ© par une exigence Ă©cologique se traduisant plus par la fourchette que par le bulletin de vote. C'est aussi un excellent moyen pour la grande distribution de tirer ses gammes vers le haut, de capter des segments de consommateurs plus rĂ©munĂ©rateurs tout en imposant de nouvelles clauses Ă  ses fournisseurs. C'est enfin un biais astucieux pour les enseignes de se donner bonne conscience Ă  bon compte.

De fait, au cours des annĂ©es 1995-2005 s'organise une dualisation de l'agriculture europĂ©enne visible dans les rayonnages des linĂ©aires : d'un cĂŽtĂ© les produits de masses banalisĂ©s sujets Ă  promotion et ne bĂ©nĂ©ficiant pas de signes distinctifs de qualitĂ©, de l'autre des produits disposant de cahiers des charges particuliers, s'adressant aux 30 % de consommateurs acceptant de payer plus pour avoir la garantie d'une certaine sĂ©curitĂ©, d'une traçabilitĂ© dans les modalitĂ©s de production et de distribution, d'une protection des actifs naturels...

D'un cĂŽtĂ© des ensembles gĂ©ographiques fortement en prise sur des axes logistiques et ayant fait le pari d'une agriculture intensive – animale et vĂ©gĂ©tale – de flux, ayant le plus souvent recours aux derniĂšres innovations technologiques : robots de traite, Ă©levages porcins automatisĂ©s, pharmacie vĂ©tĂ©rinaire Ă  spectre large, sĂ©lection gĂ©nĂ©tique et banques de sperme, serres pilotĂ©es par informatique... Il s'agit ici de pays essentiellement du nord de l'Europe : Danemark, Pays-Bas, Nord de l'Allemagne, Flandres Belges, mais aussi, seules exceptions dans le bassin mĂ©diterranĂ©en, la Catalogne pour les productions animales et l'Andalousie dans les productions vĂ©gĂ©tales. C'est dans ce groupe de bassins de production fortement intensifs que se trouve la Bretagne.

Ces bassins de production se trouvent tous sur les mĂȘmes marchĂ©s, Ă©laborent tous le mĂȘme produit et ont comme seul Ă©talon de comparaison le prix. Rien ne distingue le porc danois de celui produit en Allemagne du Nord ou en Bretagne ; il s'agit de porcs charcutiers d'un poids et d'un taux de muscle rigoureusement identiques. Le fait que la main d'oeuvre dans les abattoirs allemands soit lĂ©gĂšrement moins coĂ»teuse que celle employĂ©e en Bretagne et c'est le bassin de production de Lamballe ou du LĂ©on qui perd des parts de marchĂ© sur le « minerai Â» destinĂ© Ă  ĂȘtre transformĂ© en saucisse sĂšche d'Auvergne (5). Qu'une taxe sur le transport polluant pour les poids lourds soit instaurĂ©e et ce sont des pans entiers du modĂšle breton qui sont menacĂ©s. C'est ainsi qu'il faut interprĂ©ter la protestation bretonne contre l'Ă©cotaxe du dernier trimestre 2013.

A l'inverse grĂące Ă  la vente d'Ă©lectricitĂ© permise par la mise en Ɠuvre de la mĂ©thanisation dans leurs Ă©levages industriels, les producteurs laitiers du nord de l'Allemagne ont rĂ©duit les coĂ»ts et gagnĂ© des parts de marchĂ© apprĂ©ciables tant sur le marchĂ© europĂ©en qu'Ă  l'export. Dans les deux cas, il s'agit de produits fortement standardisĂ©s. Le seul critĂšre de compĂ©titivitĂ© est le coĂ»t ; la sĂ©curitĂ© alimentaire est le plus souvent identique.

De l'autre cÎté, des ensembles géographiques disposant d'une agriculture du territoire qu'elle soit sous rÚgles de production agrobiologique ou qu'elle dispose de labels d'authenticité de type Indication géographique protégée (IGP) ou appellation d'origine protégée (AOP).

Dans ce second groupe se trouvent les pays du Sud de l'Europe. L'Italie tout d'abord qui a trĂšs bien compris tout le potentiel de son territoire, de ses traditions culinaires et qui a parfaitement intĂ©grĂ© les rĂšgles de protection de ses produits en mettant en oeuvre un recours massif aux IGP et AOP. On peut rattacher Ă  ce pays les bassins de production portugais et certaines parties de l'Espagne ainsi qu'une bonne moitiĂ© Sud et Est de la France rythmĂ©e par les productions bovines et ovines du Massif Central, les productions volaillĂšres du Sud-Ouest et du Centre-Ouest ainsi que par les grandes marques fromagĂšres du Sud et de l'Est... Dans ce groupe figurent Ă©galement le Nord de l'Italie et surtout l'Allemagne du Sud (notamment la BaviĂšre et le Bade-WĂŒtemberg) mais aussi l'Autriche qui ont dĂ©veloppĂ© un recours massif Ă  l'agriculture biologique Ă  la fois de plaine et de montagne.

Ces agricultures sont caractĂ©risĂ©es par un ancrage territorial fort, reflet d'une bonne densitĂ© de labels IGP et AOP. Elles sont Ă©galement caractĂ©risĂ©es par une situation sur des marchĂ©s portĂ©s par une demande soutenue, intĂ©ressant le tiers supĂ©rieur du marchĂ©, qui Ă©chappe au phĂ©nomĂšnes de baisse de la consommation. OĂč que ce soit en Europe, l'agriculture biologique accroĂźt avec une remarquable constance ses parts de marchĂ©. Les marques distributeurs qui Ă©chappent Ă  la stratĂ©gie de premier prix parviennent, elles aussi Ă  maintenir leurs positions au prix d'un positionnement de type l'AOP-IGP chez Reflets de France, d'un cahier des charges excluant les OGM chez FQC comme chez bon nombre de marques distributeur allemandes (Lidl ou Tegut par exemple) ou britanniques (Waitrose, Budgen...). Le cas extrĂȘme Ă©tant reprĂ©sentĂ© par l'Autriche au sein de l'Union, pays dans lequel l'utilisation des organismes gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©s dans l'alimentation animale est purement et simplement bannie des productions nationales et oĂč l'agriculture biologique n'a jamais Ă©tĂ© marginale.

L'agriculture bretonne qui avait parfaitement négocié les batailles de la production (1955-1970) puis celle des coûts (1970-1990) s'est trouvée en difficulté lorsqu'il s'est agi de négocier la bataille de la qualité.

Lors des deux Ă©tapes prĂ©cĂ©dentes, l'Ă©quation Ă©tait simple. La bataille de la production a pu ĂȘtre gagnĂ©e grĂące au progrĂšs technique et Ă  l'optimisation logistique ; celle des coĂ»ts, aidĂ©e par de gĂ©nĂ©reuses aides tant de l'Etat que de l'Europe, a Ă©galement Ă©tĂ© nĂ©gociĂ©e sans autres dommages qu'une sĂ©vĂšre restriction des effectifs agricoles.

La bataille de la qualitĂ© a prĂ©sentĂ© un paradigme radicalement neuf. D'abord axĂ©e autour de la sĂ©curitĂ© du produit avec la mise en Ɠuvre de la rĂ©glementation sanitaire, elle a gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă  partir des annĂ©es 1995 les normes de la sĂ©rie ISO 9 000 permettant d'Ă©tablir une relation de confiance entre client et fournisseur autour de la rĂ©gularitĂ© des produits et des services. Vers la fin des annĂ©es 1990, la dimension environnementale a Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e Ă  l'Ă©quation produit avec les normes de la sĂ©rie ISO 14 000 qui garantissent notamment une utilisation rationnelle des produits chimiques et une gestion au plus juste du cycle de l'eau. ParallĂšlement, suite aux incidents sanitaires, c'est la mise en scĂšne globale du territoire, promue par les marques distributeur, qui est entrĂ©e dans la dĂ©finition du produit « 'bon pour l'environnement donc bon pour la santĂ©' Â».


Force est de constater que l'agriculture bretonne a connu – et connaĂźt toujours - de trĂšs fortes difficultĂ©s d'adaptation Ă  cette troisiĂšme bataille de l'agroalimentaire. Contrairement Ă  l'agriculture italienne qui avait pris soin de prĂ©server ses productions traditionnelles et qui en a fait un formidable outil d'image et d'exportation, contrairement Ă  l'agriculture du Sud de l'Allemagne qui s'est trĂšs vite rendue compte que l'activitĂ© agricole reposait autant sur la fourniture de produits animaux ou vĂ©gĂ©taux que sur la production d'amĂ©nitĂ©s naturelles (protection des paysages et de l'eau) et sur la fourniture d'Ă©nergie, le complexe agroalimentaire breton s'est arc-boutĂ© sur une production de masse, peu diffĂ©renciĂ©e et lourdement exposĂ©e aux cycles de crise.


La difficile sécularisation du monde coopératif et syndical

Les causes de ce conservatisme sont sans doute à chercher dans la forme particuliÚre de l'entrepreneuriat agroalimentaire en Bretagne qui fait la part belle aux coopératives issues de la dissolution des Offices en 1945.

Si la forme coopérative avait parfaitement accompagné la bataille de la production et des coûts, elle s'est avérée bien moins adaptée lorsqu'il s'agissait de faire face à la prise en compte de l'environnement dans les itinéraires productifs et à la nécessité de se conformer aux cahiers des charges imposés par les distributeurs. Alors que jusque dans les années 1980 il s'agissait d'écouler tout ce qui était produit, les exigences de qualité qui émergent dans la décennie suivante font changer le pouvoir de main. Désormais, dans un marché bien plus exigeant et arrivé à satiété, c'est l'acheteur, celui qui sélectionne les produits pour l'enseigne qui l'emploie, qui détient le pouvoir et non le coopérateur. Il ne s'agit plus d'écouler la marchandise pour gaver les adolescents du baby-boom de l'aprÚs-guerre mais de la rendre conforme aux souhaits de la grande distribution qui impose des clauses à la fois économiques et qualitatives pour une clientÚle inquiÚte.

Ce changement de paradigme heurte de plein fouet le monde coopĂ©ratif breton. Alors que la direction commerciale pousse Ă  produire de maniĂšre plus fine et plus technique, encourageant Ă  rĂ©duire les intrants, Ă  restaurer le savoir agronomique, Ă  mieux respecter l'environnement pour satisfaire aux cahiers des charges français, britanniques ou allemands, les coopĂ©rateurs reprĂ©sentĂ©s par leur prĂ©sident et leurs administrateurs hĂ©sitent Ă  demander Ă  leur base l'exercice inconfortable d'une modification de leurs modes de production et de leurs mĂ©thodes de travail. Cette sociologie de l'organisation coopĂ©rative, qui met l'adhĂ©rent au centre de la dĂ©cision, a certes fait ses preuves durant l'aprĂšs guerre et correspondait Ă  un projet gĂ©nĂ©reux d'Ă©conomie sociale et solidaire ; elle s'avĂšre lourde et peu agile pour faire face aux Ă©volutions du marchĂ©.

En 2010, faute d'avoir compris ces Ă©volutions, la coopĂ©rative gĂ©nĂ©raliste trĂ©goroise UNICOPA crĂ©Ă©e Ă  l'initiative de François Tanguy-Prigent, disparaĂźt aprĂšs avoir Ă©tĂ© dĂ©membrĂ©e. En septembre 2013 le groupe CECAB, fondĂ© par des lĂ©gumiers morbihanais et qui n'aurait probablement jamais du s'aventurer dans les mĂ©tiers de la viande, ferme l'abattoir Gad de Lampaul-Guimiliau (FinistĂšre) pour prĂ©server un second site Ă  Josselin (Morbihan), lui mĂȘme menacĂ© quelque mois plus tard par l'embargo sur les marchĂ©s du porc destinĂ©s Ă  la Russie (2014).

D'autres structures coopératives choisissent de fusionner pour mieux répartir des coûts fixes et grouper leurs offres commerciales. C'est le cas de la Coopagri de Landerneau qui, en 2008, agrÚge ses activités laitiÚres avec celles du groupe Even de Ploudaniel (FinistÚre) et de la grande coopérative de l'Est Bretagne basée à Ancenis (Loire-Atlantique), Terrena. Une nouvelle étape est franchie en 2010 avec la reprise des activités laitiÚres d'UNICOPA et l'intégration des actifs de la CAM56.

Dans l'ensemble des filiÚres la premiÚre décennie des années 2000 voit un mouvement de concentration qui s'étend jusque dans l'alimentation animale avec la reprise du groupe Glon-Sanders par le géant des céréales Sofiprotéol.

L'objectif est de grossir pour réaliser des économies d'échelle, de mutualiser les fonctions transport - vente, d'utiliser au mieux les sites de production quitte à restructurer et fermer dans des conditions parfois difficiles les sites n'ayant pas bénéficié d'une modernisation suffisante.

Si ces mouvements de concentration permettent de comprimer les coĂ»ts, ils ne mettent pas pour autant le complexe agroalimentaire breton Ă  l'abri des phĂ©nomĂšnes de tassement des cours au sein d'un marchĂ© europĂ©en parfaitement fluide. Faute d'un avantage comparatif dĂ©terminant, l'oeuf, le lait ou le porc breton se trouvent sur les mĂȘmes marchĂ©s que ces mĂȘmes denrĂ©es produites aux Pays-Bas, en Espagne, au Danemark ou en Allemagne qui, pour des raisons liĂ©es Ă  des tailles supĂ©rieures d'Ă©levage, des structures de coĂ»ts plus favorables, des ventes d'appoint d'Ă©nergie issue de la mĂ©thanisation ou Ă  une prise en compte plus volontariste de l'environnement, sont plus compĂ©titifs.

Par ailleurs, le travail de fond engagĂ© par les filiĂšres pour assurer une parfaite sĂ©curitĂ© du produit est certes extrĂȘmement mĂ©ritoire – il permet de garder le contact avec le marchĂ© – toutefois, dĂšs lors qu'un mĂȘme effort est rĂ©alisĂ© par l'ensemble des filiĂšres europĂ©ennes, il s'agit plus d'une stratĂ©gie dĂ©fensive – ne pas se faire exclure de l'approvisionnement de la grande distribution – qu'une action visant Ă  obtenir une qualitĂ© hors de portĂ©e des autres bassins de production.

Néanmoins le marketing stratégique reste notoirement sous-développé en Bretagne. L'héritage coopératif et la culture résolument productiviste de la génération des 50-70 ans actuellement aux commandes et ayant vécu les belles heures du modÚle agricole breton, demeure un important facteur de blocage.

L'innovation-produit reste marginale et est rĂ©alisĂ©e le plus souvent Ă  la demande de la grande distribution. Si la Cooperl de Lamballe dans la production porcine, rĂ©alise une bonne partie de son chiffre d'affaires grĂące Ă  une production sans OGM, c'est bien grĂące Ă  l'enseigne Carrefour et Ă  sa FQC qui bannit l'alimentation animale comportant des organismes gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©s, que la coopĂ©rative a proposĂ© ses gammes. Ce faisant, incitĂ©e par son client Ă  innover, elle y a aussi gagnĂ© un savoir-faire nouveau car l'octroi de la mention officielle « sans OGM Â» prĂ©vue par la lĂ©gislation française, n'est garanti qu'au terme d'une dĂ©monstration durable d'une parfaite maĂźtrise de la chaĂźne logistique.



Quelles pistes pour l'avenir ?

L'enjeu agricole et agroalimentaire breton peut donc ĂȘtre rĂ©sumĂ© par l’équation suivante :

- Le positionnement stratĂ©gique est difficile car la « ferme bretonne Â» est fortement exposĂ©e Ă  la dĂ©rĂ©gulation des marchĂ©s sur un niveau international ou europĂ©en. Les productions bretonnes ciblent des marchĂ©s encombrĂ©s et face Ă  des compĂ©titeurs qui peuvent faire valoir les mĂȘmes atouts. L'Europe du Nord mais aussi l'Australie et la Nouvelle-ZĂ©lande dans le porc et le lait, les USA et le BrĂ©sil dans la volaille. Chine, Russie, pays arabes, Afrique s'en tiennent Ă  des exigences qualitatives minimales. Toutefois ces marchĂ©s sont Ă©galement trĂšs sensibles aux Ă©vĂ©nements politiques et aux embargos comme moyens de pression diplomatique. Leurs consĂ©quences sont immĂ©diates et sans appel.

- Les fonctions « supĂ©rieures Â» de la conduite d'une activitĂ© Ă©conomique (analyse de marchĂ©, marketing stratĂ©gique...) sont gĂ©nĂ©ralement atrophiĂ©es du fait de la sociologie trĂšs particuliĂšre de la forme coopĂ©rative largement rĂ©pandue en Bretagne. Il en va de mĂȘme pour la capacitĂ© d'investissement des Ă©quipements de production et la capacitĂ© de dĂ©gager des budgets recherche-dĂ©veloppement. La cogestion de l'agriculture qui partage le pilotage du secteur entre l'Etat et les syndicats majoritaires – souvent au profit de ses derniers – a obĂ©rĂ© une sĂ©cularisation pourtant vitale de l'activitĂ©. De fait l'agriculture bretonne s'est exclue des 25 Ă  30 % des segments les plus rĂ©munĂ©rateurs de la consommation europĂ©enne oĂč l’on achĂšte autant le produit pour son goĂ»t et sa sĂ©curitĂ© que pour l'image qu'il vĂ©hicule.

- La question de l'environnement est centrale dans la relation de l'agriculture au territoire et à la société bretonne. Depuis une trentaine d'années l'agriculture et une partie significative de la société bretonne se sont enfermées dans un débat qu'elles n'arrivent pas à dépasser. Pour les uns, un respect excessif de l'environnement signifie la mort de l'agriculture et des emplois industriels qui lui sont attachés. Pour les autres le modÚle agricole breton a exercé une prédation sans précédent sur les actifs naturels bretons avec les coûts induits énormes que cette dégradation de la qualité de l'eau, des paysages et de la biodiversité, implique. La conciliation du couple agriculture-environnement est vitale.


Une voie Ă©troite qui prend acte de la dualisation de l'agriculture

La refondation d'un projet pour l'agriculture en Bretagne doit donc louvoyer entre deux Ă©cueils a priori contradictoires.

D'un cÎté conserver les 30 000 emplois qui abattent et transforment la viande sur les 4 départements de la Bretagne administrative, 38 000 sur l'espace de la Bretagne réelle, incluant la Loire-Atlantique. Toutefois, maintenir cet effectif sous-entend que le flux de matiÚre premiÚre demeure en l'état avec toutes les limites environnementales qui en réduisent l'acceptabilité sociale.

De l'autre concevoir un projet agricole qui soit en Ă©troite cohĂ©rence avec une image de territoire de qualitĂ© capable de tirer les productions bretonnes vers le haut de gamme, dans un univers oĂč les concurrents sont rares et oĂč l'identitĂ© de la Bretagne peut servir de puissant levier pour la conquĂȘte des segments les plus rĂ©munĂ©rateurs du marchĂ© europĂ©en. Toutefois, dans ce cas, cette stratĂ©gie sous-entend dĂ©sintensifier massivement les productions et donc dĂ©truire un nombre apprĂ©ciable d'emplois industriels dont on a vu, que ce soit Ă  Gad dans le porc (Lampaul-Guimiliau) ou Tilly-Sabco dans la volaille (Guiscriff), toute l'importance pour maintenir les maillages sociaux en milieu rural.

La question pour l'agriculture bretonne est, en somme, de contribuer Ă  une stratĂ©gie qualitative pour la rĂ©gion : permettre que les filiĂšres agroalimentaires contribuent de maniĂšre positive Ă  l'offre bretonne et que ses atteintes Ă  l'environnement (altĂ©ration de la qualitĂ© de l'eau et des paysages, marĂ©es vertes...) disparaissent de la chronique rĂ©gionale, nationale et europĂ©enne sans que cette disparition ne signifie pour autant des destructions d'emplois industriels dans la transformation. Il s'agit donc de tenter de concilier une forme d'Ă©levage que l'on ne peut plus qualifier d'agricole et une agriculture du territoire fait d'un maillage d'exploitations agricoles petites et moyennes, fortement orientĂ©es vers la qualitĂ©.


Rendre les productions hors-sol extraterritoriales

Le premier volet d'une telle stratĂ©gie pourrait ĂȘtre de rĂ©duire par des moyens techniques de pointe les impacts de l'agriculture la plus intensive. C'est un chemin qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© pris par les systĂšmes de l'Europe du nord.

Depuis les annĂ©es 1990 en effet, les Pays-Bas ont dĂ©veloppĂ© des mĂ©thodes d'amĂ©lioration continue des performances environnementales des systĂšmes les plus intensifs, que ce soit dans les lĂ©gumes ou dans la viande. Une nĂ©cessitĂ© dictĂ©e par la tolĂ©rance de plus en plus faible d'une population largement urbaine ou pĂ©riurbaine d’une densitĂ© 4 fois supĂ©rieure Ă  la Bretagne (440 habitants au kmÂČ) dans un pays Ă©levant annuellement 15 millions de porcs, 5 millions de bovins et 95 millions de volailles. Cette mĂ©thode vise Ă  dĂ©finir des critĂšres de rĂ©duction des impacts, qu'ils soient physico-chimiques (fertilisants et pesticides), qu'ils relĂšvent de la gestion des dĂ©chets ou des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre. Cette approche a notamment permis de rĂ©duire de maniĂšre significative les impacts de l'Ă©levage et de la production de lĂ©gumes sous serre ; elle a Ă©galement permis de rĂ©duire le nombre des acteurs des filiĂšres, non pas sur des critĂšres strictement Ă©conomiques mais bien sur la capacitĂ© Ă  maĂźtriser les impacts environnementaux.

ParallÚlement, d'autres normes, issues du monde industriel, se sont développées durant la seconde moitié des années 1990 et la premiÚre décennie des années 2000. Elles ont été conçues pour réduire les impacts environnementaux des structures de production industrielle.

Ainsi les normes de la sĂ©rie ISO 14 000, dites de « management environnemental Â» impliquent un audit de l'Ă©levage sur les points les plus critiques (analyse des process de traitement des effluents, cycle de l'eau, gestion des dĂ©chets, conditions de travail des salariĂ©s) dĂ©finissent les rĂšgles Ă  mettre en Ɠuvre pour rĂ©duire les nuisances. Celles de la norme ISO 50 001 s'intĂ©ressent plus particuliĂšrement Ă  l'utilisation de l'Ă©nergie, examinent comment en rĂ©duire la consommation, en produire par mĂ©thanisation ou utilisation des surfaces les plus ensoleillĂ©es des Ă©levages afin de limiter les productions de gaz Ă  effet de serre.

L'utilisation de ces mĂ©thodes et de ses normes en Bretagne prendrait acte du fait que les Ă©levages de grande taille, que ce soit dans le porc, la volaille ou le lait, ne font plus partie de la sphĂšre agricole mais s'apparentent Ă  des Ă©tablissements industriels et doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme tels. En contrepartie d'un encouragement Ă  la concentration permettant d'atteindre une masse critique capable d'engager les investissements nĂ©cessaires, ces exploitations passeraient sous lĂ©gislation environnementale industrielle, bien plus rigoureuse. Elle aurait surtout comme effet de rĂ©duire la charge polluante sur l'espace en les enlevant du bilan rĂ©gional des pollutions agricoles.

C'est un lĂ  pari qui a Ă©tĂ© fait par l'Ă©conomie porcine au Danemark et aux Pays-Bas ; c'est aussi une stratĂ©gie qui a Ă©tĂ© mise en Ɠuvre par l'Ă©conomie laitiĂšre de l'Allemagne du Nord qui additionne Ă©conomie d'Ă©chelle des grandes exploitations et vente d'Ă©nergie par mĂ©thanisation et cogĂ©nĂ©ration.


Promouvoir une agriculture du territoire

L'autre volet consiste Ă  assurer l'avenir de l'essentiel de l'effectif des exploitations agricoles petites et moyennes, garantes d’une gestion de l'espace et des paysages protectrice de la qualitĂ© de l'eau. Il s'agit ici de se positionner sur les segments les plus rĂ©munĂ©rateurs de la consommation europĂ©enne qui rassemblent entre 25 et 30 % du volume mais entre 35 et 40 % de leur valeur.

Ce second volet nécessite une agriculture qui produit aussi bien de l'alimentation de qualité que du paysage ou de l'eau de qualité et s'apparente au modÚle promu par le Contrat territorial d'exploitation (CTE) tel que l'avait proposé en son temps Louis le Pensec au titre de la Loi d'orientation agricole de 1998.

Ce dispositif qui a disparu aprĂšs seulement 4 ans d'existence Ă©tait pourtant une avancĂ©e fondamentale qui avait comme objectif d'inscrire l'agriculture française dans une modernitĂ© avec laquelle elle avait perdu le contact. Le CTE prenait acte de la nĂ©cessitĂ© de penser l'avenir et la pĂ©rennitĂ© de l'activitĂ© agricole au sein de la sphĂšre sociale : les pratiques qui avaient comme ambition de produire de l'alimentation de qualitĂ© mais aussi de rĂ©pondre aux attentes des citoyens : production de services relevant de la protection de l'eau, de la gestion des paysages, de la promotion de la pluriactivitĂ©.

Le dĂ©veloppement d'une agriculture du territoire nĂ©cessite Ă©galement que les fonctions de recherche-analyse des marchĂ©s soient significativement renforcĂ©es et que les segments les plus rĂ©munĂ©rateurs des marchĂ©s europĂ©ens soient systĂ©matiquement analysĂ©s. La notion d'analyse de marchĂ© prend ici tout son sens Ă  l'heure oĂč les diffĂ©rences se creusent en Europe entre les pays, les niveaux de richesse, les habitudes des citoyens-mangeurs, faisant Ă©clater la sphĂšre de la consommation en de multiples sous-ensembles nĂ©cessitant chacun une approche spĂ©cifique.

A cet Ă©gard la relation avec la grande distribution mĂ©riterait Ă©galement une rĂ©flexion de fond. Ces derniĂšres annĂ©es, les enseignes ont souvent servi de bouc-Ă©missaire des crises agricoles. Ainsi, par exemple, on observera avec la plus grande attention les Ă©volutions des cahiers des charges de la grande distribution europĂ©enne qui, depuis une quinzaine d'annĂ©es maintenant, n'ont cessĂ© d'accroĂźtre les clauses relevant de la protection de l'environnement. On prendra tout autant acte de la montĂ©e en puissance de l'agriculture biologique sur l'ensemble des productions, qu'elles soient animales ou vĂ©gĂ©tales. En somme, aprĂšs s'ĂȘtre inspirĂ© de l'agriculture batave pour son innovation technique, il convient maintenant d'intĂ©grer l'autre volet de son excellence : la science du marketing et de son goĂ»t pour l'entreprise commerciale.

Il s'agit dans la production laitiĂšre, de restaurer le savoir-faire agronomique tel que le promeut le CEDAPA crĂ©Ă© par AndrĂ© Pochon en CĂŽtes d'Armor. L'association ray grass – trĂšfle blanc et la fabrication d'aliments Ă  la ferme doivent permettre de lier l'agriculture au sol en ayant de surcroĂźt recours aux pois protĂ©agineux et autres fĂšveroles. Cette production laitiĂšre, d’une qualitĂ© plus favorable Ă  la transformation fromagĂšre, doit aussi permettre d'Ă©tendre l'emprise bretonne sur les marchĂ©s les plus porteurs (notamment en lait biologique dont l'essentiel est importĂ© d'Allemagne).

D'autres voies peuvent Ă©galement ĂȘtre explorĂ©es dans la diversification des gammes de lait Ă  partir de la sĂ©lection des races. Ainsi la vache bretonne pie noir permet-elle de produire un beurre qui, lorsque le troupeau se nourrit d'herbe de printemps et de dĂ©but d'Ă©tĂ©, prend une couleur jaune-orangĂ©e du meilleur effet.

Il s'agit tout autant de repĂ©rer les angles morts de la production laitiĂšre française. Ainsi, alors que 80 % des Français rejettent les organismes gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©s, pas une seule production laitiĂšre française ne s'est dotĂ©e de la mention « sans OGM Â».

L'intĂ©gration de cette mention permettait de crĂ©er de nouveaux segments aujourd'hui absents des linĂ©aires français malgrĂ© leur Ă©norme potentiel : lait, fromage, yaourts, produits lactĂ©s divers comportant le label « sans OGM Â». Elle permettrait Ă©galement de positionner les gammes bretonnes sur les marchĂ©s allemand, britannique, suisse, autrichien, italien, belge, luxembourgeois... oĂč de forts courants d'opinion refusent l'artificialisation du Vivant et traduisent ces options en actes d'achat.

Une mĂȘme approche peut ĂȘtre privilĂ©giĂ©e dans les marchĂ©s de la viande bovine, porcine et de la volaille. Dans l'Ă©conomie porcine, le recours Ă  des races traditionnellement implantĂ©es en Bretagne (porc blanc de l'Ouest) ou la valorisation de races d'autres rĂ©gions, peut permettre de crĂ©er des groupements porcins axĂ©e sur la fourniture d'une transformation charcutiĂšre. De telles expĂ©rience existent en Europe, notamment en Allemagne (6). D'autres axes de diversification peuvent contribuer Ă©largir la palette d'une offre bretonne dĂ©sirant s'affranchir de la dictature du marchĂ© mondial des denrĂ©es alimentaires banalisĂ©es et soumises Ă  une concurrence sur les coĂ»ts. Les Fermiers de LouĂ©, groupement fort d'un millier d'Ă©leveurs, sont un autre exemple, cette fois dans la volaille, qui pourrait inspirer les opĂ©rateurs rĂ©gionaux. (7)

Ces quelques exemples dĂ©montrent que des alternatives existent et fonctionnent ; les axes de diversification pour cette agriculture du territoire peuvent Ă©voluer sur plusieurs registres.

Dans le domaine des races et des mĂ©thodes de production, les options sont nombreuses. Le porc sur paille, les races traditionnelles de poulet, de pintade ou de dinde, les laits issus de races spĂ©cifiques, les bovins Ă©levĂ©s Ă  l'herbe ; plus gĂ©nĂ©ralement il s'agit de restaurer le savoir agronomique pour rĂ©-apprendre Ă  « Ă©couter pousser une prairie Â» ou de maĂźtriser la faune bactĂ©rienne pour transformer les effluents et la paille en compost. Dans tous les cas de figure, il s'agit de rompre avec une logique capitalistique, de prĂ©fĂ©rer la valeur ajoutĂ©e au chiffre d'affaires.

Dans le domaine du respect revendiqué de l'environnement il est possible de créer une motivation additionnelle d'achat en plantant un arbre par produit acheté (Fermiers de Loué) ou encore en réalisant une autonomie énergétique (filiÚres laitiÚres allemandes).

Enfin dans le domaine de la commercialisation, si le travail principal consiste tout simplement à mieux comprendre les marchés et à définir les cahiers des charges de produits en conséquence, les nouveaux vecteurs d'image, notamment par le biais des réseaux sociaux, demeurent à explorer.

Au cours des années 1960-1970 les agriculteurs bretons s'étaient inscrits dans une modernité qui leur a assuré un quart de siÚcle de développement, c'est un nouvel effort identique qu'il leur faut fournir.


Notes :

(1) Voir à ce sujet, Renaud Layadi, La Région StratÚge, le développement durable un projet pour la Bretagne, PUR, 2004.

(2) Voir Ă  ce sujet le rapport de la Cour des Comptes de fĂ©vrier 2002 : « La prĂ©servation de la ressource en eau face aux pollutions d'origine agricole : le cas de la Bretagne Â».

(3) Une affaire suffisamment importante pour le le MinistĂšre de l'Agriculture dĂ©clenche une enquĂȘte qui donne raison Ă  Eau et RiviĂšres de Bretagne. « Elevage et fonctionnement du Conseil DĂ©partemental d'HygiĂšne d'Ille et Vilaine Â» 2002.

(4) PEE de Cologne, SynthĂšse sur la protection de l'environnement par les consommateurs, mars 1994, Mintel Organic food intelligence, FĂ©vrier 1991.

(5) On soulignera que les entreprises de transformation charcutiÚres se sont toujours vigoureusement opposées à ce que l'origine de la viande utilisée pour les salaisons soit mentionnée sur le produit. Une maniÚre pour elles de dissimuler l'origine de la matiÚre premiÚre et de pouvoir privilégier les approvisionnements les moins chers en Europe.

(6) L'association « Bauerliche Erzeugergemeinschaft SchwĂ€bish Hall Â» (BESH) qui promeut la race porcine de Souabe « SchwĂ€bish-Hallisches schwein Â», produit par contrat son propre soja non-OGM et bĂ©nĂ©ficie Ă  l'abattage d'une prime de 50 centimes d'euros par kg. En aval, cette matiĂšre premiĂšre de haute qualitĂ© est ensuite transformĂ©e en charcuterie, Ă  la dĂ©coupe ou appertisĂ©e (voir le site dĂ©diĂ© www.besh.de). DĂ©sirant contrĂŽler une partie de leurs ventes, outre la cantine du groupe automobile Mercedes-Benz, BESH dispose de magasins de vente directe Ă  Stuttgart, une structure de vente de charcuterie traditionnelle par internet assurant des expĂ©ditions sur l'ensemble de l'Europe avec Ă  l'appui des films prĂ©sentant les conditions d'Ă©levage sur YouTube et un site dĂ©diĂ© sur Facebook... Des structures similaires existent en Autriche, en Italie, dans les Ardennes Belges. Elles ont toutes trouvĂ© leurs clientĂšles ; elles ont toutes appris Ă  maĂźtriser l'image et le marketing considĂ©rĂ©s comme suite logique des efforts de qualitĂ© sur le produit... Elles expriment une modernitĂ© qui prĂ©figure ce que pourrait ĂȘtre, dans les prochaines annĂ©es, la partie la plus astucieuse de l'agriculture europĂ©enne.

(7) AprĂšs une rĂ©flexion de fond sur l'identitĂ© du groupement qui plonge ses racines dans une tradition d'Ă©levage ancrĂ©e sur un territoire Ă  la fois mayennais et sarthois, le groupement Fermiers de LouĂ© a toujours refusĂ© l'alimentation animale gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©e, a bĂąti sa propre filiĂšre d'approvisionnement et de transformation d'aliments au moyen d'une usine spĂ©cialisĂ©e et s'est attachĂ© Ă  ne « produire que ce qui pouvait ĂȘtre vendu Â» (voir Ă  ce sujet le site dĂ©diĂ© www.loue.fr). La marque, partant d'un produit unique, a peu Ă  peu dĂ©clinĂ© ses gammes et propose aujourd'hui plus de 150 rĂ©fĂ©rences diffĂ©rentes sur l'IGP non-OGM mais aussi le poulet biologique, les piĂšces de poulet et de dinde, les Ɠufs... En 2014 la production de volaille avoisine les 35 millions de piĂšces, celle des Ɠufs les 190 millions d'unitĂ© pour une filiĂšre qui, mĂȘme au plus fort des crises ayant affectĂ© cette production, n'a subi qu'un palier dans la progression de ses ventes. Portant encore plus loin la dĂ©marche, la marque est la premiĂšre en France Ă  ĂȘtre autonome d'un point de vue Ă©nergĂ©tique au moyen de 4 Ă©oliennes et de 40 000 mÂČ de panneaux solaires produisant annuellement 22.4 gigawatts.





TIROIR : Agriculture et agroalimentaire

Documents consultables dans le tiroir Agriculture et agroalimentaire :




Bretagne : Une autre Ă©conomie agro-alimentaire, Vers des modĂšles plus qualitatifs

Texte collectif de l’association “ GĂ©ographes de Bretagne ” 30 mars 2014

Suite aux derniers Ă©vĂ©nements liĂ©s aux “ Bonnets rouges ” et Ă  la crise agroalimentaire bretonne, l’association “ GĂ©ographes de Bretagne ” souhaite rĂ©agir pour contribuer au dĂ©bat rĂ©gional. A travers cette prise de position nous n’avons pas la prĂ©tention de traiter en quelques lignes toutes les dimensions du sujet, comme toute rĂ©flexion gĂ©ographique l’impose : rĂŽle de l’agriculture dans la transition Ă©nergĂ©tique, adaptation de l’agriculture au changement climatique, etc
 Cependant, parmi d’autres, la question essentielle ici traitĂ©e est bien celle du lien de l’agriculture et l’agroalimentaire avec le territoire, car ce lien constitue une parfaite illustration des enjeux de relocalisation pour une politique Ă©conomique bretonne reterritorialisĂ©e.

Et ce nouveau lien doit avoir comme fil conducteur la qualitĂ©. La Bretagne doit, en effet, se doter d'une Ă©conomie agricole plus qualitative, en adĂ©quation avec son image, pour faire vivre ses agriculteurs, valoriser ses territoires et assurer le bien-ĂȘtre de ses habitants. On entend ici par “ qualitĂ© ”, un processus de production plus long, plus naturel offrant des produits plus sains, savoureux et respectueux de l’environnement.


Les constats

Quelques constats, en premier lieu, posent le cadre. Ils sont trĂšs bien rĂ©sumĂ©s par l’universitaire Ă©conomiste Mourad Zerrouki : “ la crise agroalimentaire bretonne provient d’une industrie intensive privilĂ©giant des produits Ă  faible valeur ajoutĂ©e, un modĂšle de dĂ©veloppement peu adaptĂ© aux nouvelles demandes du marchĂ©, une crise environnementale mal maĂźtrisĂ©e, une forte concurrence des pays Ă©mergents ”.


En effet l’agroalimentaire breton axĂ© sur l’exportation est Ă  bout de souffle, et ce quels que soient les modĂšles Ă©conomiques des entreprises issues d’un capitalisme familial ou liĂ© Ă  la spirale des marchĂ©s financiers.

Il est mĂȘme trĂšs Ă©tonnant, voire alarmant, qu’aucune action structurelle ne soit prĂ©vue afin d’anticiper la gravitĂ© des consĂ©quences socio-Ă©conomiques et territoriales dont nous n'avons eues que les prĂ©mices. Pourtant si rien n’est fait, ne risque-t-on pas, Ă  l’instar des terrils du Nord, d’inscrire au patrimoine de l’Unesco les cathĂ©drales agroalimentaires qui surplombent nos 4 voies ? Avec ou sans portiques, les enjeux structurels sont ailleurs, la force de l’agriculture bretonne et de son agroalimentaire, indispensable Ă  la Bretagne, est rĂ©ellement menacĂ©e.


DĂ©jĂ  l’espace agricole, composante essentielle de notre identitĂ©, est inexorablement grignotĂ© par l’étalement urbain ce qui contribue, de plus, Ă  la diminution du nombre d’exploitations. Leur agrandissement, imposĂ© par les systĂšmes actuels, est trop souvent l'unique solution recherchĂ©e pour le maintien d’un minimum de revenu sans dĂ©gradation des conditions de travail. Sur ces seules dix derniĂšres annĂ©es, 10 % des terres artificialisĂ©es en France Ă©taient localisĂ©es en Bretagne, laquelle ne reprĂ©sente que 6,2 % du territoire national. Certes des progrĂšs de densification urbaine et de requalification ont eu lieu, mais compte tenu des projections dĂ©mographiques qui prĂ©voient que de nombreux immigrants voudront s’y installer, ces progrĂšs ne suffiront pas Ă  assurer la place de l’agriculture dans l’amĂ©nagement du territoire.

Ainsi Ă  l’échelle de la RĂ©gion, des DĂ©partements et des IntercommunalitĂ©s, l’affichage des objectifs de protection des terres agricoles doit davantage se traduire dans les actes et prĂ©cisĂ©ment dans les outils de planification (PLU, SCOT). Ce message doit ĂȘtre clair pour la profession agricole qui a besoin de sĂ©curitĂ© pour investir dans l’avenir. Il doit ĂȘtre clair aussi pour les propriĂ©taires fonciers en attente d’un reclassement des terres agricoles en terres Ă  bĂątir. Par ailleurs notre agriculture rĂ©gionale n’est pas en mesure de rĂ©munĂ©rer au juste prix ses agriculteurs dont le niveau de vie dĂ©pend trop souvent des subventions publiques. Or, elles vont petit Ă  petit disparaĂźtre. Les situations sociales (revenus, conditions de travail) dans les champs comme dans les usines sont de plus en plus prĂ©occupantes. La question de l’importance des suicides est encore aujourd’hui taboue.

DĂ©sormais, les agriculteurs ne maĂźtrisent plus rien dans ce modĂšle Ă©conomique Ă©clatĂ©, car ils sont “ pieds et poings liĂ©s ” par les prix imposĂ©s par la grande distribution et par l’industrie agroalimentaire. Ces derniĂšres, rassemblĂ©es par leur prĂ©occupation commune de l’avenir de l’agriculture et de l’économie bretonnes, devraient pourtant tout faire pour accroĂźtre la valeur ajoutĂ©e de la production, en Ă©change d’une rĂ©munĂ©ration plus importante, et permettre ainsi de combler l’insatisfaction rĂ©currente des consommateurs en produits locaux authentiques et identifiables, aujourd’hui trop rares et donc si peu accessibles. La derniĂšre enquĂȘte Ipsos de 2014 montre qu’un Français sur deux a l’impression de ne plus savoir ce qu’il mange, et que 8 sur 10 cherchent davantage Ă  connaĂźtre l’origine du produit avant de l’acheter.


L’activitĂ© agricole de la Bretagne est une question de production certes, mais aussi d’alimentation et de santĂ© de ses habitants. Biologique ou conventionnelle, l’agriculture et l’industrie agroalimentaire doivent intĂ©grer en prioritĂ© le souci de la qualitĂ© nutritionnelle. Le traitement de ce sujet doit ĂȘtre liĂ© avec les perspectives offertes par la demande croissante en produits locaux de qualitĂ© identifiĂ©s. Or la question de l’alimentation et des dĂ©bouchĂ©s des produits locaux n’est que trĂšs peu abordĂ©e dans le “ Pacte d’Avenir ”. Pourtant en Bretagne, notamment pour les produits transformĂ©s, l’importation de produits agricoles est importante. La grande majoritĂ© des poulets consommĂ©s dans notre restauration collective provient de pays Ă©trangers alors que l’aviculture rĂ©gionale est en crise (40% des poulets consommĂ©s en France sont dĂ©sormais importĂ©s).

C’est sur ce genre de paradoxe que notre recherche agroalimentaire doit redoubler d’effort et ainsi s’écarter des modĂšles classiques Ă©prouvĂ©s.


Enfin dernier constat, et ce malgrĂ© les efforts dĂ©jĂ  engagĂ©s et les progrĂšs rĂ©alisĂ©s, les impacts environnementaux et paysagers de nos modĂšles bretons restent trop importants. Pour autant, l’activitĂ© agricole est un facteur essentiel de prĂ©servation de la biodiversitĂ© et des paysages. Sans elle, il serait difficile de gĂ©rer nos talus, prairies bocagĂšres, landes et zones humides
 VĂ©cues aujourd’hui comme une contrainte, ces actions de valorisation ne sont pas suffisamment parties intĂ©grantes du modĂšle Ă©conomique de nos exploitations et impliqueraient une dotation plus significative offerte par la collectivitĂ© aux exploitations effectuant ce travail, comme cela se pratique en Grande Bretagne dans les ESA (Environmentaly Sensitives Areas).


L’agriculture biologique, plus haut degrĂ© de l’agriculture Ă©cologiquement intensive, est encore insuffisamment dĂ©veloppĂ©e et ce, principalement, par insuffisance de son organisation Ă©conomique et des disponibilitĂ©s fonciĂšres faiblement partagĂ©es. Cependant, mĂȘme nĂ©cessaire, la conversion Ă  l’agriculture biologique ne va pas de soi. Ne pas intĂ©grer les difficultĂ©s des exploitations conventionnelles pour effectuer cette mutation, les stigmatiser parfois, n’est pas faire preuve Ă  leur Ă©gard de considĂ©ration alors mĂȘme qu’on cherche Ă  les convaincre.

La question de l’environnement est complexe. Elle ne doit pas ĂȘtre rĂ©duite Ă  des raisonnements binaires simplistes et Ă  des schĂ©mas de responsabilisation unilatĂ©rale. Les agriculteurs ont su collectivement s’adapter et rĂ©pondre aux demandes quantitatives de la sociĂ©tĂ©. Ils pourront le faire demain pour satisfaire les demandes qualitatives mais, cette fois, avec tous les autres acteurs concernĂ©s, en recherchant la viabilitĂ© Ă©conomique et ce dans le cadre d’une grande responsabilitĂ© collective.

Pour le dĂ©veloppement durable de la Bretagne, le sort de l’agriculture et de l’agroalimentaire, n’est plus uniquement liĂ© aux dĂ©cisions des entreprises et des producteurs. C’est d’un Ă©lan commun des territoires, regroupant producteurs, transformateurs, distributeurs, consommateurs, associations et collectivitĂ©s que doit venir le sursaut de toute une RĂ©gion.


Les Propositions

Pour relever le dĂ©fi, de nouveaux liens qualitatifs doivent ĂȘtre renouĂ©s avec quelques premiers principes ici proposĂ©s.


- Une agriculture au service des agriculteurs : face Ă  la crise, ils doivent demain axer davantage leurs revenus sur les services rendus aux territoires, Ă  leurs habitants, et surtout sur la valeur ajoutĂ©e de leurs produits. Les marges de manƓuvre sont fortes puisqu’en la matiĂšre la Bretagne est depuis longtemps en avant derniĂšre position au niveau national. Le maintien d’une agriculture durable devra aussi se reposer sur une plus grande autonomie des exploitations. Aujourd’hui volontairement isolĂ©es, et Ă  l’affĂ»t de la disparition des voisines pour s’agrandir, elles doivent demain ĂȘtre plus solidaires pour peser sur les marchĂ©s et se regrouper avec de vraies coopĂ©ratives au service des agriculteurs.


- Une agriculture au service d’une alimentation : sĂ©curisante, traçable, saine, accessible Ă  tous, elle doit ĂȘtre source de meilleurs revenus pour les agriculteurs. L’authenticitĂ© bretonne, au-delĂ  du slogan touristique, doit ĂȘtre un rĂ©el vecteur Ă©conomique de dĂ©veloppement de nos produits locaux et des saveurs de terroirs. Elus, reprĂ©sentants de l’agriculture et de l’agro-alimentaire ne peuvent plus ignorer Ă  ce point, dans ce contexte de crise Ă©conomique et sociale, le potentiel offert par la reconquĂȘte du marchĂ© intĂ©rieur rĂ©gional, car les consommateurs souhaitent savoir si les produits qu’ils consomment, sont issus de leur Pays.

Ce marchĂ© intĂ©rieur mĂ©rite d’ĂȘtre mieux connu : quelle est sa rĂ©elle part de dĂ©bouchĂ©s par rapport Ă  ceux de l’exportation ? De mĂȘme quelle est l’importance des produits agricoles importĂ©s en Bretagne ? En 2010 les importations des produits des industries agroalimentaires coĂ»taient Ă  la Bretagne 11.7 milliards d’euros avec un volet important concernant la viande et produits Ă  base de viande. Est-il normal que, pour des raisons probablement financiĂšres, la premiĂšre rĂ©gion agricole de France importe des produits agricoles qu’elle pourrait elle-mĂȘme fournir ?


- Une agriculture au service des territoires : son avenir Ă©conomique devra davantage dĂ©pendre des dĂ©cisions locales, partageant ainsi un sort commun avec tous les acteurs d’un mĂȘme territoire dans et pour lequel l’environnement prĂ©servĂ© sera source de plus-value Ă©conomique. En effet les pollutions agricoles de l’eau (excĂšs de nitrates, pesticides..), sont imposĂ©es par les exigences des rendements quantitatifs pour l’exportation. Demain avec un objectif de rĂ©Ă©quilibrage qualitatif, ces exigences seront significativement plus faibles, et par consĂ©quent les impacts environnementaux seront assurĂ©ment amoindris. Par ailleurs, aspect non nĂ©gligeable, l’emploi s’avĂšre ĂȘtre proportionnellement plus important dans les exploitations dont tout ou partie de la production est destinĂ© Ă  la consommation locale.


- Un secteur agroalimentaire au service de la valeur ajoutĂ©e des produits : cette orientation implique une qualification professionnelle optimisĂ©e de ses employĂ©s. Les entreprises pourront dans ce cadre bĂ©nĂ©ficier de dĂ©bouchĂ©s commerciaux davantage maĂźtrisĂ©s car plus en lien avec Ă  la demande alimentaire interne Ă  la rĂ©gion.

Combien de drames sociaux faut-il encore attendre pour que les responsables d'entreprises agro-alimentaires anticipent l'Ă©volution attendue des marchĂ©s, s'engagent dans de rĂ©elles stratĂ©gies de dĂ©veloppement dĂ©connectĂ©es des financements publics, s’orientent vers la recherche de plus de valeur ajoutĂ©e, elle qui nous fait tant dĂ©faut ?

Certains l'ont déjà compris, mais ils restent trop peu nombreux. Le secteur agroalimentaire avec la grande distribution, la profession agricole, les territoires comme médiateurs et la Région comme fer de lance, doit pouvoir instaurer un nouveau partenariat équitable, pour une nouvelle gouvernance économique solidaire au service de la Bretagne et de ses habitants.


Pour conclure

Il y a, en effet, peu d’activitĂ©s Ă©conomiques, comme l’agriculture, Ă  ce point liĂ©es Ă  nos territoires et Ă  leur dĂ©veloppement durable. C’est pourquoi la nouvelle politique agricole qualitative de la Bretagne doit ouvrir la voie pour que son avenir et ses Ă©quilibres ne dĂ©pendent plus autant des dĂ©cisions opportunistes Ă  court terme des marchĂ©s. RĂ©gion attractive pour les activitĂ©s et les hommes, la Bretagne ne doit plus laisser l’économie seule maĂźtre et guide de l’amĂ©nagement du territoire, au risque d’accroĂźtre les dĂ©sĂ©quilibres environnementaux, sociaux et territoriaux entre littoral et intĂ©rieur, entre l’ouest et l’est, entre la mĂ©tropole qui rejette en pĂ©riphĂ©rie les plus pauvres et la campagne qui se meurt.

Les communes et les Pays, pour un dynamisme Ă©conomique local qualitatif, doivent aller au-delĂ  de la simple recherche d’une perpĂ©tuelle croissance dĂ©mographique, laquelle n’est pas

toujours synonyme d'amĂ©lioration de la qualitĂ© de vie ou de bien ĂȘtre des habitants. Il leur faut, lĂ  aussi, sortir des schĂ©mas de la concentration urbaine synonyme pour beaucoup d’efficacitĂ© Ă©conomique, et mieux centrer leurs politiques de dĂ©veloppement territorial sur la qualitĂ© des amĂ©nagements et des paysages. Pour ce faire, il ne faut pas, en terme d’amĂ©nagement aller au-delĂ  de ce que leurs territoires sont capables de recevoir et d'assimiler. Une gestion maĂźtrisĂ©e des espaces est aujourd’hui nĂ©cessaire, pour le bien de tous et l’avenir Ă©conomique de nos territoires dans un objectif inĂ©luctable de dĂ©veloppement durable.

Pour cela, il faut sortir les Pays bretons du systĂšme concurrentiel, “ Ă  celui qui enlĂšvera Ă  l’autre telle entreprise ou telle enseigne
. ”. Il y a urgence Ă  rentrer dans une nouvelle Ăšre, pour une Ă©mulation solidaire de tous les Pays, et de maniĂšre Ă  n’en laisser aucun de cĂŽtĂ©, que ce soit dans l’agroalimentaire ou dans les autres secteurs Ă©conomiques, selon les spĂ©cificitĂ©s et les atouts de chacun.

“ Vivre et travailler au pays ”, ce sont tous les Bretons, quel que soit leur lieu de rĂ©sidence, en ville comme en campagne, qui doivent pouvoir le revendiquer. L’hyper concentration des hommes et des activitĂ©s en ville et sur le littoral est lui aussi un modĂšle qui a trouvĂ© ses limites, car il est source d’exclusion et d’altĂ©ration de la qualitĂ© environnementale de nos territoires, pourtant elle-mĂȘme source d’attractivitĂ©.

La RĂ©gion Bretagne, s’appuyant sur les autres collectivitĂ©s, avec plus de compĂ©tences et de moyens, doit ĂȘtre un acteur Ă©conomique moteur et fĂ©dĂ©rateur, capable de faire converger toutes les initiatives et Ă©nergies afin de mettre en Ɠuvre cette nouvelle politique. L’objectif serait ainsi de promouvoir une Bretagne soucieuse du dĂ©veloppement Ă©quilibrĂ© de ses territoires, de l’emploi justement rĂ©munĂ©rĂ©, notamment dans le secteur agricole et agroalimentaire. C’est Ă  ce prix que la Bretagne pourra maintenir l’extraordinaire richesse de son environnement, de ses paysages ainsi que son identitĂ©, piliers essentiels de son Ă©conomie et de son avenir.

L’économie agroalimentaire et l’agriculture bretonne doivent demain montrer l’exemple d’un secteur d’activitĂ© dont le dĂ©veloppement est pleinement ancrĂ© sur son territoire et respectueux de ses richesses et ses Ă©quilibres. La tĂąche, indispensable, sera longue mais Ă  la portĂ©e de la Bretagne. C’est par la force de son intelligence, et de la solidaritĂ© qu’elle est capable de gĂ©nĂ©rer, qu’elle relĂšvera le dĂ©fi d’une agriculture et d’une Bretagne de qualitĂ© pour tous.



L’urgence de l’agro-Ă©cologie par AndrĂ© Pochon

Auteur : AndrĂ© Pochon, agriculteur breton, fondateur du CEDAPA

Dans les annĂ©es 60, l’agriculture traditionnelle basĂ©e sur la polyculture Ă©levage a basculĂ© pour certaines rĂ©gions dans la monoculture cĂ©rĂ©aliĂšre, pour d’autres, comme la Bretagne, dans l’élevage industriel hors sol sur lisier.

Cette rĂ©volution s’est faite grĂące au pĂ©trole et au soja importĂ©s Ă  bas prix. Les engrais azotĂ©s, pesticides et aliments du bĂ©tail ont gavĂ© nos terres et nos animaux. La production intensive ainsi obtenue, Ă©tant exportĂ©e sur le marchĂ© mondial Ă  grands renforts de subventions europĂ©ennes, l’agrandissement des exploitations et celui des Ă©levages en a Ă©tĂ© la consĂ©quence. Les agriculteurs et les Ă©leveurs de moins en moins nombreux se sont enrichis, mais au dĂ©triment de la puretĂ© de l’eau et de l’air, de la qualitĂ© de notre alimentation, de la stabilitĂ© du climat, de la densitĂ© de l’humus sur les terres agricoles, de la conservation du tissu rural.

Ce processus de court terme est au bout du rouleau ! La fin des subventions aux exportations est programmĂ©e ; la reconquĂȘte de la qualitĂ© de l’eau et de l’air, celle de nos aliments se fait attendre et notre santĂ© est menacĂ©e. Plus grave, dans nos plaines cĂ©rĂ©aliĂšres le taux de matiĂšres organiques (Mo) frĂŽle les 1,5%. Il Ă©tait de 4% en 1960. Ce sont des millions de tonnes de carbone qui ont Ă©tĂ© larguĂ©s dans l’atmosphĂšre contribuant au rĂ©chauffement climatique. Le travail du sol devient de plus en plus coĂ»teux et la terre n’est plus qu’un support neutre sur lequel il faut tout apporter pour produire. De plus, l’alimentation en protĂ©ines de nos animaux dĂ©pend Ă  75% de l’importation du soja des USA et du BrĂ©sil. Ce modĂšle agricole est responsable Ă  40% des gaz Ă  effet de serre. Enfin le vide des campagnes, consĂ©quence de ce modĂšle, aggrave le chĂŽmage.

Il y a donc urgence Ă  sortir de ce modĂšle productiviste (l’agriculteur voit passer beaucoup d’argent, mais il lui en reste peu
) pour s’orienter vers une agriculture productive Ă  forte valeur ajoutĂ©e, qui respecte l’environnement et la qualitĂ© des aliments, cela passe par des cultures diversifiĂ©es dans les exploitations cĂ©rĂ©aliĂšres, avec des rotations au moins sur quatre annĂ©es, comme le rĂ©clame la Fondation Nicolas Hulot. Cela passe mĂȘme par l’admission d’animaux dans ces fermes cĂ©rĂ©aliĂšres, avec une production de fumier pour relever le taux d’humus. Cela passe par la rĂ©introduction dans la rotation des cultures, de la luzerne, des prairies Ă  base de trĂšfle blanc, mais aussi des fĂ©veroles, des pois, pour retrouver notre autonomie en protĂ©ines.

Pour les zones d’élevage, l’autonomie alimentaire des animaux doit ĂȘtre au maximum. Les bovins et les ovins seront nourris essentiellement Ă  l’herbe dont l’azote est fourni intĂ©gralement par les lĂ©gumineuses associĂ©es. Le coĂ»t de cette alimentation Ă  l’herbe est diminuĂ© de moitiĂ© par rapport Ă  celui du maĂŻs-fourrage soja ; de plus la prairie stocke du carbone dans le sol ce qui est un moyen dĂ©cisif de lutte contre l’effet de serre.

Les porcs et les volailles doivent ĂȘtre logĂ©s sur des litiĂšres assurant le confort maximum de l’animal, une meilleure qualitĂ© de la viande et des Ɠufs, une maĂźtrise de l’azote des fumiers et composts sous forme organique, ce qui augmente l’humus dans les sols et sa valeur agronomique, mieux encore, ce stockage des carbones dans le sol via le fumier et les composts contribue fortement Ă  la lutte contre le rĂ©chauffement climatique.

Cette agro-Ă©cologie qui n’est que l’agronomie retrouvĂ©e, est Ă  faire le plus vite possible pour la survie de la planĂšte, et l’avenir de nos enfants. C’est aussi l’intĂ©rĂȘt des agriculteurs eux-mĂȘmes : un sol Ă  1,5% de matiĂšre organique n’est plus rentable, l’énergie et les engrais azotĂ©s seront de plus en plus coĂ»teux et les pesticides empoisonnent en prioritĂ© les agriculteurs. Quant Ă  l’eau, non seulement sa qualitĂ© est indispensable Ă  notre santĂ©, mais la quantitĂ© disponible sera l’un des problĂšmes majeurs de l’humanitĂ©, confrontĂ©e aux 9 milliards d’ĂȘtres humains Ă  nourrir d’ici 40 ans.

Seule d’ailleurs cette agro-Ă©cologie est susceptible de les nourrir demain. Il est donc du devoir des hommes politiques, des dirigeants agricoles, des enseignants et de la vulgarisation d’encourager cette agro-Ă©cologie. D’autant que des pionniers regroupĂ©s dans les rĂ©seaux « agriculture durable Â» depuis plus de trente ans ont ouvert la voie. Leurs rĂ©sultats ont Ă©tĂ© validĂ©s par l’INRA dans son programme « Terre et Eau Â» : ces pionniers, chiffres Ă  l’appui, gagnent un tiers de plus que les agriculteurs conventionnels, avec une meilleure qualitĂ© de vie, et une absence de pollution par les nitrates et les pesticides. C’est un espoir pour l’humanitĂ© entiĂšre : il ne faut pas le dĂ©cevoir et il y a urgence !



André Pochon agriculteur, chercheur et acteur de premier plan pour proposer une alternative crédible au systÚme productiviste.

Note de Pierre-Yves Le Rhun


Une version un peu raccourcie de ce texte a Ă©tĂ© publiĂ©e dans le quotidien Ouest-France du 25 mai 2015. Il s’agit ici du texte intĂ©gral qu’à ma demande AndrĂ© Pochon confie Ă  la GĂ©ographie NumĂ©rique de la Bretagne pour une diffusion durable sur Internet.

AndrĂ© Pochon Ă©voque des « pionniers
qui ont ouvert la voie. Â» Il est l’un d’entre eux car il fut l’un des premiers Ă  comprendre qu’un systĂšme productiviste incompatible avec la qualitĂ© du milieu naturel ne pouvait pas ĂȘtre durable et qu’il fallait passer Ă  l’action. DĂšs 1982 il fonde avec six collĂšgues le CEDAPA (Centre d’Etudes pour un dĂ©veloppement agricole plus autonome). En s’appuyant sur leur savoir-faire paysan et sur des essais sur le terrain, ces agriculteurs ont effectivement « ouvert la voie Â» de l’agro-biologie.


AndrĂ© Pochon s’est Ă©galement souciĂ© de diffuser les rĂ©sultats de la recherche menĂ©e par le rĂ©seau du CEDAPA, en Ă©crivant pas moins de six livres :

- Du champ Ă  la source :retrouver l’eau pure, Ed. Coop Breizh 1988

- La prairie temporaire Ă  base de trĂšfle blanc, Ed. CEDAPA-ITEB 1996

- Plaidoyer pour une agriculture durable, Ed. Syros-Alternatives Economiques, 2e Ă©dition en 1999.

- Les sillons de la colĂšre, Ed. Syros-Alternatives Economiques 2001

- Agronomes et paysans : un dialogue fructueux, Ed. Quae 2008

- Le scandale de l’agriculture folle, Ed du Rocher 2009


En retraite depuis 1991, AndrĂ© Pochon continue ce travail de recherche et de communication par des livres et de nombreuses confĂ©rences. Il est en relation avec Pierre Weill dont il partage les analyses et soutient l’action pour crĂ©er une nouvelle filiĂšre agro-alimentaire (lire le texte prĂ©cĂ©dent dans ce tiroir Agriculture).



Une alimentation salubre accessible Ă  tous ? - L’émergence d’une nouvelle filiĂšre agro-alimentaire

Texte de Pierre-Yves Le Rhun, décembre 2014

Depuis plus de 20 ans Pierre Weill, agronome et chercheur, Ă©tudie le lien entre l’environnement, l’alimentation animale et la santĂ© des consommateurs. Il a d’abord vĂ©rifiĂ© que la pratique traditionnelle d’éleveurs d’Ille et Vilaine et du Maine d’ajouter de la graine de lin dans la ration des bovins, amĂ©liore la qualitĂ© de la viande. Des essais ont montrĂ© que cet effet bĂ©nĂ©ficie Ă©galement aux autres animaux d’élevage. Fort de cette certitude, P. Weill crĂ©e en 1993 l’entreprise Valorex Ă  CombourtillĂ© (Ille et Vilaine) qui cuit sous pression des graines de lin destinĂ©es Ă  complĂ©ter les rations des animaux d’élevage.



VALOREX_2014.jpg

Un emblĂ©matique champ de lin aux fleurs bleues devant l’usine Valorex de CombourtillĂ© (photo Valorex)


La dĂ©monstration scientifique du lien entre l’alimentation animale et la santĂ© humaine

Les essais sur des consommateurs sont trĂšs encadrĂ©s par la lĂ©gislation. Pour rĂ©aliser des Ă©tudes cliniques, P. Weill s’est associĂ© au Docteur Bernard Schmitt (1) et au Professeur Philippe Legrand (2), deux Ă©minents spĂ©cialistes de la nutrition humaine. En 1999 dĂ©bute la premiĂšre Ă©tude des effets de la chaĂźne alimentaire sur la santĂ© des consommateurs. La moitiĂ© des 80 volontaires consomment de la viande et des Ɠufs d’animaux nourris de maĂŻs + soja. L’autre moitiĂ© mange les mĂȘmes aliments produits par des animaux ayant accĂšs Ă  l’herbe et recevant un complĂ©ment de graines de lin cuites. Les rĂ©sultats des analyses de sang prĂ©levĂ© sur les volontaires, publiĂ©s en 2002 dans la revue scientifique "Annals of Nutrition and Metabolism" prouvaient les effets bĂ©nĂ©fiques sur la santĂ© humaine d’une filiĂšre herbe + lin.

P. Weill Ă©crit : « Avant cet essai, la logique d’amĂ©lioration de la chaĂźne alimentaire Ă  ses racines, et le concept d’ « agriculture Ă  vocation santĂ© Â» n’étaient que des thĂ©ories logiques ou des idĂ©es sĂ©duisantes. AprĂšs cet essai, c’est une rĂ©alitĂ© mesurable et mesurĂ©e puisque l’on peut suivre les nutriments depuis le champ jusqu’à la composition des cellules du corps. Â» (3)

En 2002, une nouvelle Ă©tude porte sur des volontaires diabĂ©tiques et donne des rĂ©sultats trĂšs positifs sur les malades nourris par des aliments issus de la filiĂšre herbe+lin. Non seulement leurs profils sanguins s’amĂ©liorent, mais P. Weill constate qu’en plus : « certains paramĂštres cliniques du diabĂšte, et notamment l’insulino-rĂ©sistance, s’amĂ©liorent de façon significative au bout de trois mois. La mesure de ces modifications est importante ; les rĂ©sultats obtenus sont du mĂȘme ordre que ceux obtenus avec certains mĂ©dicaments. Â» (4)

Et P. Weill de conclure : « Dans cette Ă©tude nous avons bien mesurĂ© une amĂ©lioration de paramĂštres de santĂ© chez des personnes malades en fonction non pas de la nature des composants de leurs repas, mais en fonction du mode de production de ces Ɠufs, beurre, viande, pain et fromage. Avec ces mesures, nous mettons en Ă©vidence un lien positif entre agriculture, Ă©levage et santĂ© Â». (5)

Le secret de la salubritĂ© des produits de la filiĂšre herbe-lin, c’est qu’ils apportent des acides gras poly-insaturĂ©s, essentiels Ă  l’organisme humain, dans une proportion proche de l’optimum physiologique, soit 5 omĂ©ga 6 pour 1 omĂ©ga 3. C’est un avantage Ă©norme car en France les enquĂȘtes rĂ©vĂšlent que l’alimentation humaine est dans un rapport entre 15 et 20 omĂ©ga 6 pour 1 omĂ©ga 3. Un tel dĂ©sĂ©quilibre est une cause de maladies telles que diabĂšte, obĂ©sitĂ©, cancer, etc.

Seuls les vĂ©gĂ©taux sont capables de fabriquer les acides gras poly-insaturĂ©s qui sont transmis par les animaux herbivores aux humains. Les omĂ©ga 3 sont majoritairement prĂ©sents dans les algues et l’herbe, tandis que les graines contiennent beaucoup d’omĂ©ga 6 Ă  la rare exception de la graine de lin qui recĂšle 4 omĂ©ga 3 pour 1 omĂ©ga 6. De lĂ  l’intĂ©rĂȘt de son apport dans l’alimentation animale.

La qualitĂ© des Ɠufs mĂ©rite une attention particuliĂšre. (6) Lorsque la poule consomme de l’herbe ou reçoit un complĂ©ment de graine de lin, l’Ɠuf contient du DHA, un acide gras, l’acide cervonique trĂšs prĂ©sent dans le cerveau humain. La dose minimale pour un adulte est de 120 mg/jour. Comme la plupart des poules sont nourries au maĂŻs+soja, leurs Ɠufs sont carencĂ©s en DHA, un dĂ©ficit dangereux pour le dĂ©veloppement du cerveau des enfants. Or des expĂ©riences ont prouvĂ© que ce problĂšme peut ĂȘtre rĂ©glĂ© par l’apport de graines de lin dans la ration des pondeuses Ă  trĂšs faible surcoĂ»t, de l’ordre de 2 € par an pour une famille de 4 personnes, Ă  la condition que ce soit une production de masse. Pour lancer le mouvement, il fallait donc crĂ©er une filiĂšre efficace pour la production et disposant d’une large diffusion.


La construction d’une filiùre de produits alimentaires salubres

L’objectif a Ă©tĂ© trĂšs clairement exprimĂ© par P. Weill : « L’amĂ©lioration de la qualitĂ© de l’alimentation doit se faire sur des produits de masse, accessibles Ă  tous, sinon l’écart va se creuser entre les plus aisĂ©s qui auront Ă  la fois les moyens de s’acheter des produits de qualitĂ© et l’éducation nutritionnelle qui va avec, et les autres qui n’auront accĂšs ni aux uns, ni Ă  l’autre. Â»(7)

En 2001, P.Weill crĂ©e l’association Bleu-Blanc-CƓur qui regroupe les producteurs d’animaux et/ou de vĂ©gĂ©taux intĂ©ressĂ©s par sa dĂ©marche et la production d’aliment de Valorex. Ces producteurs sont souvent dĂ©jĂ  engagĂ©s dans des organisations recherchant d’autres voies que le modĂšle dominant. Citons le CEDAPA (Centre d’études pour un dĂ©veloppement agricole plus autonome) crĂ©Ă© en 1982 par AndrĂ© Pochon, agriculteur des CĂŽtes d’Armor) et l’AEI (Agriculture Ă©cologiquement intensive) lancĂ©e par l’agronome Michel Griffon en 2008. La grande coopĂ©rative agricole TERRENA (20 000 agriculteurs, 12 000 salariĂ©s) basĂ©e Ă  Ancenis a adoptĂ© l’AEI comme axe stratĂ©gique et s’est engagĂ©e Ă  promouvoir une agriculture responsable vis-Ă -vis des consommateurs. Cette dĂ©marche de la part d’une coopĂ©rative aussi puissante cautionne Ă©videmment la dĂ©marche de P. Weill. Le logo que l’association BBC appose sur les produits de ses adhĂ©rents, garantit qu’ils sont conformes au cahier des charges et donc salubres, c’est-Ă -dire bons pour la santĂ© humaine.



Logo_BBC_oeufs_U_13-12-2014-2.jpg

Le logo BBC apposĂ© sur une boĂźte d’Ɠufs vendue dans un supermarchĂ© U (photo P-Y Le Rhun)

DĂ©but 2013, l’étape suivante fut franchie par U, un grand groupe de la distribution. P. Weill : « Dans les supermarchĂ©s U, tous les Ɠufs de la marque U, qu’ils soient bio, Plein Air, ou Premier Prix rĂ©pondent au cahier des charges de l’association Bleu-Blanc-CƓur qui propose une façon de nourrir les poules en rupture avec le menu standard maĂŻs-soja et donne ainsi aux Ɠufs une teneur en DHA deux Ă  trois fois plus Ă©levĂ©e
Selon les dirigeants de la chaĂźne, le surcoĂ»t est de 0,5 € par consommateur et par an Â». (8) Chaque annĂ©e la chaĂźne U vend 400 millions d’Ɠufs, ce qui permet d’affirmer que, pour ce produit, la filiĂšre est sortie de la marginalitĂ© et que le pari de P.Weill d’un faible surcoĂ»t est gagnĂ©.


Une filiĂšre en pleine croissance et en diversification

Pour garantir son approvisionnement (10 000 T. de lupin et fĂ©verole, 60 000 T. de graines de lin) Valorex passe des contrats de 3 ans et prix garantis avec des agriculteurs. En 2013 la production d’aliment du bĂ©tail atteint 131 000 T. Ă  CombourtillĂ© et ChĂątillon-en-Vendelais (Ille et Vilaine) et Argentan (Orne). D’autre part, en s’associant avec des partenaires, la firme s’est implantĂ©e prĂšs de Poitiers, de Rodez et de Besançon. De plus elle produit Ă©galement en Suisse et en Allemagne. La PME bretonne emploie 115 salariĂ©s dont une trentaine d’ingĂ©nieurs et elle commence Ă  exporter (10 000 T. en 2013 Ă  destination de la CorĂ©e, du Japon, etc).

La diversification, c’est de produire des farines destinĂ©es Ă  l’alimentation humaine. Elle a dĂ©butĂ© en 2013 (1 000 T). Les boulangers qui amĂ©liorent ainsi leurs fabrications peuvent informer leurs clients que leurs pains sont riches en OmĂ©ga 3 et donc bons pour leur santĂ©. Valorex n’oublie pas les particuliers qui peuvent se procurer sur Internet une gamme de farines en sachets. (10)

Une telle expansion dĂ©coule d’un rapide Ă©largissement de la clientĂšle. A la fin de son livre de 2014, P. Weill se montre optimiste : « On sait que le surcoĂ»t ne dĂ©passera pas 30 € par Français et par an, si une production de haute qualitĂ© nutritionnelle se met en place Ă  grande Ă©chelle, avec des critĂšres mesurables
 L’exemple des Ɠufs a dĂ©jĂ  ses Ă©quivalents dans le lait, le jambon et dans les huiles, et avec des marques leader. Â» (9) Il note le retrait progressif de l’huile de palme hydrogĂ©nĂ©e dans la biscuiterie et autres produits courants. Mais il signale que perdure le scandale des laits infantiles et de croissance, toujours privĂ©s de leur matiĂšre grasse laitiĂšre et enrichis en graisse de palme.

La concurrence aidant, on peut maintenant espĂ©rer que les grands groupes de la distribution prennent exemple sur U et proposent Ă  leurs clients des produits salubres tout en continuant de promouvoir les producteurs locaux. Enfin on constate Ă  quel point les gouvernements de la plupart des pays dĂ©veloppĂ©s ont failli Ă  leur mission de santĂ© publique en laissant le champ libre aux grandes multinationales de la chimie, de l’agro-alimentaire et de la distribution. Elles peuvent exercer une lourde pression sur les mĂ©dias, sur les scientifiques, voire sur des hommes d’Etat, et manipuler des producteurs agricoles et par la publicitĂ© la masse des consommateurs. Le livre de M.M. Robin fourmille d’exemples sur les mĂ©thodes de manipulation employĂ©es par Monsanto. (11)


Notes :

(1) chef du service diabĂ©tologie, endocrinologie, nutrition au Centre hospitalier de Bretagne sud Ă  Lorient, expert permanent en nutrition de l’AFSSA (Agence française de sĂ©curitĂ© sanitaire des aliments), directeur du CERN (Centre d’enseignement et de recherche en nutrition).

(2) directeur du laboratoire de biologie humaine de l’INRA à Rennes.

(3) Pierre Weill, Tous gros demain ?, Plon 2007, page 155.

(4) ibidem page 156.

(5) ibidem page 158

(6) ibidem page 190

(7) ibidem page 189

(8) Pierre Weill, Mangez, on s’occupe du reste, Plon 2014, page 167.

(9) ibidem page 225

(10) site de vente Valorex : www.boutiquelinette.fr

(11) Marie-Monique Robin, Le monde selon Monsanto, de la dioxine aux OGM
, La DĂ©couverte et Arte Editions


Sources :

Pour l’essentiel les ouvrages citĂ©s de Pierre Weill et M.M. Robin La presse rĂ©gionale dont Ouest-France.


DOCUMENT ANNEXE : Tableau et commentaire sur les filiĂšres alimentaires

CHAINE_ALIMENTAIRE.jpg

Source : ouvrages de Pierre Weill - Conception : P-Y Le Rhun, "GĂ©ographie NumĂ©rique de la Bretagne", Ed. Skol Vreizh


La chaĂźne alimentaire d’un pays dĂ©veloppĂ© est nettement plus complexe que la reprĂ©sentation graphique proposĂ©e dans ce tableau. En particulier le premier schĂ©ma ne montre pas qu’une partie de l’approvisionnement de la chaĂźne provient de l’extĂ©rieur (soja du BrĂ©sil, huile de palme de Malaisie, etc) et que les grandes surfaces importent aussi pour leur clientĂšle des produits alimentaires Ă©laborĂ©s par d’autres chaĂźnes alimentaires. Seuls les traits majeurs de la chaĂźne ont Ă©tĂ© retenus pour que les schĂ©mas soient faciles Ă  lire.

Le premier schĂ©ma met en Ă©vidence le rĂŽle majeur de la grande distribution dans le fonctionnement actuel de la chaĂźne alimentaire. Il dĂ©coule du fait que, pour vendre Ă  une large clientĂšle, les entreprises doivent obtenir le rĂ©fĂ©rencement de leurs produits par la grande distribution qui se trouve donc en mesure d’imposer ses exigences. La stratĂ©gie d’écrasement des prix a certes rendu les produits plus abordables mais elle a eu l’inconvĂ©nient majeur et inadmissible de dĂ©grader gravement leur qualitĂ©. Elle a mis la pression sur les entreprises agro-alimentaires qui ont recherchĂ© les produits agricoles les moins chers, au besoin en les faisant venir de trĂšs loin, ce que permettent les coĂ»ts trĂšs bas des transports maritimes. Ils ont mis aussi bien sĂ»r la pression sur les agriculteurs de notre rĂ©gion. Dans la "GĂ©ographie NumĂ©rique de la Bretagne", le chapitre sur l’agriculture rĂ©digĂ© par Renaud Layadi expose clairement les consĂ©quences de ce systĂšme dans les campagnes bretonnes.

La filiĂšre crĂ©Ă©e par Pierre Weill a prouvĂ© que la qualitĂ© des aliments pouvait ĂȘtre amĂ©liorĂ©e sans hausse dissuasive des prix. Le groupe U a Ă©tĂ© le premier Ă  s’engager Ă  fournir des aliments salubres Ă  prix modĂ©rĂ©s et il est probable que ses concurrents se sentiront dans l’obligation de mieux prendre en compte la santĂ© de leurs clients.

Le second schĂ©ma montre les multiples avantages qui dĂ©couleraient de ce changement radical de stratĂ©gie commerciale: une meilleure santĂ© pour les hommes, pour les animaux, pour l’environnement, bref des rĂ©sultats d’un immense intĂ©rĂȘt qui semblent Ă  la portĂ©e des acteurs de la filiĂšre.

Mais ces effets bĂ©nĂ©fiques demanderont du temps pour s’exprimer pleinement. D’abord il faut que l’ensemble de la grande distribution donne la prioritĂ© Ă  la qualitĂ© nutritionnelle des aliments.

Ensuite il faut du temps pour que, par exemple, les exploitants agricoles s’adaptent Ă  la nouvelle donne et pour que les maladies, engendrĂ©es par quarante ans d’alimentation carencĂ©e, se rarĂ©fient. C’est pourquoi le schĂ©ma n°2 n’indique pas des rĂ©sultats complets mais seulement des Ă©volutions positives, ce qui serait dĂ©jĂ  un signe qu’il faut persĂ©vĂ©rer dans la voie ouverte par Pierre Weill et son Ă©quipe.

<p style="text-align: justify"</p>




Bleu-Blanc-CƓur : poursuite d’une croissance rapide, crĂ©ation d’un rĂ©seau international et obtention d’une reconnaissance publique pour un nouveau modĂšle agricole.

Auteur : Pierre-Yves Le Rhun (Texte mis Ă  jour le 22/01/2016)


Par sa croissance et son image, BBC devient un acteur emblématique dans la sphÚre économique et dans la vie sociale

En 2015 BBC garantit par son label la qualitĂ© nutritionnelle de plus de mille produits et le chiffre d’affaires cumulĂ© de ses producteurs agricoles et de ses industriels atteint 1,5 milliard d’euros. Ils sont surtout prĂ©sents dans les cinq dĂ©partements bretons et une partie rĂ©side dans les dĂ©partements voisins. Leurs produits sont commercialisĂ©s de façon classique par des marques rĂ©gionales ou nationales et parfois sous une marque distributeur d’une grande surface telle que Super U. (1)

boucherie2.jpg

Dans le secteur de la viande, les bouchers-charcutiers qui subissent la concurrence des grandes surfaces commerciales, doivent miser sur la qualitĂ© de 'leurs produits et entretenir la confiance de leur clientĂšle. Cette boucherie-charcuterie du centre commercial des ThĂ©baudiĂšres Ă  Saint-Herblain (44) illustre cette stratĂ©gie. Elle n’est qu’à 500 m d’un hypermarchĂ© et pourtant elle travaille bien. Comment ?

D’abord par son adhĂ©sion Ă  D’Anvial, une filiĂšre comprenant 7 abattoirs, des Ă©leveurs et des boucheries et qui s’est engagĂ©e dans une stratĂ©gie de qualitĂ© de la viande. Pour progresser dans cette voie, D’Anvial a adhĂ©rĂ© Ă  l’association Bleu-Blanc-CƓur, ce qui signifie que le cahier des charges Ă  respecter par les Ă©leveurs est celui de BBC avec introduction de farine de lin dans l’alimentation animale.

Du coup les boucheries de la filiĂšre D’Anvial proposent Ă  leur clientĂšle des produits d’une haute qualitĂ© nutritionnelle garantie par la marque BBC et affichent sur leurs devantures le logo BBC et les fleurs bleues d’un champ de lin, comme le montre la photographie.

Notons que les abattoirs D’Anvial sont situĂ©s dans les dĂ©partements allant de la VendĂ©e Ă  la Normandie. Il n’existe pas en Bretagne des filiĂšres viande analogues pariant sur la qualitĂ© du produit pour assurer leur rentabilitĂ©. Cependant Terrena, la grande coopĂ©rative d’Ancenis, s’est depuis quelques annĂ©es engagĂ©e dans une dĂ©marche d’amĂ©lioration de la qualitĂ© de ses productions et du respect de l’environnement naturel.

Selon Pierre Weill, ce qui limite surtout le rythme de croissance de BBC, c’est principalement la difficultĂ© de convaincre tous les maillons de la chaĂźne alimentaire (2). Cela signifie que l’augmentation de la production agricole sous label BBC ne semble pas constituer un problĂšme majeur.

Pour l’instant on est dans une phase de transition qui se caractĂ©rise par une coexistence entre un systĂšme dominant et une nouvelle filiĂšre en croissance rapide parce que rĂ©pondant bien mieux aux exigences du dĂ©veloppement durable.

Pour attirer Ă  elle de nouveaux producteurs agricoles et des clients pour ses produits, BBC dispose d’une image porteuse liĂ©e Ă  ses options environnementales, Ă  ses recherches scientifiques trĂšs sĂ©rieuses, au contrĂŽle rigoureux des producteurs permettant de garantir leur respect du cahier des charges.

Cette image a Ă©tĂ© confortĂ©e lors de la COP21, confĂ©rence mondiale sur le changement climatique Ă  Paris en dĂ©cembre 2015. Le secrĂ©tariat souhaitait que la restauration collective des 45 000 convives soit au diapason des thĂšmes de la confĂ©rence et c’est ainsi que BBC a fourni prĂšs de 70% des aliments. « Bleu-Blanc-CƓur nous est apparu comme le label clairement identifiĂ© de cette lutte Â» (3) C’est lĂ  une rĂ©fĂ©rence de haute valeur pour la qualitĂ© des produits BBC et une reconnaissance publique de l’intĂ©rĂȘt environnemental de ses activitĂ©s.


Le rayonnement international de BBC

La publication dans des revues scientifiques des rĂ©sultats de la recherche menĂ©e par BBC les a rendus accessibles sur Internet aux chercheurs du monde entier travaillant dans le mĂȘme domaine. D’oĂč des contacts internationaux et la crĂ©ation de liens dont voici les plus significatifs :

Depuis 2013, un accord de coopĂ©ration, signĂ© Ă  l’ambassade de France Ă  Tokyo, confie la gestion de la marque BBC Ă  un pĂŽle de compĂ©titivitĂ© japonais associant industriels et chercheurs universitaires.

En 2013 le programme Ă©laborĂ© par BBC pour rĂ©duire les Ă©missions de mĂ©thane par les vaches a Ă©tĂ© validĂ© par les Nations Unies et en France par le ministre de l’agriculture.

BBC participe aussi Ă  des programmes de recherche qui sont menĂ©s en Allemagne, Grande-Bretagne, Danemark et SuĂšde, tandis que des associations-sƓurs se sont implantĂ©es en Belgique, Italie, Tunisie, Canada...

Pour encadrer cette prolifĂ©ration, BBC a crĂ©Ă© une association internationale dont l’objectif est de veiller au strict respect du cahier des charges, une prĂ©caution indispensable pour garantir la qualitĂ© des produits labellisĂ©s BBC.


BBC s’intĂšgre dans l’agroĂ©cologie

L’agroĂ©cologie est la nouvelle agronomie qui cherche Ă  combiner l’agriculture et le respect de l’environnement naturel et de ses Ă©cosystĂšmes : fertilisation naturelle, rĂ©gĂ©nĂ©ration des sols, Ă©conomie de l’eau et de l’énergie, etc, pour produire des aliments salubres et obtenir de bons rendements sans Ă©puiser les terrains agricoles.

Le Programme National de l’Alimentation (PNA) soutient les initiatives pour amĂ©liorer l’alimentation de la population française. C’est tout naturellement que BBC reçoit l’aide du PNA pour mener Ă  bien des projets.

L’association bĂ©nĂ©ficie Ă©galement d’un fort engagement de StĂ©phane Le Foll, ministre de l’agriculture qui lors du Salon de l’agriculture Ă  Paris en 2015 dĂ©clarait :

« La dĂ©marche Bleu-Blanc-CƓur participe Ă  la triple performance Ă©conomique, sociale et environnementale qui est celle de l’agroĂ©cologie
.On est lĂ  dans un lien parfait qui associe des objectifs de santĂ© dans l’alimentation avec des ambitions Ă©cologiques et Ă©conomiques liĂ©es Ă  l’agriculture Â». (4)



Notes :

#la source principale de la mise Ă  jour est l’excellent cahier N°4 publiĂ© le 6 dĂ©cembre 2015 par Dimanche Ouest-France (16 pages) et accessible en ligne : « Ouest-France.fr > services > produits > supplĂ©ments gratuits Â» . Le blog de Pierre Weill www.pierreweill.fr contient Ă©galement des textes bien utiles pour mieux cerner le phĂ©nomĂšne BBC, par exemple l’article « Des Ɠufs, des poules et des hommes Â» du 4 mai 2015.
  1. cahier n°4 Ouest-France page 2
  2. Cathy Bou, chargée de mission au secrétariat général de la COP21. Cahier N°4 Ouest-France page 3
  3. Cahier N°4 Ouest-France page 15.


Le vignoble nantais face Ă  la mondialisation

Texte de Raphaël Schirmer, Maßtre de Conférences, Université Bordeaux Montaigne, Laboratoire ADESS UMR 5185


Le vignoble nantais est aujourd'hui tiraillĂ© entre des tendances difficiles Ă  concilier. Alors que le nĂ©goce souhaitait adjoindre du cĂ©page colombard au cĂ©page melon de Bourgogne pour des muscadets vendus en grande distribution [Lien 1], certains viticulteurs se sont engagĂ©s dans une dĂ©marche d'Ă©lĂ©vation du niveau qualitatif des productions, en asseyant leur stratĂ©gie sur des vins de terroir. La premiĂšre tendance – dĂ©sormais abandonnĂ©e - aurait donnĂ© Ă  l'aval de la production davantage de puissance. Elle aurait sans doute bloquĂ© le vignoble dans une logique d'approvisionnements en volumes importants destinĂ©s Ă  la grande distribution, mais avec des vins Ă  faible valorisation. La vini-culture aurait dominĂ©. La seconde met l'accent sur l'amont de la production, et permet aux viticulteurs de conserver la valeur ajoutĂ©e de leur production. La viti-culture domine cette fois. En schĂ©matisant, on peut lire dans ces tensions l'opposition plurisĂ©culaire entre les vignobles français. L'une cherche Ă  les industrialiser, l'autre vise Ă  les maintenir dans une situation relevant davantage de l'artisanat et de la petite propriĂ©tĂ© familiale. En schĂ©matisant toujours, des tendances qui renvoient Ă  la Champagne et au Cognac d'un cĂŽtĂ©, et Ă  la Bourgogne de l'autre cĂŽtĂ©. (1) (SCHIRMER, 2014, p. 182).

Cette tension s'exprime Ă  un moment oĂč le vignoble nantais est traversĂ© par d'autres Ă©volutions : une mondialisation de la planĂšte des vins de plus en plus poussĂ©e, des sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes qui consomment moins de vin en volume, mais davantage en valeur, ou encore, tant la liste n'est pas exhaustive, une mĂ©tropole nantaise qui rayonne de maniĂšre croissante sur le vignoble. Bref, le vignoble nantais est sans doute en train de vivre une transition majeure, quittant un modĂšle aujourd'hui sclĂ©rosĂ©, pour aller vers un renouveau multiforme.


Un ancien vignoble de masse

Afin de mieux comprendre les dynamiques actuelles du vignoble nantais, il est nécessaire de comprendre son passé. L'image dégradée de ses productions tient ses origines dans des choix qui ont été faits au lendemain de profondes crises.

Une histoire tumultueuse

Si l'histoire du vignoble nantais n'est pas connue dans ses dĂ©tails, les grandes lignes en sont dĂ©jĂ  tracĂ©es. Elles montrent combien ce vignoble, Ă  la diffĂ©rence de ses voisins atlantiques et plus mĂ©ridionaux – de Cognac Ă  Jerez (Andalousie) en passant par Bordeaux -, n'a guĂšre continuĂ© Ă  bĂ©nĂ©ficier du commerce maritime europĂ©en pour connaĂźtre une renommĂ©e internationale, voire mĂȘme mondiale. Au contraire des prĂ©cĂ©dents vignobles, il connaĂźt une trajectoire particuliĂšre Ă  partir de la fin du XVIIIe siĂšcle et le dĂ©but du XIXe siĂšcle.

En effet, le conflit qui oppose Nantes Ă  ses campagnes pendant la RĂ©volution française a plusieurs rĂ©percussions fondamentales. Tout d'abord, le vignoble est la proie des combats et des reprĂ©sailles rĂ©publicaines (les colonnes infernales de Turreau) face au soulĂšvement vendĂ©en (1794). Aussi ne subsiste-t-il guĂšre d'Ă©glises antĂ©rieures Ă  l’Époque Moderne dans le vignoble, Ă  l'exception remarquable de celle de MonniĂšres. La plupart des chĂąteaux importants ont Ă©tĂ© dĂ©truits.



Photo-1B.jpg

Le chùteau de la GalissonniÚre (Le Pallet), un chùteau partiellement détruit pendant les guerres révolutionnaires. (Cliché R. Schirmer 2009.)


Par contrecoup, et dans le but d'apaiser les campagnes, une architecture italianisante, dont le noyau est la petite ville de Clisson, est initiée au tout début du XIXe siÚcle (Le Viticulteur architecte, 1998).


Photo-2B.jpg

DĂ©pendances de la folie de La NoĂ« de Bel Air (Vallet) et leur architecture de style italianisant. Le foyer de Clisson diffuse un renouveau architectural censĂ© contribuer Ă  l’apaisement de la rĂ©gion. Les folies correspondent Ă  des maisons de villĂ©giature ou de rĂ©ception construites par la bourgeoisie nantaise dans la pĂ©riphĂ©rie de la ville. (ClichĂ© R. Schirmer 2009.)


Pour autant, cette ouverture intellectuelle n'est pas suivie d'effets dans le domaine des relations économiques, bien au contraire. Le vignoble perd ses réseaux vers les principaux marchés de consommation de l'Europe du Nord (SCHIRMER, 2010, p.121).

Aussi le vignoble se rétracte-t-il sur une aire de chalandise bretonne, et plus tardivement parisienne. Il perd le moteur essentiel qu'ont été les populations riches de l'Europe du Nord vers une affirmation qualitative. Alors que le vignoble suivait une évolution similaire à celle de Cognac en direction de la production d'eaux-de-vie de qualité, il se recroqueville sur une production de petits vins blancs. La folle blanche, dénommée gros-plant dans le vignoble nantais, ne sert alors plus à confectionner des spiritueux de qualité. Elle devient le vin acide que l'on sait.

Le principal marchĂ© des vins devient Nantes. Une ville alors en pleine urbanisation, dont le port et les chantiers navals prennent une importance considĂ©rable, et qui demande pour ses ouvriers des vins de consommation courante. C'est l'Ă©poque du vin-alimentation ; il fournit une Ă©nergie peu chĂšre aux travailleurs manuels. MĂȘme si la scĂšne est tournĂ©e a posteriori, le nantais Jacques Demy montre bien cette consommation populaire dans le film Une chambre en ville (1982). Le muscadet est devenu un vin de bistrot (RENARD, SCHIRMER, 2001, p. 115). Une production de vins rouges, Ă  base de gamay noir ou de cabernet franc, est Ă©galement Ă  noter, alors mĂȘme qu’elle a presque disparu aujourd’hui.


Une logique productiviste

Puisque le vin est peu valorisé dans les cafés nantais ou parisiens, autant le produire en grande quantité. Cette maniÚre de penser est longtemps restée ancrée dans l'esprit de nombreux producteurs. Tout comme dans d'autres vignobles des bords de Loire d'ailleurs, pour en rester à des régions voisines. Cette nécessité de produire des volumes importants s'appuie sur des aspects techniques mais aussi commerciaux.

Techniques : le vignoble connaĂźt une mutation sans prĂ©cĂ©dent. Les paysages reflĂštent l'orientation vers une forte production. Le vignoble est fortement mĂ©canisĂ©, certainement avec des taux parmi les plus importants de France. Les vignes sont palissĂ©es (la taille gobelet est ainsi presque supprimĂ©e), les coteaux les plus pentus sont abandonnĂ©s. À l'inverse, les parcelles planes, surtout situĂ©es sur le haut des plateaux, sont recherchĂ©es. L'espace qui est sans doute le plus affectĂ© par ces modifications correspond aux coteaux de la Loire. À la fois parce qu’ils ne correspondent pas aux nouvelles demandes techniques du fait de la pente accusĂ©e des coteaux, mais aussi parce que la coopĂ©rative CANA (dĂ©sormais dĂ©nommĂ©e Terrena) s'inscrit pendant longtemps plutĂŽt dans le bassin d'Ă©levage laitier de l'Ouest de la France. MĂȘme au cƓur du vignoble, dans le SĂšvre-et-Maine, la polyculture disparaĂźt, les surfaces en vignes s'Ă©tendent en direction des vallĂ©es ou bien sur les espaces plans des plateaux. Le secteur situĂ© au Nord de la commune de Maisdon-sur-SĂšvre est illustratif de ces Ă©volutions. Les toponymes Ă©voquant des terres lourdes (Le Gast), des landes (La Lande de Maisdon, le Moulin des Landes) ou des espaces humides plantĂ©s de saules (Les Sauzaies) ou Ă  tendance marĂ©cageuse (Les Noues) ne rĂ©sistent pas Ă  l'avancĂ©e des vignes. La terre est devenue un outil de travail, comme en gĂ©nĂ©ral dans le grand Ouest (CROIX, 1999, p. 177).

Économiques : le vignoble est entraĂźnĂ© dans une dangereuse spirale. Il faut toujours produire davantage. De 150 000 hl en 1950, on passe Ă  prĂšs de 400 000 hl au dĂ©but des annĂ©es 1980 et Ă  670 000 hl dans les annĂ©es 2000. Tout fonctionne Ă  merveille tant que les marchĂ©s nationaux et internationaux sont demandeurs de vins blancs secs Ă  bas prix et Ă  faible valeur ajoutĂ©e. HĂ©las, tout s'Ă©croule le jour oĂč cette demande est largement comblĂ©e par les pays du Nouveau Monde, alors mĂȘme que la demande française en petits vins s'effondre. Le premier coup de semonce intervient en mai 1991 lorsqu'un vigoureux gel dĂ©truit une bonne partie des vignes. Mais les acteurs contemporains attribuent davantage la perte de leurs marchĂ©s extĂ©rieurs au dĂ©ficit de production liĂ© au gel qu'Ă  un problĂšme de qualitĂ©, de compĂ©titivitĂ© et d'image. Sans doute le nĂ©goce a-t-il sa part de responsabilitĂ©, pour ne pas avoir accompagnĂ© le vignoble vers un accroissement qualitatif. Mais il n'est pas certain, Ă  part quelques viticulteurs considĂ©rĂ©s Ă  l'Ă©poque comme marginaux, que la volontĂ© de mieux faire ait Ă©galement Ă©tĂ© celle des producteurs. Un second coup de semonce intervient avec un nouveau gel en 2008. Il est dĂ©jĂ  trop tard, les chardonnays australiens se sont emparĂ©s du marchĂ© britannique. Celui-ci prĂ©fĂšre dĂ©sormais les vins aromatiques et faciles Ă  boire de l'hĂ©misphĂšre Sud. La mondialisation Ă  l’Ɠuvre bouleverse fondamentalement l'ordre Ă©tabli autour de la France, bon nombre de vignobles hexagonaux entrent dans une pĂ©riode de crise profonde. Le Beaujolais et le vignoble nantais ont Ă©tĂ© les premiers tĂ©moins de ces changements majeurs.


Une image dévalorisée

L'image du vignoble nantais sort trĂšs affectĂ©e de cette pĂ©riode. Une fois encore, il s'engage dans une voie Ă  rebours des Ă©volutions des autres vignobles en se plaçant sur le crĂ©neau des vins de guinguette. Des vins faciles Ă  boire, Ă  un faible prix... mais dont le consommateur se dĂ©tourne lorsqu'il souhaite boire un vin de qualitĂ© pour accompagner un repas. Et justement, la tendance gĂ©nĂ©rale est Ă  boire moins, mais mieux. La consommation de vin s'est effondrĂ©e ces cinquante derniĂšres annĂ©es : elle passe de plus de 100 litres par an et par habitant dans le premier tiers du XXe siĂšcle Ă  moins de cinquante aujourd'hui [Lien 2]. Or, ce que recherchent la majoritĂ© des consommateurs, ce sont des vins qui expriment un terroir, revendiquent une identitĂ© forte, et font rĂȘver lorsqu'on les consomme. Le fait de trouver des muscadets banals dans la grande distribution nuit Ă  l'image des vins de plus grande qualitĂ©.

En effet, pour des raisons techniques et lĂ©gales, les producteurs de vins nantais ont bĂąti une hiĂ©rarchie qualitative qui n'en est pas une, en mettant en avant l'Ă©levage des vins « sur lie Â». OfficialisĂ©e en 1978, elle avait pour principal objectif de garantir au producteur que la valeur ajoutĂ©e du vin demeure Ă  la propriĂ©tĂ© et n’est pas accaparĂ©e par le nĂ©goce. (SCHIRMER, 2009). Aussi est-il dĂ©libĂ©rĂ©ment choisi de faire du muscadet un vin vif et sec, consommĂ© dans l'annĂ©e. Mais sa banalisation – avec davantage de vins sur lie que de vins gĂ©nĂ©riques proposĂ©s Ă  la vente – et l'absence de vĂ©ritable sĂ©lection des parcelles viticoles – les limites des AOC couvraient peu ou prou tout l'espace des communes Ă  l'exception des zones les plus humides –, nuisent Ă  l'image du vignoble. Avec l'Ă©volution des techniques, le nĂ©goce et la grande distribution font de ce vin une entrĂ©e de gamme trop peu valorisĂ©e. C'est l'Ă©chec de la structuration par une technique vinicole. Tout le monde s'est mis Ă  produire du « sur lie Â», la segmentation s'est inversĂ©e et banalisĂ©e : l'essentiel de l'offre est devenu ce qui devrait ĂȘtre plus rare, avec une base minoritaire. La pyramide est inversĂ©e ; l'image du vin est brouillĂ©e. On trouve des muscadets « sur lie Â» en grande distribution Ă  des prix dĂ©risoires.

Les viticulteurs sont entrĂ©s dans une course en avant : pour dĂ©gager coĂ»te que coĂ»te des revenus, il faut produire davantage en mĂ©canisant les exploitations. Un cercle vicieux s'instaure : la qualitĂ© des vins pĂątit de rendements trop Ă©levĂ©s, l'image du muscadet se dĂ©prĂ©cie, les prix baissent, les volumes augmentent encore pour s'assurer de bien faibles marges. L'Ă©conomie du vignoble devient particuliĂšrement sujette aux crises. On l'a vu, les gels de 1991 et de 2008 entraĂźnent une complĂšte dĂ©stabilisation du marchĂ© des vins.



Un vignoble en pleine recomposition spatiale


La crise qui frappe le vignoble nantais aggrave des tendances que d'autres vignobles français ont pu aussi connaĂźtre, notamment en matiĂšre de spĂ©cialisation et d'agrandissement des exploitations. On comptait prĂšs de 118 000 exploitations viticoles en France en 1988, 91 000 en 2000, et autour de 85 000 en 2010 (soit -40 % de diminution sur toute la pĂ©riode, et -7 % sur les dix derniĂšres annĂ©es) [Lien 3]. Mais elle prend ici une acuitĂ© particuliĂšre ; le prix du foncier est en baisse, alors que d'autres rĂ©gions connaissent une envolĂ©e des prix. La Loire-Atlantique passe de 1918 exploitations en 2000 Ă  599 en 2010 (soit une diminution de 20 % par an sur cette pĂ©riode). La superficie viticole diminue Ă©galement de 17 000 ha en 2000 Ă  14 000 ha en 2010, mais Ă  moindre vitesse.

Un renouveau frappant apparaßt toutefois, notamment par la mise en place d'une nouvelle hiérarchisation, assise sur des terroirs (2) dûment définis. Le vignoble s'enracine en tant que territoire, au sens fort du terme.


Une spécialisation accrue

Comme dans d'autres rĂ©gions viticoles, le nombre de producteurs de vin ne cesse de diminuer. Certaines communes connaissent des Ă©volutions particuliĂšrement accusĂ©es. La diminution est marquĂ©e sur les marges ; Barbechat avait 19 viticulteurs en 2000, elle n'en a plus que 5 en 2010. Le centre du vignoble n'en est pas moins affectĂ© ; ChĂąteau-ThĂ©baud passe de 48 Ă  17 viticulteurs par exemple. Le secret statistique gĂȘne dĂ©sormais toute bonne apprĂ©hension du phĂ©nomĂšne tant certaines communes sont dĂ©sormais passĂ©es sous la limite de trois exploitants. Mais il n'en demeure pas moins que son extension est synonyme de dĂ©clin.


Une forte concentration des espaces viticoles

Vignoble-Carte1B.jpg


Dans le mĂȘme temps, la surface moyenne des exploitations n'a au contraire cessĂ© de croĂźtre. Pour les raisons que l'on Ă©voquait ci-dessus, mais aussi parce que de la terre s'est libĂ©rĂ©e. Les domaines qui perdurent dans le temps peuvent acquĂ©rir des vignes auprĂšs de ceux qui partent en retraite ou arrĂȘtent leur activitĂ©, ou bien en louer lorsqu'elles se libĂšrent. De ce fait, certains exploitants peuvent rĂ©organiser leur domaine sur des terrains plus qualitatifs et former des Ăźlots plus faciles Ă  travailler. Le taux de viticolitĂ© (3) de certaines communes centrales de l'aire d'appellation SĂšvre-et-Maine est ainsi particuliĂšrement prononcĂ©. La part des vignes dans la SAU dĂ©passe 75 % pour six communes. Autant dire qu'Ă  part les fonds de vallĂ©es, tout le paysage est devenu viticole. MĂȘme sur les marges, de beaux domaines apparaissent au milieu d'ensembles bocagers qui Ă©voluent en fonction d'autres dynamiques.

On assiste donc dans le temps Ă  une forte spĂ©cialisation des exploitations agricoles, la polyculture ayant quasiment disparu. La relĂšve est dĂ©sormais prise par des viticulteurs qui ont une formation plus Ă©levĂ©e que celle de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente, avec des BTS Ɠno-viticulture par exemple, parfois une formation commerciale. Ils rĂ©orientent par exemple leurs domaines vers de la vente directe pour ĂȘtre moins sous l'emprise du nĂ©goce. On pourra lire avec intĂ©rĂȘt le profil d’une jeune viticultrice de Pont-Saint-Martin [Lien 4].

Cela renvoie Ă  une caractĂ©ristique majeure du vignoble nantais : la quasi absence de coopĂ©ratives. La part des vins destinĂ©e Ă  cet acteur demeure marginale, contre prĂšs de 30 % pour l'Aquitaine ou 37 % pour la Champagne. À part Terrena, - et depuis peu une petite coopĂ©rative au Pallet -, les coopĂ©ratives sont absentes d'un vignoble qui se pense plutĂŽt comme un espace de petites exploitations familiales indĂ©pendantes. Aussi sont-elles directement en relation avec un nĂ©goce qui effectue prĂšs de 80 % des volumes. Et pourtant, ce nĂ©goce est plutĂŽt atomisĂ© et en difficultĂ©. Seul un opĂ©rateur d'importance est venu s'installer dans le vignoble ; le groupe bordelais Castel a ouvert un gigantesque centre d'embouteillage, d'envergure europĂ©enne. Ce qu'il produit de muscadet est plutĂŽt orientĂ© en direction de la grande distribution, qui est devenue un acteur majeur des vignobles français puisque deux bouteilles sur trois y sont dĂ©sormais vendues. Le muscadet fait partie des vins d'entrĂ©e de gamme, avec une faible valorisation. Des vins qui sont, pour une bonne part des consommateurs, interchangeable avec d'autres vins blancs secs, de plus en plus venus de l'Ă©tranger.

Afin de rompre cette tendance et parvenir à une meilleure valorisation des productions, il devient impératif de s'orienter vers des vins de qualité.


Des vins de terroir

Le vignoble nantais n'a sans doute plus le choix. Il s'engage dans une dĂ©marche qui vise Ă  accroĂźtre la qualitĂ© des vins, et partant, leur image dans le grand public. Cette dĂ©marche passe par plusieurs voies qui visent toutes Ă  remĂ©dier Ă  la forte banalisation des vins. Elle commence par la crĂ©ation en 1994 de l'AOC Muscadet-CĂŽtes de Grandlieu, et par la redĂ©limitation de l'AOC Muscadet-SĂšvre et Maine au niveau des parcelles. Les espaces les moins qualitatifs sont Ă©liminĂ©s des appellations, certaines communes trĂšs marginales seront mĂȘme complĂštement Ă©cartĂ©es des espaces de production. Et surtout, la recherche d'une meilleure qualitĂ© s'appuie sur la naissance de trois premiĂšres « adjonctions de dĂ©nomination gĂ©ographique Â» – elles seront au total six ou sept dans le futur – reconnues par l'INAO en 2011. Elles formeront Ă  terme des « villages Â», comme le sont Margaux ou Saint-EstĂšphe pour le Bordelais.



Le muscadet, vin de terroir

Vignoble-Carte2B.jpg

Elles rĂ©sultent d'un travail mĂ©ticuleux, un travail de « Romain Â» Ă©crit non sans malice Jacques Dupont dans un article laudateur publiĂ© dans l'hebdomadaire Le Point[Lien 5]. Ce travail a Ă©tĂ© initiĂ© il y a une vingtaine d'annĂ©es par une poignĂ©e de viticulteurs, Ă  l'Ă©poque considĂ©rĂ©s comme marginaux, cherchant Ă  davantage circonscrire des terrains de qualitĂ© et une vinification exemplaire. Un cahier des charges plus restrictif Ă  la vigne comme au chai, et la sĂ©lection de parcelles hautement qualitatives, permettent dĂ©sormais Ă  une centaine de viticulteurs de s'engager dans une dĂ©marche de vins Ă  forte typicitĂ©. C'est une rĂ©volution pour le vignoble nantais.

Les viticulteurs explorent les relations que le cĂ©page melon de Bourgogne entretient avec le substratum. Il ne rĂ©agit en effet pas de la mĂȘme maniĂšre selon qu’il est plantĂ© sur du gabbro ou sur du granite. Le premier correspond pour les viticulteurs Ă  un terrain « poussant Â». LivrĂ©e Ă  elle-mĂȘme, la plante aurait de gros rendements. Il faut donc contraindre les ceps pour produire des vins de qualitĂ©. Tout au contraire, le granite plus sec ne permet pas de fortes productions. Aussi les vins de Gorges, commune dominĂ©e par le gabbro, ne seront pas produit de la mĂȘme maniĂšre que ceux de Clisson, commune caractĂ©risĂ©e par du granite. Les vins n’exprimeront pas non plus les mĂȘmes arĂŽmes. Les viticulteurs de la premiĂšre commune cherchent Ă  conserver de la fraĂźcheur et pour cela vendangent tĂŽt ; leurs vins seront vifs, marquĂ©s par exemple par une belle attaque en bouche, des arĂŽmes minĂ©raux souvent complĂ©tĂ©s d’une note mentholĂ©e. Au contraire des alentours de Clisson, frĂ©quemment vendangĂ©s en dernier, les vins expriment davantage des notes liĂ©es Ă  une forte maturitĂ©, avec des fruits bien mĂ»rs.

C'est lĂ  le rĂ©sultat d'un remarquable travail. À preuve, les vins sont dĂ©sormais aptes Ă  vieillir de nombreuses annĂ©es et Ă  accompagner une gastronomie Ă©laborĂ©e. Le muscadet devient un vin de terroir. La restauration nantaise ne s'y trompe pas, qui propose dĂ©sormais ces crus pour accompagner des plats raffinĂ©s. On le verra ci-dessous. Tel n'Ă©tait pas le cas il y a encore quelques annĂ©es.

Il en découle une zonation des espaces. Les meilleures parcelles sont désormais revendiquées par les viticulteurs qui adhÚrent à la démarche des crus comme faisant partie de leur haut de gamme. Elles se rencontrent généralement sur les sommets des buttes dans les parties concaves ou sur les coteaux les mieux exposés. Dans les fonds les plus bas se trouveront des parcelles désormais exclues des AOC. Dans l'espace intermédiaire se situeront, lorsque les sols sont suffisamment minces et ne sont pas marqués par des phénomÚnes d'hydromorphie, les parcelles de l'Appellation SÚvre-et-Maine.


Photo-3B.jpg

Sur ce versant bien exposĂ© au sud, apparaissent au premier plan les meilleures parcelles pouvant produire du muscadet haut de gamme. Au bas de la pente, sur des terres plus fraĂźches et plus humides, les parcelles ne pourront pas revendiquer l’appellation AOC SĂšvre-et-Maine qui est rĂ©servĂ©e aux parcelles placĂ©es Ă  mi-versant, Ă  condition de n’ĂȘtre pas trop humides. La photographie illustre bien la zonation du vignoble que la loi met en place en fonction de critĂšres qualitatifs.


C'est un immense chantier qui a Ă©tĂ© lancĂ© lĂ  par les professionnels. Son aboutissement prendra sans doute encore de nombreuses annĂ©es. La dĂ©marche des crus touchera-t-elle les Coteaux de la Loire, alors mĂȘme que le nombre d'exploitants s'est rĂ©duit comme peau de chagrin ? Ou bien encore l'Appellation Muscadet-CĂŽtes de Grandlieu ? MĂȘme le gros-plant, dĂ©sormais passĂ© en AOC Gros Plant du Pays Nantais, a engagĂ© une dĂ©marche de sĂ©lection parcellaire. Il ne reste cependant que bien peu d'hectares, seulement 660 contre prĂšs de 1 500 il y a encore dix ans.

Le vignoble s'est engagé dans une voie salutaire qui vise à faire des émules. Il s'inscrit ainsi dans les nouvelles tendances qui animent les vignobles français.


De nouvelles tendances

Les difficultés rencontrées ces derniÚres années ont amené le vignoble nantais à réagir et à chercher de nouvelles voies dont le verdissement des pratiques viti-vinicoles - on compte désormais une quarantaine de viticulteurs en bio dans le vignoble nantais, avec 450 ha revendiqués en 2015, et 160 ha en conversion (Agence Bio) -, et la mondialisation des ventes. Deux tendances que l'on rencontre bien sûr dans d'autres vignobles.

La mondialisation des ventes est un phĂ©nomĂšne qui touche l'ensemble de la planĂšte viti-vinicole, avec des phĂ©nomĂšnes sans prĂ©cĂ©dents. Les ventes de vin français reprĂ©sentent ainsi l'Ă©quivalent d'une centaine d'Airbus chaque annĂ©e. Le vignoble nantais a son mot Ă  dire dans cette tendance, mĂȘme s'il est confrontĂ© Ă  des difficultĂ©s majeures.

Les exportations en direction des marchés traditionnels, Angleterre, Irlande ou Allemagne connaissent en effet des replis trÚs accusés. Ceux-ci témoignent des fortes tensions qui régissent ces marchés, particuliÚrement ouverts aux vins du Nouveau Monde.


Les exportations de muscadet dans le monde

Vignoble-Carte3B.jpg


En ce qui concerne les États-Unis, qui forment dĂ©sormais le premier marchĂ© mondial et peut-ĂȘtre davantage le pays instigateur des nouvelles tendances, l'image du vignoble est trĂšs positive. Le cĂ©lĂšbre critique Robert Parker pose la question de savoir si le muscadet n'a pas « le meilleur rapport qualitĂ© / prix du monde en blanc ? Â» (Parker, 2009, p. 1214). Et d'Ă©crire : « si une rĂ©gion autre que le Muscadet propose des vins aussi dĂ©licieux, complexes et faciles Ă  accorder Ă  des mets, Ă©laborĂ©s par des vignerons passionnĂ©s et consciencieux, espĂ©rons qu'elle sera bientĂŽt dĂ©couverte Â» (ibid., p. 1214). Et les producteurs sont rĂ©guliĂšrement encensĂ©s par le critique du New York Times, Eric Asimov. N'Ă©crivait-il pas rĂ©cemment qu'un « petit groupe de producteurs axĂ©s sur la qualitĂ© a battu en brĂšche les clichĂ©s du Muscadet en faisant des vins exceptionnels, complexes et fascinants Â» (4). [Lien 6]

C'est en Chine que le bĂąt blesse. Certainement parce que les producteurs ou les nĂ©gociants ont du mal Ă  comprendre ce pays, dont on sait qu'il a globalement une prĂ©dilection pour les vins rouges. On le voit Ă  travers ce documentaire de France 3 qui montre les dĂ©senchantements que connaissent les professionnels nantais [Lien 7]. Mais cela provient certainement du fait qu'ils ne proposent pas leurs vins aux bons acteurs. S'il est une gastronomie qui se marierait Ă  merveille avec le muscadet, c'est bien celle de la rĂ©gion de Canton, et non celle de la Chine septentrionale. ÉpicĂ©e, fondĂ©e sur les poissons et les fruits de mer, la premiĂšre ne demande qu'Ă  s'ouvrir aux muscadets.

Fort paradoxalement, si le vignoble nantais bĂ©nĂ©ficie d'une image trĂšs positive dans certains pays, ce n'est pas forcĂ©ment le cas en France et dans la rĂ©gion mĂȘme. Plusieurs facteurs viennent tout de mĂȘme contrecarrer cette image. Petit Ă  petit.


Un nouveau dynamisme rural

Que Clisson soit devenue le centre de l'un des plus importants festivals de musique en France n'est sans doute pas anodin. Le Hell Fest, avec plus de 150 000 visiteurs en 2015 [Lien 8], témoigne des nouvelles dynamiques qui touchent les campagnes. On pourrait dire en simplifiant que celles-ci sont engendrées par des paramÚtres à la fois internes et externes. Leurs effets se conjuguent pour donner une nouvelle allure au vignoble nantais.

Des dynamiques internes mobilisatrices

Deux transformations majeures plutĂŽt internes au vignoble apparaissent aujourd'hui. L’essor du l’Ɠnotourisme (qui repose il est vrai sur une demande extĂ©rieure) d'une part, le dĂ©veloppement local d'autre part.

En ce qui concerne le premier point, certains producteurs commencent Ă  mettre en place des prestations qui dĂ©passent le simple tourisme de cueillette, c'est-Ă -dire la simple vente au caveau. Les exemples se multiplient, qui tĂ©moignent d'une modification du mĂ©tier de viticulteur : dĂ©couvertes d'associations mets-vins, randonnĂ©es commentĂ©es dans les vignes ou encore hĂ©bergement. Il lui est dĂ©sormais demandĂ© de s'inscrire dans une offre professionnelle, avec des horaires, des locaux adĂ©quats, un respect de la loi sur l’accueil de groupes ou de personnes handicapĂ©es par exemple. Le rĂŽle des collectivitĂ©s territoriales est essentiel dans ce dĂ©veloppement [Lien 9]. L'Office de tourisme de Nantes a mis en place une marque collective, « Ti amo. Le vignoble de Nantes Â» [Lien 10]. Des outils modernes de gĂ©olocalisation peuvent ainsi ĂȘtre dĂ©ployĂ©s, comme l'application Mobitour [Lien 11]. Au total, c'est Ă  une tertiarisation du mĂ©tier de viticulteur que l'on assiste. Les professionnels ne sont plus seulement producteurs d'une denrĂ©e agricole, mais aussi prestataires de services pour les touristes.

Ils sont Ă©galement entourĂ©s par des professionnels du tourisme qui vendent une portion d'imaginaire aux personnes qui visitent la rĂ©gion, soit en proposant une restauration de qualitĂ©, que l'on pourrait dire « de terroir Â», soit en proposant des hĂ©bergements. Certes, la proximitĂ© de l'agglomĂ©ration nantaise et de l'aĂ©roport prĂ©sente une concurrence importante, mais des chambres se dĂ©veloppent dans le vignoble. On ne trouve encore que dix hĂŽtels dans le SĂšvre-et-Maine, trois campings et un village de vacances, mais Clisson commence Ă  jouer son rĂŽle de pĂŽle secondaire. La ville groupe en effet en plus de cette derniĂšre structure (avec 138 lits), trois hĂŽtels (88 lits) et un camping trois Ă©toiles (56 places) (INSEE, 2014). Le nombre de restaurants est quant Ă  lui tout de mĂȘme relativement impressionnant avec 171 entreprises, dont 22 Ă  Clisson, 18 sur les bords de Loire Ă  Saint-Julien-de-Concelles, ou encore 13 Ă  Vallet (INSEE, 2014).

Ces diffĂ©rents acteurs devraient contribuer Ă  initier un cercle vertueux : ils demandent aux professionnels des vins de qualitĂ©, la renommĂ©e du vignoble croĂźt petit Ă  petit dans l'imaginaire collectif, de nouvelles demandes apparaissent et pourraient crĂ©er ainsi davantage d'emplois. Puisse cette dynamique ĂȘtre enclenchĂ©e.

Elle s'inscrit dans une thĂ©matique plus gĂ©nĂ©rale qui relĂšve du dĂ©veloppement local. De nombreuses actions ont Ă©tĂ© menĂ©es ces derniĂšres annĂ©es par l'intermĂ©diaire du Pays du Vignoble Nantais. À commencer par le fait de labelliser ce territoire comme Pays d'Art et d'Histoire en 2011. Une reconnaissance qui doit beaucoup au travail d'animation qui a Ă©tĂ© effectuĂ© depuis le MusĂ©e du Pallet, par sa directrice et son Ă©quipe. Un MusĂ©e qui cĂ©lĂšbre en 2015 ses vingt ans d'existence. Organisation de cycles de confĂ©rences avec l'UniversitĂ© sur Lie, publication d'un ouvrage intitulĂ© FenĂȘtres sur le Pays du Vignoble nantais en 2011, et rĂ©organisation des collections musĂ©ographiques en sont des Ă©lĂ©ments essentiels. Ils convergent pour faire prendre conscience aux habitants, mais aussi aux Nantais et aux touristes combien ce territoire est mĂ©connu et pourtant riche d'un patrimoine exceptionnel. C'est bien sĂ»r Clisson (classĂ©e en ZPPAUP en 2008) et son style italianisant qui viennent Ă  l'esprit. Il faudrait aussi tenir compte d'un patrimoine moins Ă©vident, mais tout aussi intĂ©ressant, qui est celui de l'ancien habitat paysan. Le PĂ©-de-SĂšvre et ses maisons vigneronnes Ă  escalier typiques de l'Ouest de la France en est un exemple caractĂ©ristique.

Ces éléments ont un impact sur le vignoble et ses producteurs qu'il est impossible à mesurer objectivement. Mais ils contribuent à n'en pas douter à redonner une fierté et une confiance bien méritées à un monde viticole que la longue crise de mévente à de toute évidence ébranlée.


Des dynamiques externes impulsées par Nantes

Les relations avec la ville de Nantes sont devenues plus fortes que jamais. Longtemps considĂ©rĂ©e comme une Ăźle (RENARD, 1975, p. 399) au milieu de campagnes avec lesquelles elle entretenait trop peu de relation, privilĂ©giant les espaces maritimes lointains (GRACQ, 1988, p. 196), « l'ombre de Nantes Â» (JOUSSEAUME, 1998) est devenue manifeste sur le vignoble. Une ombre au sens propre comme au sens figurĂ©.

Au sens propre, l'une des caractéristiques majeures de la présence nantaise s'exprime par la périurbanisation qui touche le vignoble. Le développement du périphérique autour de l'agglomération et la généralisation des déplacements en voiture ont entraßné un afflux de populations nouvelles dans le vignoble nantais.


Photo-4B.jpg

Commune de Saint-Fiacre. Des vignes coincĂ©es entre le bourg et sa nouvelle extension, pour combien de temps encore ? (ClichĂ© R. Schirmer 2012.)

Certaines communes ont en effet connu des accroissements de population trĂšs importants. Aigrefeuille-sur-Maine, Gorges et Le Loroux-Bottereau connaissent par exemple des taux de croissance de 24,9 %, 24 % et 23,2 % entre 2007 et 2012 – source INSEE). Ceux-ci diminuent lorsque l'on s'Ă©loigne de Nantes, sauf si les communes ont dĂ©jĂ  beaucoup construit dans les annĂ©es antĂ©rieures. Ce sont en outre autant d'Ă©quipements qui ont dĂ» se dĂ©velopper, souvent sur du parcellaire anciennement viticole. Tel est bien le cas avec la construction d'une caserne de gendarmerie dans la commune de Vertou. Les nouveaux habitants, comme les plus anciens, ont Ă©tĂ© particuliĂšrement affectĂ©s par les arrachages qu'ont dĂ» mener les viticulteurs pour juguler la crise. Effectivement, plus de mille hectares ont Ă©tĂ© supprimĂ©s en 2011, laissant la place Ă  des friches. Elles ont choquĂ© une partie de l'opinion publique. L'agrĂ©ment que les personnes tiraient du fait d'habiter dans des paysages viticoles tendait Ă  s'effriter sous l'influence des constructions (on l'oublie trop souvent) et des arrachages. De nombreux habitants ont alors pris conscience du patrimoine dans lequel ils vivent, et de sa fragilitĂ©.

Au sens figurĂ© enfin, le vignoble profite du dynamisme culturel de la ville de Nantes. Certaines manifestations d'ampleur nationale voire internationale permettent aux viticulteurs de profiter de l'aura de Nantes dans le grand public français et Ă©tranger. La ville a en effet Ă©tĂ© classĂ©e Ă  plusieurs reprises par la presse nationale ou europĂ©enne comme l'une des villes les plus agrĂ©ables Ă  vivre. Les manifestations culturelles qui s'y tiennent, comme Les Folles JournĂ©es depuis 1995 [Lien 12] ou Le Voyage Ă  Nantes depuis 2012 [Lien 13], permettent de faire dĂ©couvrir les vins ou le vignoble. Le salon Serbotel est l’occasion pour les viticulteurs de faire dĂ©couvrir leurs crus aux professionnels de la restauration française [Lien 14]. Nantes commence Ă  devenir la mĂ©tropole qu'elle a trop longtemps attendu d'ĂȘtre, « inachevĂ©e Â» qu'elle Ă©tait (RENARD, J., 2000). Le vignoble bĂ©nĂ©ficie de ses mutations spatiales et identitaires.

À preuve, la restauration nantaise, qui pendant longtemps prĂ©fĂ©rait proposer des vins de Sancerre ou de Bordeaux sur ses tables (MIDAVAINE, 1994, p. 15.), est aujourd'hui en pointe en ce qui concerne la promotion des vins de qualitĂ©. L'ouvrage "La Loire-Atlantique en 44 recettes" (2011), qui propose des recettes d'une plĂ©iade de restaurateurs de qualitĂ©, met le muscadet Ă  l'honneur. L'ouverture place du Commerce d'une Maison des Vins de la Loire pouvait contribuer Ă  accrocher dans l'esprit des Nantais un vignoble auquel certains d'entre eux tournaient le dos. Elle devrait hĂ©las fermer d’ici peu. Les regards sur le vignoble nantais changent profondĂ©ment.



Conclusion

Le maintien de campagnes vivantes (DIRY, 2000), aux paysages agrĂ©ables, toujours cultivĂ©es par des exploitants en nombre suffisant, Ă©galement orientĂ©es vers de nouvelles activitĂ©s plus diversifiĂ©es que la seule agriculture, procĂšde d'un Ă©quilibre fragile. Surtout dans un monde globalisĂ© oĂč l'on trouvera toujours moins cher ailleurs. Cela relĂšve d'un choix de sociĂ©tĂ©. Maintenir un tissu dense d'exploitations viticoles dans le vignoble nantais est un enjeu majeur pour notre sociĂ©tĂ©. Le nĂ©goce a effectivement un rĂŽle Ă  jouer dans cette Ă©volution, en ouvrant par exemple de nouveaux marchĂ©s, ce que de petits exploitants n'auraient sans doute pas les moyens de faire.

Mais il est intĂ©ressant de voir Ă  quel point cette valorisation du vignoble dĂ©passe dĂ©sormais les seuls professionnels de la viti-viniculture. Les acteurs impliquĂ©s se multiplient : simples citoyens ou consommateurs, associations, collectivitĂ©s locales, presse, professionnels du tourisme, etc. Les territoires ruraux sont dĂ©sormais plus que jamais insĂ©rĂ©s dans des logiques qui dĂ©passent leurs seules frontiĂšres.



Notes:

  1. Ce qui n'exclut pas la petite propriété dans le premier cas, et la présence du négoce dans le second cas bien sûr.
  2. Le terroir est un espace gĂ©ographique dĂ©limitĂ©, dans lequel une communautĂ© humaine, construit au cours de son histoire un savoir collectif de production, fondĂ© sur un systĂšme d’interactions entre un milieu physique et biologique, et un ensemble de facteurs humains. Les itinĂ©raires socio-techniques ainsi mis en jeu, rĂ©vĂšlent une originalitĂ©, confĂšrent une typicitĂ© et aboutissent Ă  une rĂ©putation, pour un bien originaire de cet espace gĂ©ographique. DĂ©finition de l'INAO.
  3. Ce taux calcule la part de la surface viticole dans la SAU, il donne une idée de la spécialisation de la commune.
  4. « A small group of focused, quality-conscious growers and producers has fought the clichĂ©s of Muscadet by making exceptional, multidimensional wines, fascinating on many levels. Â»


Bibliographie :

CROIX, N., 1999, La Terre entre terroir et territoire. Mutations fonciĂšres et organisation des campagnes armoricaines mĂ©ridionales (1968-1998), ThĂšse de doctorat d’Etat, UniversitĂ© de Nantes, IGARUN, directeur de recherches J. RENARD, 2 vol.

DIRY, J.-P., 2000, « Les campagnes vivantes. Essai de dĂ©finition Â», in Des Campagnes vivantes. Un modĂšle pour l’Europe ?, MĂ©langes offerts au prof. Jean Renard, textes rĂ©unis sous la direction de Nicole Croix, Nantes, CESTAN-IGARUN, mai 2000, 696 p., p. 23-30.

FenĂȘtres sur le Pays du Vignoble nantais. Paysage, patrimoine et art de vivre, 2011, Clisson, Syndicat Mixte du ScoT et du Pays du Vignoble Nantais, 128 p.

GRACQ, J., 1988, La Forme d’une ville, Paris, JosĂ© Corti, 213 pages.

JOUSSEAUME, V., 1998, L’Ombre d’une mĂ©tropole. Les bourgs-centres de Loire-Atlantique, Rennes, 210 pages.

La Loire-Atlantique en 44 recettes, 2011, Photographies de Philippe Caharel, Nantes, Ă©ditions Coiffard, 174 p.

MIDAVAINE, F., 1994, Muscadet, coll. « Le Grand Bernard des vins de France Â», Paris, J. Legrand, 192 pages.

PARKER, R., 2009, Le Guide Parker des vins de France, Paris, Solar, 1174 p.

RENARD, J., 1975, Les Évolutions contemporaines de la vie rurale dans la rĂ©gion nantaise. Loire-Atlantique, Bocages vendĂ©ens, Mauges, Les Sables d’Olonne, Ă©d. Le Cercle d’or, 432 pages.

RENARD, J., 2000, « Nantes, mĂ©tropole inachevĂ©e ? Â», L'information gĂ©ographique, Vol. 64, n° 2, pp. 117-133

RENARD, J., SCHIRMER, R., 2001, « Le Muscadet, lieu de mĂ©moire Â», in La MĂ©moire d’une ville. 20 images de Nantes, sous la direction de Didier Guyvarc’h, Nantes – Histoire, Editions Skol Vreizh, publiĂ© avec le concours du Conseil RĂ©gional de Bretagne, du dĂ©partement de Loire-Atlantique (Institut Culturel de Bretagne), 174 pages, pp. 115-121.

SCHIRMER, R., 2009, « Un vignoble en quĂȘte de terroir. Construction et mise en place des AOC dans le vignoble nantais Â», Territoires du vin, Janvier 2009 - Pour une redĂ©finition des terroirs, 19 janvier 2009. Disponible sur Internet : http://revuesshs.u-bourgogne.fr/territoiresduvin/document.php?id=258 ISSN 1760-5296

SCHIRMER, R., 2010, Le Muscadet. Histoire et gĂ©ographie du vignoble nantais, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, coll. « Grappes et millĂ©simes Â», sous la direction de Philippe RoudiĂ©, 533 p.

SCHIRMER, R., 2014, « Les vignobles charentais et ligĂ©riens : deux modĂšles viti-vinicoles Â», Atlas des campagnes de l'Ouest, Coordination scientifique Christine Margetic, MichaĂ«l Bermond, ValĂ©rie Jousseaume, Maxime Marie, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 300 p., pp. 182-184.

Le Viticulteur architecte, Patrimoine de Loire-Atlantique, 1998, Éd. du Conseil gĂ©nĂ©ral de Loire-Atlantique, 112 pages.



Liens hypertextes :

Lien 1 : http://www.ouest-france.fr/muscadet-bientot-deux-cepages-pour-un-nouveau-muscadet-3010756

Lien 2 : http://www.franceagrimer.fr/content/download/19371/156117/file/TDB-VIN-diaporama-conf%C3%A9rence-vinitech-consommation-vin-A12.pdf

Lien 3 : http://agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf_primeur271-2.pdf

Lien 4 : http://jactiv.ouest-france.fr/job-formation/travailler/imelda-jeune-vigneronne-brave-crise-muscadet-54101

Lien 5 : http://www.lepoint.fr/vin/foire-aux-vins/muscadet-en-quete-de-reconnaissance-09-09-2015-1963166_2591.php

Lien 6 : http://www.nytimes.com/2015/04/01/dining/wine-school-muscadet.html?_r=0

Lien 7 : http://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/2014/05/03/pourquoi-le-muscadet-fait-il-un-flop-en-chine-470419.html

Lien 8 : http://www.lemonde.fr/culture/visuel/2015/06/19/le-hellfest-paradis-des-hard-rockeurs-fete-ses-dix-ans_4651308_3246.html

Lien Wiki : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hellfest

Lien 9 : http://www.levignobledenantes-tourisme.com/ti-amo/oenotourisme/visites-de-caves-0

Lien 10 : http://www.levignobledenantes-tourisme.com/files/ot-vignoblenantes/files/fichiers/ti_amo/pdf_ti_amo/caves_touristiques_du_vignoble_de_nantes_liste_2014_office_de_tourisme_vignoble-de_nantes.pdf

Lien 11 : http://www.levignobledenantes-tourisme.com/ti-amo/randonnees-balades/sur-place-randonnez-avec-mobitour-0

Lien 12 : http://www.ouest-france.fr/vin-et-musique-une-cuvee-muscadet-pour-la-folle-journee-2015-3001903

Lien 13 : http://www.levoyageanantes.fr/le-voyage-c-est-aussi-le-vignoble/

Lien 14 : http://www.lavigne-mag.fr/actualites/muscadet-les-producteurs-de-crus-unis-sous-une-banniere-commune-111111.html





Retour Ă  la Page d'accueil

Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Affichages
Actions
Navigation
BoĂźte Ă  outils