Géographie de la Bretagne/L'exploitation de la mer

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Sommaire

L'exploitation de la mer (1994)

Auteur : Jean-Pierre Corlay


Bretagne : l’exploitation de la mer (2014)

Auteur : Alain Le Sann


La Bretagne au cƓur des pĂȘches françaises

Etonnante permanence, avant la RĂ©volution, les pĂȘcheurs bretons reprĂ©sentaient 40% de l’ensemble des pĂȘcheurs de France. Aujourd’hui, la Bretagne reprĂ©sente encore 40% des dĂ©barquements en France. Cette tradition bretonne constitue un Ă©lĂ©ment permanent de l’identitĂ© du territoire et les initiatives dĂ©cisives dans l’évolution de la pĂȘche française sont souvent nĂ©es sur nos cĂŽtes.


Une pĂȘche vitale, encadrĂ©e et intĂ©grĂ©e dans les Ă©changes mondiaux

DĂšs le Moyen Age, la Bretagne est engagĂ©e dans le commerce du poisson sĂ©chĂ© (congre et merlu) et le sel breton joue un grand rĂŽle dans le dĂ©veloppement de la pĂȘche au hareng en Manche et Mer du Nord, de la sardine pressĂ©e dans des ateliers ainsi que plus tard dans la pĂȘche Ă  la morue. Le premier dĂ©barquement de morues de Terre-Neuve a eu lieu au port de Dahouet dĂšs 1509. Par la suite, morues et sardines ont alimentĂ© des courants d’échange importants en s’insĂ©rant en particulier dans le commerce triangulaire. La pĂȘche bretonne, tout en faisant vivre sur la cĂŽte d’innombrables pĂȘcheurs Ă  pied, a donc participĂ© depuis longtemps aux Ă©changes internationaux. De ce fait, les problĂšmes de concurrence ont Ă©tĂ© rĂ©currents. La morue bretonne est ainsi concurrencĂ©e par les productions amĂ©ricaines et anglaises sur les marchĂ©s espagnols.

Source de nourriture, pour une sociĂ©tĂ© oĂč l’Église imposait de nombreux jours de jeĂ»ne, et source de revenus, la pĂȘche cĂŽtiĂšre a toujours Ă©tĂ© soumise Ă  un fort encadrement par les seigneurs et les abbayes qui s’appropriaient le contrĂŽle de l’estran. Plus tard, l’État s’imposa lorsqu’il se renforça sous Louis XIV et Colbert. Soumis Ă  l’Inscription Maritime, les pĂȘcheurs devaient fournir des matelots pour la flotte royale ; ils Ă©taient aussi soumis Ă  des taxations, des interdictions d’engins, de pĂ©riodes de pĂȘche, de commerce. La pĂȘche lointaine a d’ailleurs permis d’échapper partiellement Ă  ces contrĂŽles tatillons.

La question des ressources s’est enfin posĂ©e trĂšs tĂŽt dans l’histoire. Dragues et chaluts ont toujours Ă©tĂ© accusĂ©s de dĂ©truire les fonds et les juvĂ©niles. DĂšs le XIXĂšme siĂšcle, les bancs d’huĂźtres sont surexploitĂ©s et mĂȘme souvent dĂ©truits. Les ressources sont Ă©galement sujettes Ă  des irrĂ©gularitĂ©s qui gĂ©nĂšrent une misĂšre accrue, ce fut le cas pour la sardine et la morue.


Les mutations de 1830 Ă  1945

Le XIXĂšme siĂšcle est marquĂ© par des mutations majeures liĂ©es Ă  trois innovations qui vont entraĂźner un essor considĂ©rable des pĂȘches bretonnes, en particulier sur la cĂŽte Sud, parce que la cĂŽte Nord- de Paimpol Ă  Cancale- reste marquĂ©e par la grande pĂȘche Ă  la morue. La premiĂšre innovation, l’appertisation, va permettre le dĂ©veloppement spectaculaire des conserveries Ă  l’initiative de Nantais. La Bretagne va devenir le premier centre mondial de la conserve de sardines et alimenter des circuits d’échanges internationaux. Du FinistĂšre Nord Ă  la Loire, des dizaines de conserveries vont remplacer les ateliers de presse et faire vivre -souvent mal- des milliers de pĂȘcheurs et d’ouvriĂšres. Le sommet sera atteint Ă  Douarnenez qui pourra compter Ă  la fin du siĂšcle, prĂšs de 1 000 chaloupes sardiniĂšres. Le chemin de fer va permettre de dĂ©velopper l’accĂšs au marchĂ© des grandes villes pour le poisson frais. Le chalut, Ă  voile puis Ă  vapeur, Ă  partir de 1900, permet d’alimenter ces marchĂ©s toute l’annĂ©e. Il permet aussi avec la pĂȘche thoniĂšre de dĂ©gager de nouvelles orientations de dĂ©veloppement pour rĂ©pondre aux premiers signes de la crise qui touche le secteur sardinier Ă  partir des annĂ©es 1880. Les Bretons sont en effet les pionniers de la pĂȘche au thon avec les Groisillons et ils ont aussi jouĂ© un rĂŽle important dans le dĂ©veloppement de l’ostrĂ©iculture.

AprĂšs le choc de la premiĂšre guerre mondiale, les annĂ©es 20 constituent une pĂ©riode florissante, marquĂ©e par la crĂ©ation du port industriel de Lorient et l’introduction des moteurs Diesel. TrĂšs vite cependant, les annĂ©es 1930 sont marquĂ©es par une grave crise aux aspects multiples : coĂ»t de l’énergie (charbon), concurrence, crise sociale, endettement, effondrement des marchĂ©s. C’est au cƓur de cette crise que vont naĂźtre deux grands courants qui marquent l’histoire des pĂȘches bretonnes et françaises. C’est en 1924-25 que Charles Tillon, en venant soutenir les ouvriĂšres des conserveries de Douarnenez en grĂšve, favorise l’émergence d’un syndicalisme de lutte de classe qui connaĂźt briĂšvement un certain succĂšs et permet de consolider des municipalitĂ©s communistes comme celle de Douarnenez, la premiĂšre en France. Dans les annĂ©es 30, le PĂšre dominicain Lebret, en s’appuyant sur ses enquĂȘtes dans les ports et sur les bateaux de grande pĂȘche, s’inspire du catholicisme social pour crĂ©er des organisations professionnelles et poser les bases des comitĂ©s locaux et d’un comitĂ© national regroupant tout le monde de la pĂȘche. Mis en place sous Vichy en 1941, le systĂšme est largement repris par le gouvernement issu de la RĂ©sistance, en 1945. Ce systĂšme a perdurĂ© sans grand changement jusqu’en 2011, mais dĂ©sormais l’avenir de la pĂȘche se dĂ©cide bien loin de la Bretagne.


PĂȘches bretonnes : des adaptations permanentes

Les pĂȘches n’ont pu se maintenir qu’en s’adaptant en permanence Ă  l’évolution des ressources, des marchĂ©s, des techniques et des rĂ©alitĂ©s sociales.

Sur la cĂŽte Nord, le plus bel exemple d’adaptation et d’innovation est donnĂ© par l’histoire de la pĂȘche Ă  la coquille Saint Jacques, en baie de Saint Brieuc. Dans les annĂ©es 60, les pĂȘcheurs de la baie dĂ©couvrent des coquilles dans leurs chaluts. Auparavant, le gisement de praires a Ă©tĂ© dĂ©truit par la surexploitation. Il semble que l’hiver trĂšs froid de 1962 ait Ă©tĂ© fatal aux prĂ©dateurs de la coquille et que celle-ci ait trouvĂ© des conditions idĂ©ales pour se dĂ©velopper. Il est frĂ©quent, lorsqu’une ressource disparaĂźt, de voir la niche qu’elle occupait investie par une nouvelle. Ainsi, la destruction des bancs naturels d’huĂźtres a permis aux moules de se dĂ©velopper. La dĂ©couverte de la coquille St Jacques a dĂ©clenchĂ© une ruĂ©e des bateaux, du FinistĂšre Ă  la Normandie. En effet, au mĂȘme moment, le gisement de la rade de Brest a Ă©tĂ© mis Ă  mal. En quelques annĂ©es, l’Eldorado de la coquille est menacĂ©, mais l’expĂ©rience du gisement de praires a servi de leçon et quelques pĂȘcheurs rĂ©ussissent Ă  mobiliser leurs collĂšgues de la Baie pour mettre en place des mesures de gestion. Celles-ci deviennent de plus en plus strictes pour prĂ©server les gisements et les marchĂ©s. Les scientifiques, qui avaient tentĂ© auparavant de fixer le naissain de coquilles et avaient Ă©chouĂ©, acceptent d’accompagner et de soutenir les dĂ©marches des pĂȘcheurs. Cette gestion rigoureuse est aujourd’hui un modĂšle de rĂ©ussite malgrĂ© ses imperfections et les mesures Ă©voluent en permanence.

Cette histoire exemplaire indique une bonne voie pour maĂźtriser la gestion des ressources. L’essentiel est d’engager une dĂ©marche collective sur un territoire de pĂȘche contrĂŽlĂ© par les pĂȘcheurs avec un accompagnement scientifique. Dans le cas prĂ©sent, il s’agit d’une ressource peu mobile et bien identifiĂ©e, mais les pĂȘcheurs exercent tous sur des territoires de pĂȘche qu’ils connaissent et s’approprient de fait par ces connaissances. Ils constatent au jour le jour l’évolution des ressources et s’adaptent en permanence. Ces savoirs peuvent servir de base Ă  la mise en place de dĂ©marches collectives. Une fois engagĂ©es et acceptĂ©es par les pĂȘcheurs, contrĂŽlĂ©es sous leur responsabilitĂ©, ces mesures peuvent ĂȘtre ajustĂ©es en permanence Ă  la condition que l’accĂšs aux ressources soit contrĂŽlĂ© et limitĂ©. Ce sont les principes de la gestion des communs analysĂ©s par Elinor Ostrom, prix Nobel d’Economie. On retrouve des modes de gestion semblables en Baie de Granville et, mĂȘme au niveau international, entre pĂȘcheurs bretons, normands et britanniques des Ăźles Anglo-normandes.

Sur la CĂŽte Sud, les Ă©volutions aux 19Ăšme et 20Ăšme siĂšcles montrent Ă©galement des adaptations innovantes aprĂšs les crises rĂ©currentes de l’activitĂ© sardiniĂšre. Il y eut bien sĂ»r des Ă©checs puisque des ports ont pratiquement disparu Ă  la suite de choix qui se sont rĂ©vĂ©lĂ©s inadaptĂ©s. Chaque port sardinier a suivi un chemin diffĂ©rent en fonction des forces sociales en prĂ©sence, des conditions gĂ©ographiques, des traditions locales. Ainsi l’üle de Groix, tenue Ă  l’écart du boom de la sardine s’est-elle lancĂ©e dans la pĂȘche au thon Ă  partir de 1860, en s’appuyant sur son expĂ©rience du commerce dans le Golfe de Gascogne, l’essentiel de la pĂȘche Ă©tant dĂ©barquĂ© pour alimenter les conserveries de Concarneau. L’exercice du chalut pendant l’hiver a prĂ©parĂ© les pĂȘcheurs Ă  devenir par la suite officiers et matelots sur les chalutiers industriels lorientais. Le petit port du Bono, prĂšs d’Auray, s’est aussi trouvĂ© Ă©cartĂ©, par sa situation en fond de ria, de la pĂȘche sardiniĂšre.

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Sur leurs forbans, les pĂȘcheurs du Bono sont devenus avant 1914, les spĂ©cialistes du chalut et de la pĂȘche fraĂźche, dĂ©barquĂ©e au Croisic. AprĂšs la guerre, ayant ratĂ© le tournant de la motorisation, ils ont embarquĂ© Ă  la pĂȘche industrielle, souvent Ă  Concarneau, parce qu’ils avaient des liens avec les constructeurs concarnois. Pour leur part, les pĂȘcheurs de Concarneau ont tardĂ© Ă  faire le choix de la pĂȘche thoniĂšre, mais ils en sont devenus les maĂźtres en s’appuyant sur les innovations du moteur et du froid. Leur spĂ©cialisation et leurs liens avec des industriels les ont poussĂ©s vers l’Afrique et l’OcĂ©an Indien sur des navires de plus en plus gros et sophistiquĂ©s.

Des ports comme Camaret ont choisi la pĂȘche Ă  la langouste, avec le soutien de commerçants brestois qui disposaient des moyens et des rĂ©seaux commerciaux. La fin de la pĂȘche sardiniĂšre Ă  Douarnenez a dĂ©bouchĂ© sur le dĂ©veloppement de la pĂȘche lointaine Ă  la langouste et de la pĂȘche industrielle chalutiĂšre. Ces choix ont abouti Ă  des impasses avec l’épuisement des fonds. Les ports du pays Bigouden ont pris d’autres options, sardines Ă  la bolinche et pĂȘche chalutiĂšre Ă  la langoustine et aux poissons de fonds. Plus au Sud, en Loire-Atlantique, le port de La Turballe choisit de dĂ©velopper la pĂȘche au chalut pĂ©lagique pour la sardine et l’anchois, contre la volontĂ© des autres pĂȘcheurs du Morbihan, mais avec l’appui d’un baron du gaullisme, Olivier Guichard. Enfin, on connaĂźt l’admirable combat qui permit de sauver les marais salants de GuĂ©rande. Ces Ă©volutions, associĂ©es Ă  la diversitĂ© des zones cĂŽtiĂšres et des fonds du plateau continental, permettent d’expliquer l’extrĂȘme complexitĂ© des pĂȘches bretonnes actuelles.


Bretagne Sud : l’échec du modĂšle industriel

La Bretagne Sud a longtemps abritĂ© les fleurons de la flotte de pĂȘche française avec des ports emblĂ©matiques comme Douarnenez, Le Guilvinec, Concarneau, Lorient, La Turballe. L’essor s’est poursuivi jusque dans les annĂ©es 1980 sur la base d’une pĂȘche hauturiĂšre exploitant des zones de plus en plus Ă©loignĂ©es de Bretagne, jusqu’au nord de l’Ecosse, sans parler des pĂȘches lointaines Ă  la langouste ou au thon, au large de l’Afrique. Cette pĂȘche hauturiĂšre s’appuyait sur deux flottes chalutiĂšres, industrielle Ă  Lorient, Concarneau et Douarnenez, artisanale dans le pays bigouden, Lorient et La Turballe. A la crise de la ressource se sont ajoutĂ©es les mutations des systĂšmes de distribution et des marchĂ©s et les Ă©volutions erratiques des prix de l’énergie.

Depuis le dĂ©but des annĂ©es 1990, les crises dominent les pĂ©riodes plus sereines et elles ont abouti Ă  une diminution considĂ©rable des deux flottilles et du nombre de marins. Les armements industriels se sont pour la plupart effondrĂ©s et les dĂ©bris de cette flotte ont Ă©tĂ© repris par une sociĂ©tĂ© qui dispose de capacitĂ©s financiĂšres, la ScapĂȘche, filiale d’IntermarchĂ©. L’armement Dhelemmes de Concarneau est pour sa part sous le contrĂŽle d’un armement hollandais. La ScapĂȘche, basĂ©e Ă  Lorient, contrĂŽle aujourd’hui les derniers grands bateaux industriels et a rĂ©ussi Ă  stabiliser la situation avec de nouveaux investissements. Son avenir est cependant incertain face Ă  l’offensive des ONG environnementalistes contre la pĂȘche de grands fonds qui prĂ©figure une attaque gĂ©nĂ©ralisĂ©e contre le chalutage de fond.

Les débarquements à Lorient sont passés de 75 000 T dans les années 80 à 15 000 T en fin de décennie 2000. Le port a remplacé les débarquements locaux par des importations qui viennent du monde entier et alimentent une industrie de transformation florissante qui fournit la restauration collective et les rayons des hypermarchés. Douarnenez a sombré en 20 ans de 15 000 T à 1 400 T, Concarneau résiste en passant de 30 000 T à moins de 20 000 T, mais, à son apogée, le port recevait 50 000 T dans les années 60.

Le secteur artisan hauturier disparaĂźt de plusieurs ports comme Lorient, oĂč seul subsiste une pĂȘche cĂŽtiĂšre diversifiĂ©e aux cĂŽtĂ©s de la ScapĂȘche. Il rĂ©siste mieux dans le pays bigouden, particuliĂšrement au Guilvinec, mais Loctudy est trĂšs affaibli et ne compte plus que 10 hauturiers. Au Guilvinec, le secteur a subi Ă©galement une grande saignĂ©e tandis que rĂ©sistent quelques armements industriels exploitant des chalutiers hauturiers de 20-24 m. Les plans successifs de sortie de flotte ont permis de sortir les bateaux les plus anciens et les plus endettĂ©s. Les navires restants ont retrouvĂ© de la rentabilitĂ©, mais ils doivent aujourd’hui faire face Ă  plusieurs dĂ©fis majeurs qui conditionnent la survie de cette pĂȘche hauturiĂšre. Il faut trouver les moyens de renouveler Ă  la fois les bateaux et les hommes, patrons et matelots. La moyenne d’ñge des bateaux, hauturiers comme cĂŽtiers, est de 25 ans. Il est difficile de financer de nouveaux bateaux du fait des contraintes europĂ©ennes et L’Union EuropĂ©enne ne fera rien pour aider au renouvellement des hommes car son objectif est de rĂ©duire encore la flotte de pĂȘche et le nombre de pĂȘcheurs et elle attend patiemment que le secteur se rĂ©duise naturellement, au besoin en accĂ©lĂ©rant son dĂ©clin par une marchandisation des droits de pĂȘche. Faute de renversement de cette volontĂ© politique, l’avenir est particuliĂšrement menacĂ© car c’est toute une culture et des savoirs qui vont disparaĂźtre avant la ressource. La focalisation sur cette seule prĂ©occupation est prĂ©occupante pour l’avenir du secteur, car il est plus facile de reconstituer les ressources que de reconstruire une communautĂ© humaine disposant de l’envie, des savoirs, des hommes, de l’environnement et des capitaux nĂ©cessaires pour garantir la pĂ©rennitĂ© de l’activitĂ©. Il est vrai que les choix des Ă©lus tendent Ă  privilĂ©gier le tourisme, l’environnement, les extractions de sable ou l’énergie Ă©olienne.

En Loire-Atlantique, le port de La Turballe a fait le choix de privilĂ©gier le chalutage pĂ©lagique orientĂ© en particulier vers la pĂȘche Ă  l’anchois, trĂšs rĂ©munĂ©ratrice. Cependant, ces ressources sont fragiles et fluctuantes, indĂ©pendamment des risques de surpĂȘche. La pĂȘche Ă  l’anchois a Ă©tĂ© fermĂ©e pendant plusieurs annĂ©es aprĂšs 2005, condamnant plusieurs armements. Cette fermeture a accentuĂ© la pression sur d’autres ressources avec des bateaux puissants. En 2010, le port a rĂ©ussi Ă  dĂ©barquer prĂšs de 7 000 T et le retour de l’anchois permet d’envisager un redressement. Le secteur de la petite pĂȘche cĂŽtiĂšre subit pour sa part l’effondrement des ressources de civelles qui assuraient une bonne partie du chiffre d’affaires de nombreux petits bateaux qui ne peuvent guĂšre se tourner vers d’autres ressources.

Artisans ou industriels, cĂŽtiers ou hauturiers, tous les ports de Bretagne Sud doivent aussi rĂ©pondre au dĂ©fi Ă©nergĂ©tique, particuliĂšrement important pour les chalutiers. Pour les fileyeurs, le coĂ»t du renouvellement des filets est aussi fortement liĂ© Ă  celui du pĂ©trole. Il n’y a guĂšre de perspective de baisse des prix, ni de baisse importante des consommations. Les seules solutions se trouvent dans l’amĂ©lioration des ressources, une meilleure valorisation sur les marchĂ©s. Cette derniĂšre solution n’est guĂšre facile pour des productions de masse, les circuits courts sont plus adaptĂ©s aux pĂȘches cĂŽtiĂšres et connaissent aujourd’hui un regain d’intĂ©rĂȘt. Le choix de nouveaux engins de pĂȘche peut reprĂ©senter une solution, mais ne va pas sans problĂšmes. La senne danoise est pour l’instant rejetĂ©e par les pĂȘcheurs bretons dans leur majoritĂ© car elle pose des problĂšmes de partage des zones de pĂȘche. C’est le cas Ă©galement d’un passage Ă  la pĂȘche des langoustines au casier qui ne peut ĂȘtre rentable que dans certaines zones proches des ports suivant les rĂ©centes Ă©tudes.

Tous ces défis sont bien plus difficiles à relever que celui des ressources
 sur lequel se focalise cependant la Commission Européenne, les scientifiques et les ONG environnementalistes.

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La pĂȘche bretonne face aux dĂ©fis europĂ©ens

La pĂȘche bretonne est confrontĂ©e aux dĂ©fis de la RĂ©forme de la Politique Commune des PĂȘches (PCP) telle qu’elle se profile pour 2013, mais au-delĂ  elle doit faire face Ă  des changements profonds liĂ©s Ă  des dĂ©bats engagĂ©s au niveau international, dans des instances comme la FAO, l’OMC ou la Convention sur la BiodiversitĂ©.

La pĂȘche bretonne se caractĂ©rise par la diversitĂ© de ses entreprises artisanales qui recouvre la petite pĂȘche, la pĂȘche cĂŽtiĂšre et une partie de la pĂȘche hauturiĂšre. Traditionnellement, la pĂȘche cĂŽtiĂšre et la pĂȘche hauturiĂšre, qui assurent une bonne partie des dĂ©barquements dans les principaux ports, dominaient les instances de reprĂ©sentation. La petite pĂȘche trouvait pourtant sa place malgrĂ© quelques difficultĂ©s et faisait preuve de dynamisme (association des ligneurs).

- La Commission EuropĂ©enne a pourtant changĂ© la donne en adoptant une dĂ©finition de la pĂȘche artisanale trĂšs restrictive, limitĂ©e en fait Ă  la petite pĂȘche : bateaux de moins de 12 m Ă  l’exclusion des arts traĂźnants, dragues et chaluts. La totalitĂ© des langoustiniers qui assurent la vitalitĂ© des ports de Bretagne Sud sont donc exclus. Ils se retrouvent ainsi classĂ©s dans la pĂȘche industrielle. Cette dĂ©finition a reçu l’appui des ONG environnementalistes (ONGE), trĂšs Ă©coutĂ©es par la Commissaire en charge de la pĂȘche, Maria Damanaki.

L’enjeu est d’importance car les deux secteurs seront soumis Ă  des politiques diffĂ©renciĂ©es. Les reprĂ©sentants de la petite pĂȘche sont conduits Ă  s’organiser de maniĂšre indĂ©pendante avec l’appui de la Commission et des ONGE. Cette exclusion d’une bonne partie du secteur artisan va entraĂźner l’application de mesures rĂ©servĂ©es au secteur industriel. La rĂ©forme amĂšnera logiquement Ă  terme Ă  la mise en Ɠuvre des Quotas TransfĂ©rables, car il est peu concevable que deux systĂšmes diffĂ©rents (quotas gratuits et quotas payants) coexistent sur les mĂȘmes pĂȘcheries. Les subventions seront rĂ©servĂ©es Ă  la petite pĂȘche. A terme on sait ce que cela signifie : Ă©limination de 50% au moins des navires de plus de 12 m et concentration de la pĂȘche sur une bande cĂŽtiĂšre saturĂ©e.

L’autre menace pour la pĂȘche chalutiĂšre, cĂŽtiĂšre ou hauturiĂšre, vient de l’interdiction des rejets. Les ONGE et la Commission ont menĂ© une campagne trĂšs efficace pour stigmatiser cette pratique. Elle est pourtant due en partie Ă  la politique des quotas appliquĂ©e Ă  des pĂȘcheries multi-spĂ©cifiques. LĂ  encore, la mise en Ɠuvre des QIT sera la consĂ©quence logique de cette interdiction : ce sera la seule maniĂšre de valoriser les captures hors quotas. Quant aux langoustiniers, ils ont fait de gros efforts pour limiter leurs rejets, mais cela ne suffit pas Ă  satisfaire la Commission et les ONGE. Si une reconversion est possible, elle sera trĂšs difficile et limitĂ©e. Comme ces bateaux ont gĂ©nĂ©ralement plus de 20 ou 25 ans, les choix Ă  faire sont urgents et difficiles si l’on veut Ă©viter une disparition de l’activitĂ© Ă  moyen terme.

A ces dĂ©fis liĂ©s Ă  la rĂ©forme de la PCP s’en ajoutent d’autres qui vont avoir un impact considĂ©rable sur les pĂȘches bretonnes : les subventions et la dĂ©fense de la biodiversitĂ©.

Sur les subventions, la bataille fait rage depuis plusieurs annĂ©es dans les forums internationaux : pour beaucoup d’ONGE et de scientifiques, les pĂȘcheurs reçoivent des subventions pour voler un poisson qui ne leur appartient pas. Ils doivent donc payer l’accĂšs Ă  la ressource (QIT) et renoncer aux subventions. Celles-ci concernent la dĂ©taxation du carburant, les aides aux investissements pour les navires ou les infrastructures portuaires, la recherche et le contrĂŽle. Pour les libĂ©raux et beaucoup d’écologistes, les pĂȘcheurs doivent payer tout cela et dĂ©gager la rente maximale pour le faire, en Ă©tant peu nombreux Ă  se partager cette rente. Soumis Ă  de telles pressions, bon nombre de hauturiers, chalutiers ou autres ne pourront plus travailler et la pression sur la bande cĂŽtiĂšre se fera encore plus forte.

Cette pression sera d’autant plus forte qu’il est prĂ©vu d’interdire la pĂȘche sur 10 Ă  20% des espaces marins, en haute mer comme sur la bande cĂŽtiĂšre. Il est possible que ces rĂ©serves soient utiles pour protĂ©ger les ressources mais elles ne les augmenteront guĂšre, si la pression est reportĂ©e sur les zones non protĂ©gĂ©es. Les rĂ©serves intĂ©grales vont compliquer l’accĂšs aux zones autorisĂ©es Ă  la pĂȘche cĂŽtiĂšre, comme le montre l’exemple du Parc des Calanques prĂšs de Marseille.

Pour la pĂȘche industrielle, le grand dĂ©fi concerne les grands fonds. Cette activitĂ© touche les ports du Guilvinec et de Lorient. La Commission voudrait interdire cette pĂȘche au chalut Ă  moins de 400 m, en 2014. Pour certaines ONGE, ce serait moins de 200 m. Ces pĂȘcheries concernent peu de bateaux et des tonnages rĂ©duits sur des espĂšces qui ne sont plus menacĂ©es. L’interdiction affaiblirait cependant les armements et les ports. La pĂȘche serait redĂ©ployĂ©e sur d’autres zones du plateau continental oĂč la pression est dĂ©jĂ  forte. Il n’est pas certain que tous les armements y survivraient.

L’impact de la rĂ©forme de la PCP et des mesures liĂ©es aux engagements internationaux risque d’ĂȘtre considĂ©rable pour l’ensemble des pĂȘcheurs bretons, industriels et artisans, hauturiers et cĂŽtiers. Les structures portuaires en seront aussi bouleversĂ©es.

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La conchyliculture : un atout fragile

La conchyliculture en Bretagne reprĂ©sente une activitĂ© importante pour les zones littorales, comparable avec la pĂȘche. Elle emploie prĂšs de 5 000 personnes dont une bonne partie de saisonniers car les activitĂ©s sont trĂšs variables au cours de l’annĂ©e, en particulier dans l’ostrĂ©iculture. En 2008, environ 900 entreprises se rĂ©partissaient Ă©quitablement entre le Nord et le Sud de la Bretagne. Celle-ci reprĂ©sente plus de 40% de la production conchylicole française avec 83 000 tonnes en 2009. Cette production est fortement intĂ©grĂ©e dans un systĂšme complexe d’échanges de la Normandie Ă  la Charente, les huĂźtres subissent des transferts au cours du cycle de production. De ce fait la Bretagne ne maĂźtrise pas complĂštement la production et la commercialisation de ses huĂźtres.

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La cĂŽte Nord se caractĂ©rise par un Ă©quilibre entre la production d’huĂźtres et celle de moules de bouchots. La baie de Cancale conserve une production d’huĂźtres plates qui assure sa renommĂ©e. En Bretagne Sud, l’ostrĂ©iculture domine, la faiblesse de la production de moules est compensĂ©e par une forte production de coques et quelques centaines de tonnes de palourdes. Il faut d’ailleurs noter que la pĂȘche Ă  pied de coquillages assure aussi un complĂ©ment Ă  l’élevage et que leurs circuits de distribution sont souvent communs.

La conchyliculture est fortement dĂ©pendante de l’état du milieu. Celui-ci a souvent tendance Ă  se dĂ©grader, ce qui affecte durement la commercialisation. Les conchyliculteurs sont aussi confrontĂ©s Ă  une forte concurrence pour l’espace, en mer comme Ă  terre. Les concessions reprĂ©sentent prĂšs de 10 000 ha auxquels il faut ajouter 500 km de bouchots. Les tentatives pour crĂ©er de nouvelles concessions en eaux profondes, sur des filiĂšres par exemple, se heurtent Ă  de fortes oppositions des rĂ©sidents qui refusent les limitations Ă  la circulation de leurs bateaux et Ă  la pĂȘche, ainsi que les atteintes aux paysages. A terre, les conchyliculteurs ont besoin de disposer d’installations proches du rivage, ce qui leur est souvent reprochĂ© par certains riverains ou estivants.

Aujourd’hui, l’activitĂ© la plus menacĂ©e est l’ostrĂ©iculture du fait de la persistance de fortes mortalitĂ©s de jeunes huĂźtres. De nombreux exploitants ont dĂ» renoncer Ă  leur activitĂ©, particuliĂšrement dans le Morbihan. Les petites exploitations ostrĂ©icoles sont les plus touchĂ©es, bien dissĂ©minĂ©es sur le littoral, elles jouent un rĂŽle essentiel de sentinelle pour la qualitĂ© de l’eau.

La Bretagne dispose d’atouts pour dĂ©fendre son image avec quelques huĂźtres de terroir de renommĂ©e nationale (Belon, Cancale). Des efforts importants sont engagĂ©s pour renforcer l’image de qualitĂ© avec les moules de bouchots qui bĂ©nĂ©ficient d’une AOP en Baie du Mont Saint Michel. Des structures permettent d’associer agriculteurs et ostrĂ©iculteurs dans des dĂ©marches de protection de la qualitĂ© de l’eau (CAP 2000 en ria d’Etel). Il reste cependant beaucoup Ă  faire pour lutter contre les algues vertes, les pollutions issues des milieux urbains ou portuaires, les boues de dragage, les transformations des estuaires, etc.

Depuis 2008, l’activitĂ© conchylicole europĂ©enne est menacĂ©e par une forte mortalitĂ© des huĂźtres. Certains mettent en cause la densitĂ© des Ă©levages, qui rĂ©duit la quantitĂ© de nourriture disponible, et le dĂ©veloppement des Ă©closeries qui affaiblit la base gĂ©nĂ©tique.

La conchyliculture bretonne est un atout majeur dans la panoplie diversifiĂ©e des productions primaires. Totalement dĂ©pendante du milieu naturel, elle constitue une sentinelle indispensable pour protĂ©ger les eaux littorales et les cĂŽtes. Elle fournit des produits d’une qualitĂ© incomparable, trĂšs valorisants pour la RĂ©gion dans son ensemble, mais elle est fortement affectĂ©e par les pollutions et les dĂ©gradations de la qualitĂ© du plancton. Une nouvelle activitĂ© de production d’algues sur des concessions importantes, en Bretagne Nord comme sur la cĂŽte Sud, permet Ă  certaines entreprises ostrĂ©icoles importantes de diversifier leur activitĂ©.

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Les ventes en criées en 2015

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Le tableau des ventes en criĂ©es fait apparaĂźtre l’importance majeure de la Bretagne dans les pĂȘches françaises, puisque l’intĂ©gration de la Loire-Atlantique lui assure 50% des ventes dans les criĂ©es françaises. Il faut cependant nuancer ces chiffres, car les ventes en criĂ©es ne reprĂ©sentent que les deux tiers des ventes totales en France. Les ventes directes concernent en particulier de nombreux petits ports, par exemple en MĂ©diterranĂ©e.

Le second aspect remarquable concerne le poids considĂ©rable de la Bretagne Sud, en particulier l’ensemble Lorient- Pays Bigouden oĂč l’armement de la ScapĂȘche joue un rĂŽle important. Certains ports comme Lorient, Loctudy, Le Guilvinec connaissent une forte progression de leurs ventes grĂące Ă  une hausse des prix et mĂȘme une augmentation des dĂ©barquements. Enfin, on ne peut que constater l’affaiblissement continu de ports qui furent importants jusque dans un passĂ© rĂ©cent, Concarneau et Douarnenez. Cependant, Concarneau ou Saint-Malo restent des centres halieutiques importants grĂące Ă  leurs activitĂ©s de pĂȘche lointaine.

L'annĂ©e 2015 a Ă©tĂ© particuliĂšrement favorable aux pĂȘcheurs bretons du fait des cours Ă©levĂ©s des ventes, conjuguĂ©s Ă  la forte baisse du carburant. Si la demande devait se maintenir Ă  ce niveau, on pourrait s'attendre Ă  une reprise des investissements dans de nouveaux navires, d'oĂč un rajeunissement de la flotte qui en a bien besoin. D'autre part, on pourrait espĂ©rer un regain d'intĂ©rĂȘt des jeunes pour les mĂ©tiers de la pĂȘche. On relĂšve des signes allant dans ce sens, en particulier Ă  Lorient.



TIROIR : Exploitation de la mer


Documents consultables dans ce tiroir :


« ONG protectionnistes et business vert Â»

Une analyse d’Alain Le Sann

D’emblĂ©e, l’auteur de cet ouvrage, la journaliste et Ă©cologiste amĂ©ricaine Christine MacDonald (1), plante le dĂ©cor des rĂ©alitĂ©s qu’elle a dĂ©couvertes et cĂŽtoyĂ©es en exerçant des responsabilitĂ©s dans la communication, au sein de l’ONGE Conservation International (C.I).

« Des ONG, qui se consacraient seulement au sauvetage des pandas et des rĂ©serves, rivalisent pour attirer les faveurs des compagnies miniĂšres, forestiĂšres et immobiliĂšres. Parmi les plus gĂ©nĂ©reux donateurs figurent les plus grands hors-la-loi de l’environnement de toutes les multinationales de l’énergie. Etre un grand dirigeant d’une organisation conservationiste signifie aujourd’hui, en plus d’un salaire Ă  six chiffres, faire de la plongĂ©e avec des rock stars, faire la fĂȘte avec des hĂ©ritiers des multinationales et des journalistes cĂ©lĂšbres Ă  bord de jets privĂ©s et de yachts gourmands en Ă©nergie.»

AprĂšs son licenciement en 2007, Christine MacDonald dĂ©cide d’analyser le fonctionnement des grosses ONGE amĂ©ricaines, qui interviennent dans le monde entier, et de dĂ©crire les liens Ă©troits qu’elles entretiennent avec les grandes sociĂ©tĂ©s multinationales, souvent responsables directes ou indirectes des plus graves atteintes Ă  l’environnement. Son livre est paru en 2008 et a, momentanĂ©ment, attirĂ© l’attention sur les dĂ©rives de ces BINGOs (Big International NGOs). Les noms de ces ONGE ne disent pas grand-chose aux EuropĂ©ens, Ă  l’exception de WWF ou de Greenpeace. Le cas de Greenpeace est peu Ă©voquĂ© dans son livre car cette ONGE a plutĂŽt construit son succĂšs sur la critique des grandes sociĂ©tĂ©s, mĂȘme si elle ne dĂ©daigne pas de chercher des financements auprĂšs des grandes fondations libĂ©rales amĂ©ricaines, contrĂŽlĂ©es par des barons d’industries. Toutes les grandes ONGE citĂ©es sont amĂ©ricaines, mais beaucoup interviennent dans le monde entier : The Nature Conservancy (T.N.C), Conservation International (C.I), Conservation Foundation, WWF-US, Natural Resources Defense Council, National Audubon Society, Environmental Defense Fund (E.D.F), Sierra Club, Wildlife Conservation Society, etc.


ONGE, des entreprises florissantes.

Pour Christine MacDonald, ces ONGE s’apparentent nettement aux multinationales dont elles sont les alliĂ©es. Elles font partie du mĂȘme monde, celui du Big Business. Elles disposent de capitaux et de budgets considĂ©rables. En 2004, le capital cumulĂ© de ces ONGE (12000 aux Etats-Unis) reprĂ©sentait 27 milliards US$ et elles disposaient de 9,6 milliards $ de revenus. TNC a un budget de 1 milliard $. En apparence leurs revenus issus des multinationales sont limitĂ©s : 10%, mais ceci ne doit pas faire illusion car elles reçoivent Ă©galement des fonds considĂ©rables de fondations Ă©troitement liĂ©es aux grandes sociĂ©tĂ©s, sans parler de dons individuels de milliardaires. Ainsi Conservation International, dirigĂ©e par Peter Seligmann, lui-mĂȘme issu d’une grande famille de banquiers, a obtenu en 2002 un engagement de la Fondation Moore, de 261 millions $, de 2002 Ă  2012, le plus important versement jamais rĂ©alisĂ© Ă  l’époque Ă  une ONGE.

A partir des annĂ©es 1980-90, la libĂ©ralisation reaganienne a permis un enrichissement considĂ©rable de nombreux banquiers et hommes d’affaires, bĂ©nĂ©ficiaires de la baisse des impĂŽts. Les riches donateurs ont accru leurs dons parallĂšlement au dĂ©clin du rĂŽle de l’État, certains ont crĂ©Ă© des fondations et se sont directement impliquĂ©s dans les orientations des ONG Ă  travers le contrĂŽle de leurs dons.

Les ONGE ont constituĂ© un secteur Ă©conomique puissant. TNC est l’un des plus grands propriĂ©taires terriens de la planĂšte avec 50 millions d’ha en 2007, elle consacre plus de 800 millions$ Ă  des programmes internationaux. Pour certains Ă©tats pauvres du Sud (Madagascar), les dons de ces ONGE reprĂ©sentent une part importante de leur budget et dans de nombreux secteurs, ce charity business privĂ© remplace l’aide publique ou privĂ©e au dĂ©veloppement. Le dĂ©veloppement est dĂ©sormais perçu au travers du prisme environnemental qui conditionne le reste.

Les dirigeants de ces organisations sont souvent issus du monde des affaires, frĂ©quemment des dirigeants de sociĂ©tĂ©s multinationales donatrices font partie de leur bureau. Les salaires des responsables sont comparables Ă  ceux de PDG et ils en ont le mode de vie. Certains gagnent plus de 800 000$ et ils bĂ©nĂ©ficient d’avantages pour leur logement. Pour C.MacDonald, ils vivent comme « des droguĂ©s du carbone Â» tout en parlant du rĂ©chauffement climatique et du dĂ©veloppement durable. Ces liens Ă©troits avec le monde des affaires se justifient, selon les dirigeants des ONGE, par leur volontĂ© d’influer sur leurs politiques et leurs pratiques. La journaliste considĂšre au contraire que c’est totalement faux et illusoire.

Bien sĂ»r, plusieurs sociĂ©tĂ©s comme Wal Mart, en 2004 ou BP, en 1997, ont annoncĂ© avec force et conviction leur volontĂ© de rĂ©orienter leurs pratiques et de respecter les principes de la durabilitĂ©. Pour l’essentiel, il s’agit surtout de greenwashing et d’une «Walmartisation de la conservation Â» ; ce sont les ONGE qui se sont compromises pour quelques millions de dollars et servent de caution verte Ă  des multinationales en demande d’une belle image sans qu’elles changent rĂ©ellement leurs pratiques. C. MacDonald compare cela aux indulgences que les pĂ©cheurs pouvaient acheter au pape tout en continuant allĂšgrement leur mauvaise conduite. Cela a permis aux papes de la Renaissance de bĂątir Saint Pierre de Rome, mais n’a pas vraiment changĂ© la face du monde, pas plus qu’une belle rĂ©serve intĂ©grale ne permet aujourd’hui de remettre en cause fondamentalement l’érosion de la biodiversitĂ©. L’auteur considĂšre que ces rapprochements ont entraĂźnĂ© l’échec du mouvement conservationniste. Les ONGE deviennent de « gros chats Â» tandis que les lynx sauvages continuent de disparaĂźtre malgrĂ© la crĂ©ation de rĂ©serves sur 10% des continents.


Dictateurs de la conservation et Big Business

« Pourquoi les industries les plus polluantes de la planĂšte sont-elles parmi les plus gros financeurs des organisations de conservation ? »

Christine MacDonald consacre plusieurs chapitres documentĂ©s aux relations troubles entre ONGE et Big Business, dans les mines, l’énergie, la forĂȘt, l’immobilier, les banques, la grande distribution (Wal Mart et IKEA). Elle multiplie les exemples qui tĂ©moignent des effets pervers de ces relations et de leur caractĂšre structurel. Elle analyse ainsi la stratĂ©gie de BP avec sa campagne « BP= Beyond Petroleum Â» pour se prĂ©senter comme un modĂšle d’entreprise verte bĂątissant son avenir sur les Ă©nergies renouvelables. En rĂ©alitĂ©, ce domaine ne reprĂ©sentait qu’une part dĂ©risoire de ses investissements, soit 4%, mais la campagne rĂ©ussit Ă  masquer les responsabilitĂ©s de BP dans des catastrophes environnementales et des pollutions tandis qu’elle renforçait ses gisements off-shore. Cette campagne de Greenwashing lui a moins coĂ»tĂ© qu’un investissement sĂ©rieux dans un entretien rĂ©gulier de ses installations.

Ces associations avec des ONGE comme TNC « avec des programmes de conservation, sont liĂ©s Ă  des projets de forages qui requiert une approbation publique Â». « Les dirigeants des ONGE travaillent avec les sociĂ©tĂ©s pĂ©troliĂšres sur des projets de conservation limitĂ©s, tandis qu’ils ferment les yeux sur les zones oĂč les compagnies ravagent l’environnement ». Ainsi, Shell s’est lancĂ©e dans les schistes bitumineux, mais a Ă©tĂ© rĂ©compensĂ©e par TNC pour ses pratiques respectueuses de l’environnement, aprĂšs avoir reçu des contributions substantielles de Shell


Les hĂ©ritiers de Wal Mart bĂ©nĂ©ficient d’une richesse de 65 milliards $, ils consacrent un milliard Ă  leur fondation Walton Family. Ils orientent les dons de leur fondation vers des actions valorisant leur entreprise et communiquent Ă  bon compte sur leurs engagements verts car ceux-ci ne remettent pas en cause les fondements du systĂšme qui a permis leur enrichissement : bas coĂ»ts, importations massives, bas salaires, etc). Les effets de cette collusion entre ONGE et grandes sociĂ©tĂ©s multinationales vont bien au-delĂ  du greenwashing, cela permet de couvrir l’expulsion des paysans et indigĂšnes car « les pauvres portent le poids de la conservation Â». Au BrĂ©sil, C.I a soutenu la sociĂ©tĂ© Bunge contre une ONG locale qui se bat contre la dĂ©forestation et l’expansion du soja. C.I s’estime satisfaite lorsque des rĂ©serves ou zones protĂ©gĂ©es sont crĂ©Ă©es mĂȘme si elles ne sont que l’alibi pour faire accepter la destruction de la majoritĂ© du territoire.

Les ONGE s’associent Ă©galement Ă  des gouvernements totalement corrompus comme ceux du Gabon ou de GuinĂ©e Equatoriale quand ils dĂ©clarent autoritairement la mise en rĂ©serves intĂ©grales d’une partie de leur territoire, mĂȘme si cela se traduit par l’expulsion des habitants. Un tiers du pays est mis en rĂ©serve en GuinĂ©e Equatoriale avec l’appui de C.I alors que le gouvernement est une des pires dictatures de la planĂšte.

Plus rĂ©cemment, les ONGE se sont lancĂ©es avec enthousiasme dans la valorisation des services Ă©cosystĂ©miques, c’est-Ă -dire la vente de crĂ©dits carbone Ă  des entreprises en Ă©change de programme de protection et de conservation de forĂȘts ou d’autres Ă©cosystĂšmes (3). Cette pratique sert en fait Ă  faire avaliser des programmes dangereux pour l’environnement en Ă©change de la protection de quelques espaces ailleurs. Ainsi un projet de mine de Nickel Ă  Madagascar passe plus facilement malgrĂ© ses consĂ©quences dĂ©sastreuses pour l’environnement, si les dĂ©gĂąts sont compensĂ©s par la reforestation d’autres zones par les ONGE. Si des rĂ©sidents doivent ĂȘtre dĂ©placĂ©s pour cela, on peut toujours leur promettre la recette miracle de l’écotourisme. Les activitĂ©s alternatives imposĂ©es sont souvent peu crĂ©dibles et insuffisantes quand elles n’entraĂźnent pas une autre pollution. En Ouganda, la crĂ©ation d’une rĂ©serve a fait perdre aux habitants 470 000 $, les recettes du parc leur ont rapportĂ© 230 000 $ ; leurs pertes totales se sont Ă©levĂ©es Ă  700 000 $. Une bonne partie des 20 millions de rĂ©fugiĂ©s de l’environnement sont aussi le rĂ©sultat de ces expulsions soutenues directement ou indirectement par les ONG de conservation. (4)

Christine MacDonald est une Ă©cologiste convaincue et elle reconnaĂźt avoir rencontrĂ© dans ces ONGE des scientifiques et des professionnels honnĂȘtes et sincĂšres. Elle met en cause la politique et le comportement des dirigeants et leur collusion avec des entreprises polluantes qui s’achĂštent une assurance de rĂ©putation auprĂšs des ONG conservationistes. Elle soutient le travail et la mobilisation des multiples ONG de terrain qui dĂ©fendent, souvent bĂ©nĂ©volement, les paysages, la biodiversitĂ© et les Ă©cosystĂšmes. Elle nuance ses jugements sur les pratiques des ONGE dont certaines essaient de choisir leurs partenaires parmi des sociĂ©tĂ©s moins polluantes.


Walmartisation des ONGE en Europe ?

Sommes-nous protĂ©gĂ©s en Europe contre les pratiques de ces ONG conservationistes ? Pas vraiment, car ces associations trĂšs puissantes mĂšnent le jeu au niveau international. Elles ont ainsi des liens trĂšs Ă©troits avec l’UICN et jouent un rĂŽle trĂšs important dans les orientations de la politique sur la biodiversitĂ©, les aires marines protĂ©gĂ©es, les rĂ©serves continentales, etc. Les mesures dĂ©finies dans les instances internationales ont directement leurs effets en Europe.

Par ailleurs, plusieurs de ces ONGE, en particulier dans le domaine des ocĂ©ans, s’implantent en Europe. Elles ont pesĂ© sur la rĂ©forme de la PCP et continueront Ă  peser sur son application. EDF crĂ©e des antennes en Grande-Bretagne. Pew, Ă  l’origine une fondation liĂ©e Ă  des hĂ©ritiers de fortunes pĂ©troliĂšres, a aussi crĂ©Ă© son ONG qui intervient directement en Europe soit en son nom propre, soit par le soutien Ă  des ONG crĂ©Ă©es et financĂ©es par des fondations anglosaxonnes. Oceana est ainsi une des plus puissantes ONG conservationistes pour les ocĂ©ans, crĂ©Ă©e de toutes piĂšces par ces fondations. Dans ce cas, il ne s’agit plus d’associations reprĂ©sentant la sociĂ©tĂ© civile, mais d’organisations relais des idĂ©ologies et des intĂ©rĂȘts des fondations issues des grandes entreprises capitalistes. Greenpeace pour sa part veille Ă  l’origine des ses fonds, mais elle mĂšne certaines campagnes en fonction de contrats passĂ©s avec des fondations, sur des calendriers, des objectifs dĂ©finis en commun. Ces fondations trĂšs libĂ©rales font partie du systĂšme du big business. La campagne est donc menĂ©e en fonction de la rĂ©alitĂ© d’un problĂšme, mais aussi en fonction des financements qui dĂ©pendent des choix de ces fondations. Ces ONGE ne fonctionnent pas sur la base de la mobilisation militante et bĂ©nĂ©vole et la crĂ©ation d’un mouvement sociĂ©tal (5). Elles n’ont guĂšre de fonctionnement dĂ©mocratique et fondent leur action sur une communication professionnalisĂ©e largement basĂ©e sur le spectaculaire et la mobilisation des stars (cf la campagne Fishlove avec MĂ©lanie Laurent, nue avec un crabe
). Les campagnes d’OcĂ©an 2012 sur la rĂ©forme de la PCP ont Ă©tĂ© basĂ©es sur ces modalitĂ©s. Il fallait manipuler l’opinion publique pour faire pression sur les Ă©lus soumis Ă  une pression mĂ©diatique constante. Tous les journaux reprennent au mĂȘme moment, lors des rĂ©unions stratĂ©giques, les mĂȘmes rapports, les mĂȘmes donnĂ©es, les sondages Ă  la limite du ridicule (ĂȘtes-vous contre la surpĂȘche ?), les mĂȘmes arguments prĂ©parĂ©s par des sociĂ©tĂ©s de communication, payĂ©es par les fondations : du grand art de la communication, mais qui n’a rien Ă  voir avec une dĂ©mocratie participative.

Christine MacDonald, en analysant le mouvement conservationiste amĂ©ricain, nous donne de prĂ©cieux outils pour comprendre l’évolution et les dĂ©rives de certaines ONGE europĂ©ennes. Il reste Ă  dĂ©fendre les vraies ONG environnementalistes fondĂ©es sur la mobilisation des bĂ©nĂ©voles et les informations rigoureuses pour dĂ©masquer les ambiguĂŻtĂ©s des Conservationistes bien en cours dans les mĂ©dias et Ă  Bruxelles.

Alain Le Sann - Crisla. Lorient - juin 2013


Sources :

  • Christine MacDonald, GREEN, INC, The Lyons Press, Connecticut, 2008, 250p.
  • Christine MacDonald, op. cit, Chapitre 10.
  • www.business-biodiversity.eu
  • Mark Dowie. Conservation Refugees, the Hundred-Year Conflict Between Global Conservation and Native Peoples. The MIT Press, Cambridge, MA, 2009, 340 p.
  • Fabrice Nicolino, Qui a tuĂ© l’écologie ?, Les Liens qui LibĂšrent, 2011, 300 p.


La renaissance des marais salants de Guérande

Texte de Gildas Buron, historien des salines de Guérande et conservateur du Musée des Marais Salants à Batz-sur-Mer

Dispositifs de production de sel de mer, les salines mettent en Ɠuvre la force marĂ©motrice, le soleil et les vents. Leur implantation suppose le terrassement de sols impermĂ©ables situĂ©s aux limites des plus hautes mers. La technique de production Ă©tant solaire, le littoral doit offrir trois conditions climatiques essentielles Ă  l’évapo-concentration de l’eau de mer : faibles pluies estivales, longues pĂ©riodes d’ensoleillement et vents rĂ©guliers. La technique des marais salants est Ă  l’origine de paysages de terre et d’eau originaux. Dans la rĂ©gion de GuĂ©rande, ils sont d’autant plus complexes qu’ils ont Ă©tĂ© structurĂ©s autour de rĂ©seaux d’étiers et d’émissaires sinueux et Ă©troits qui relient l’espace de production Ă  la mer et conditionnent formes et surfaces des parcelles.

Photo Etier du Grand-Bal
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Etier du Grand-Bal et les salines des Baules (photo G. Buron)

Deux grands types de bassins sont identifiables, dĂ©limitĂ©s par de forts talus d’argile, les rĂ©servoirs et les salines. Le rĂ©servoir principal se nomme vasiĂšre, et le ou les rĂ©servoirs secondaires cobier(s). Seule la vasiĂšre reçoit directement l’eau de la mer. Selon les saisons, elle titre entre 30 et 35 g. de sel dissout par litre. Elle y est admise en manoeuvrant une trappe Ă  l’occasion des marĂ©es de vive-eau. Les autres bassins, cobiers et salines, s’alimentent Ă  ce rĂ©servoir.

Les salines ont des surfaces intĂ©rieures compartimentĂ©es par des levĂ©es d’argile en bassins d’évaporation et de concentration de l’eau de mer, de stockage de la saumure et de cristallisation dans les oeillets. Leur importance fonciĂšre est exprimĂ©e en nombre d’oeillets. Une saline en comprend quelques unitĂ©s Ă  plusieurs centaines dans quelques cas rares. La capacitĂ© de production s’exprime de mĂȘme en terme d’oeillets. Entre 1850 et 1860, Ă  leur apogĂ©e territoriale, les quatre bassins salicoles du littoral entre Loire et Vilaine totalisaient prĂšs de 33 400 oeillets. Le pays de GuĂ©rande compte environ 1 850 hectares de marais salants, rĂ©partis en deux bassins distants d’une vingtaine de kilomĂštres : le bassin dit du MĂšs ou de la Baie de Mesquer (350 hectares) et le bassin de Batz-GuĂ©rande (1 500 hectares).

Les plus anciennes attestations Ă©crites relatives Ă  l’existence de marais salants en Bretagne remontent au IXe siĂšcle pour le pays guĂ©randais. Elles se lisent dans des chartes du cartulaire de l’abbaye Saint-Sauveur de Redon. Leur analyse souligne l’extraordinaire continuitĂ© de l’activitĂ© salicole sur des parcelles en production depuis l’époque des petits-fils de Charlemagne. Puis la documentation Ă©crite atteste de l’expansion des salines. Elles atteignent une premiĂšre apogĂ©e au Moyen Âge central qui sera consolidĂ©e aux siĂšcles suivants. Les besoins en sel de la pĂȘche harenguiĂšre en Europe du Nord-Ouest d’abord, ceux de la pĂȘche morutiĂšre ensuite, ont largement favorisĂ© cette expansion.


Grandeur et dĂ©cadence d’une activitĂ© de production

Les transports maritimes au long cours et rĂ©gionaux via le cabotage cĂŽtier, les transports fluviaux et terrestres ont assurĂ© la diffusion des sels de GuĂ©rande. Longtemps les plus importants dĂ©bouchĂ©s commerciaux ont Ă©tĂ© internationaux. Mais, au XIXe siĂšcle, favorisĂ©e par le Blocus continental, la diffusion des sels industriels anglais sur les marchĂ©s traditionnels des sels atlantiques a progressivement rĂ©duit les marchĂ©s et l’activitĂ© des ports guĂ©randais. De maritime, le commerce des sels s’est redĂ©ployĂ© sur les rĂ©seaux des routes dĂ©partementales de l’Ouest. À partir de 1880, le rĂ©seau ferroviaire permet aux sels du pays guĂ©randais de conserver jusqu’au dĂ©but de la Seconde Guerre Mondiale une place significative sur les marchĂ©s rĂ©gionaux. NĂ©anmoins, ils s’y heurtent Ă  la concurrence grandissante des sels industriels de l’Est et du Midi de la France. Produits Ă  bas coĂ»ts, ils se caractĂ©risent par une blancheur qui devient un critĂšre de distinction qualitatif pour le consommateur. L’augmentation croissante de la production des sels industriels et une organisation offensive de leur distribution contribuent dĂšs lors Ă  la dĂ©prĂ©ciation des sels marins artisanaux en gĂ©nĂ©ral et ceux du pays guĂ©randais en particulier et partant Ă  l’effondrement de leurs prix de vente. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale cette dĂ©prĂ©ciation s’accĂ©lĂšre. Tout y concourt. Le succĂšs des sels industriels auprĂšs des consommateurs bien sĂ»r, mais aussi les profondes mutations des techniques de conservation qui entraĂźnent la disparition des salaisons alimentaires domestiques. Sont aussi en cause dans ce processus, les nouvelles logiques de distribution des produits alimentaires, la rapide Ă©volution des pratiques alimentaires dont la prise des repas hors foyers puis la consommation accrue de plats cuisinĂ©s. Enfin, s’y est ajoutĂ©e l’évolution des normes diĂ©tĂ©tiques et des pratiques sociales en matiĂšre sanitaire. Ainsi, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la consommation de sel alimentaire s’est-elle notablement rĂ©duite en France et dans tous les pays occidentaux. Dans ce contexte, la concurrence des sels industriels prĂ©cipite la disparition des productions artisanales atlantiques aprĂšs avoir conduit la paysannerie qui en vivait au seuil de la pauvretĂ©. SiĂšcle de tous les paradoxes et de toutes les contradictions, le XXe siĂšcle a lentement et sans Ă©tat d’ñme fait disparaĂźtre un grand nombre de salines cĂŽtiĂšres ou conduit Ă  leur transformation irrĂ©versible. Dans la seconde moitiĂ© du XIXe siĂšcle, la difficile cohabitation des activitĂ©s salicoles et de la villĂ©giature balnĂ©aire qui s’implante sur le littoral de Saint-Nazaire s’est traduite par le comblement des marais salants de Pornichet, laissant augurer de ce qu’il pouvait advenir des salines cĂŽtiĂšres au siĂšcle suivant au nom du progrĂšs triomphant. C’est ainsi que les salines du Morbihan cessent de produire en 1960 (Carnac) et 1961 (Saint-Armel).


Le temps des combats et des protections

Le littoral connaĂźt alors de profondes mutations. Le temps de l’intrusion balnĂ©aire est bel et bien terminĂ© et a laissĂ© place Ă  celui du tourisme de masse. En plein essor, il contribue Ă  la transformation radicale des anciennes stations balnĂ©aires de la Belle Époque. Une frĂ©nĂ©sie d’expansion urbaine s’empare des zones de villĂ©giatures de Pornichet, de La Baule et du Pouliguen. Cet espace est unilatĂ©ralement dĂ©crĂ©tĂ© par la Datar, dans le cadre des politiques d’amĂ©nagement du territoire, comme vouĂ© aux loisirs et au nautisme de plaisance considĂ©rĂ©s comme facteur de dĂ©veloppement Ă©conomique et crĂ©ateurs d’emplois. La chute de la valeur du sel ayant entraĂźnĂ© celle de la rente fonciĂšre des marais salants, l’espĂ©rance et l’illusion de la spĂ©culation changent le rapport des propriĂ©taires de salines Ă  leur patrimoine. Le bassin salicole guĂ©randais est condamnĂ© Ă  disparaĂźtre. DĂ©jĂ , les salines abandonnĂ©es de La Baule-Escoublac et du Pouliguen laissent place Ă  des dĂ©charges Ă  ciel ouvert bientĂŽt loties d’habitations. De mĂȘme, les trois groupes de salines du Croisic subissent un sort similaire. De parcs ostrĂ©icoles Ă©phĂ©mĂšres en dĂ©potoir urbain, le plus grand site sera transmutĂ© en parcs d’activitĂ©s artisanales. Seule, la derniĂšre des salines cultivĂ©es sera en partie prĂ©servĂ©e aprĂšs transformation pour l’aquaculture puis la culture des algues marines alimentaires. Les amĂ©nageurs ont alors scellĂ© le sort des marais salants et les considĂšrent comme une rĂ©serve fonciĂšre appelĂ©e Ă  permettre le dĂ©veloppement des activitĂ©s nautiques, des lotissements rĂ©sidentiels ou zones Ă©conomiques d’activitĂ©s artisanales. Au cours des Trente Glorieuses, l’intĂ©gritĂ© du bassin salicole de Batz-GuĂ©rande est donc sĂ©rieusement menacĂ©e. Les projets d’amĂ©nagements lourds se multiplient : port de plaisance et marina, construction d’immeubles et tracĂ© routier dit de la Rocade de La Baule. Devant les projets des amĂ©nageurs et des promoteurs, les paludiers se mobilisent pour dĂ©fendre un terroir outil de travail et de production. Leur combat est rapidement mĂ©diatisĂ©. Il emporte l’adhĂ©sion du monde universitaire nantais qui apporte Ă  la dĂ©fense des marais salants de solides contributions et compĂ©tences. Pas moins de dix-sept associations culturelles, de protection de la Nature, mais aussi de riverains, rĂ©sidents permanents ou saisonniers de zones en bordure du marais, s’opposent aux projets immobiliers et Ă  la Rocade, portant la bataille sur le terrain juridique. MalgrĂ© le soutien de quelques personnalitĂ©s politiques dont celui d’un ancien ministre et dĂ©putĂ©-maire de la Baule, les amĂ©nageurs finissent par renoncer Ă  leurs projets. Au final, les efforts conjuguĂ©s des paludiers, de la communautĂ© scientifique, du collectif associatif et des citoyens permettent d’arracher une mesure forte de protection du bassin salicole de Batz-GuĂ©rande. En 1996, aprĂšs vingt ans d’ñpres luttes, les paludiers et leurs soutiens obtiennent qu’il soit Ă©rigĂ© en raison de leur valeur « paysagĂšre, historique et biologique Â» en site classĂ© du dĂ©partement de la Loire-Atlantique au titre de la loi du 2 mai 1930. Cette mesure de prĂ©servation s’étend Ă  3 800 hectares de zones naturelles et humides rĂ©parties sur cinq communes : Batz-sur-mer, GuĂ©rande, La Turballe, Le Croisic et le Pouliguen. Depuis, le processus de patrimonialisation des marais s’est encore renforcĂ©. En 2002, le ministĂšre de l’Agriculture et de l’Environnement, conjointement avec le ministĂšre de la Culture et de la Communication, proposent d’inscrire les salines de GuĂ©rande sur la Liste indicative des paysages culturels du « Patrimoine mondial de l’HumanitĂ© Â» (Unesco).


Le temps de la reconnaissance d’un statut

En parallĂšle aux actions visant Ă  la prĂ©servation de leur outil de travail, les paludiers, jusque lĂ  sans statut reconnu, vont se battre pour obtenir l’inscription de leur profession dans la nomenclature du MinistĂšre de l’Agriculture. QuantitĂ© certes nĂ©gligeable de la paysannerie de l’Ouest, au plan local, en 1973, elle compte encore 248 membres, dont une part significative de double actifs. Les plus jeunes et dĂ©terminĂ©s de cette gĂ©nĂ©ration de paludiers s’engagent alors dans une premiĂšre dĂ©marche de reconstruction de l’économie salicole. Avec l’appui des Pouvoirs publics, en 1972, un groupement de producteurs est crĂ©Ă©. Il place les producteurs en position de discuter quasi d’égal Ă  Ă©gal avec les nĂ©gociants en sel. Conscient du vieillissement de la population active et des difficultĂ©s qu’elle rencontre Ă  maintenir en bon Ă©tat le rĂ©seau hydraulique des marais oĂč la friche gagne faute de bras, il accueille des jeunes gens en rupture avec le monde de l’emploi salariĂ© pour leur transmettre ses savoir-faire. En 1979, il obtient la crĂ©ation d’un centre de formation professionnelle permettant l’apprentissage du mĂ©tier de paludier et donc la pĂ©rennisation de sa filiĂšre professionnelle. Outre l’acquisition de compĂ©tences en matiĂšre de terrassement, d’hydraulique et de production salicole, la formation donne droit aux aides Ă  l'installation en vigueur dans l’agriculture.

Photo prise de gros sel
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L’heure de la rĂ©colte du gros sel qui s’est cristallisĂ© sur le fond de l’oeillet. (photo G. Buron)

Le dispositif est toujours en place. Mais de formation diplĂŽmante de capacitĂ©, il a Ă©tĂ© transformĂ©, en 1995, en Brevet professionnel de responsable d'exploitation salicole ou BP REA encadrĂ© par la Chambre d’Agriculture de la Loire-Atlantique puis commuĂ© un BP REA Option saliculture. FinancĂ© depuis lors par deux rĂ©gions administratives, le dispositif a permis l’installation de paludiers et de sauniers sur toute la cĂŽte atlantique. MalgrĂ©, la rĂ©forme du statut foncier de 1984 abolissant le mĂ©tayage au profit du fermage, la situation Ă©conomique des paludiers demeure prĂ©caire et les tensions vives entre les acteurs du marais. Depuis 1976, saison de sel mĂ©morable en raison d’une grande sĂ©cheresse, les rĂ©coltes se succĂšdent entre mauvaises et mĂ©diocres. Aussi, les stocks pour le marchĂ© peinent-ils Ă  ĂȘtre constituĂ©s et encore la vente s’en fait Ă  bas prix. En l’absence d’une politique de promotion digne de ce nom, le produit n’est pas identifiĂ© par les consommateurs d’autant que la grande distribution ne le propose pas Ă  la vente ! L’essentiel du commerce est entre les mains d’un seul nĂ©gociant, Ă©galement producteur industriel. HĂ©gĂ©monique au plan local, il est de fait en France dans une situation de monopole commercial de la distribution du sel et ne dĂ©fend pas la mise en marchĂ© du sel breton.


Le temps de la reconquĂȘte Ă©conomique

La crĂ©ation d’une filiĂšre sel artisanal intervient Ă  partir de 1988. L’initiative en revient au Groupement des producteurs de sel. En 1988, celui-ci adopte le statut de coopĂ©rative agricole. En 1993, ce statut lui permet de crĂ©er sa propre sociĂ©tĂ© commerciale, Les Salines de GuĂ©rande, et de rompre progressivement puis dĂ©finitivement ses relations avec les nĂ©gociants du passĂ©. Il lui est alors possible de dĂ©finir une stratĂ©gie Ă©conomique reposant sur trois piliers : les marais salants, les paludiers, un produit : le sel de GuĂ©rande. Cette stratĂ©gie s’appuie sur plusieurs constats fondamentaux et argumentĂ©s : les qualitĂ©s intrinsĂšques de ses productions non raffinĂ©es, gros sel et fleur de sel Ă  faible teneur en chlorure de sodium, l’exigence qualitĂ© des consommateurs et la reconnaissance de leurs pratiques actuelles, la nĂ©cessitĂ© d’un positionnement marketing clair et d’une communication adaptĂ©e. Fort de la certitude de produire un sel de qualitĂ© supĂ©rieure car mise en avant par plusieurs Ă©tudes objectives, dĂšs 1990, des professionnels s’engagent Ă  respecter le cahier des charges et la charte de la marque associative privĂ©e Nature & ProgrĂšs. Puis, en 1991, l’interprofession APRO.SEL.A Ă  laquelle participe le Groupement des producteurs obtient de commercialiser une partie des sels de GuĂ©rande sous le signe national de qualitĂ© Label Rouge.

Photo boĂźte de fleur de sel
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(photo Pascal François)

SitĂŽt en 1992 suit une importante campagne de communication qui relance le Sel de GuĂ©rande. Elle contribue trĂšs largement Ă  la promotion d’un produit du terroir tombĂ© dans l’oubli : l’emblĂ©matique fleur de sel. HĂ©ritiĂšre historique du Groupement des producteurs de sel, la SociĂ©tĂ© coopĂ©rative agricole-salines de GuĂ©rande constituĂ©e en 1988 a largement portĂ© cette dynamique. Depuis 1997, la totalitĂ© du sel des adhĂ©rents de cette coopĂ©rative est vendue par ses soins. La maĂźtrise de la filiĂšre Ă©conomique de la production est complĂšte : achat de la production, stockage, conditionnement et commercialisation. En 2011, elle regroupait les deux tiers des paludiers rĂ©partis sur le bassin de la Baie de Mesquer et celui de GuĂ©rande.

Photo siĂšge des salines
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Vue du siÚge de la Société Coopérative agricole-salines de Guérande ( photo Pascal François)

Les sels des paludiers indĂ©pendants ou hors coopĂ©rative sont mis sur le marchĂ© par des entitĂ©s telles que les sociĂ©tĂ©s Trady-Sel, le Natursel de GuĂ©rande, les Ă©tablissements Bourdic et Le Gabelou EURL-Rio. Des volumes moindres sont commercialisĂ©s par de plus modestes nĂ©gociants et exploitants qui pratiquent la vente directe en bord de route
 et en demi-gros. D’autres reconnaissances positives pour les sels marins artisanaux recueillies Ă  la main en Ă©tĂ© acquises. En avril 2007, contre les lobbies des producteurs de sels industriels Ă  forte teneur en chlorure de sodium employĂ©s dans l’industrie chimique, l’Europe a reconnu l’intĂ©rĂȘt alimentaire du sel de mer, puis, en mars 2012, elle a accordĂ© une Indication GĂ©ographique ProtĂ©gĂ©e « Sel de GuĂ©rande Â». DestinĂ© Ă  plus de 95 % Ă  l’alimentation humaine, il est vendu comme sel de table et pour les productions agro-alimentaires. (1) TypicitĂ© et qualitĂ© de la production guĂ©randaise sont dĂ©sormais largement reconnues et valorisĂ©es. En renouvelant salaisons domestiques ou artisanales, les industriels de l’agro-alimentaire la valorisent en mĂȘme temps que les productions agricoles rĂ©gionales et les produits alimentaires rĂ©gionaux : beurres, margarines, fromages, charcuteries, poissons salĂ©s fumĂ©s, biscuits et confiseries


Photo boite de sel fin
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Le sel marin moulu conserve intégralement les éléments du gros sel récolté à la main. (photo Pascal François)

Le marchĂ© du sel de GuĂ©rande est essentiellement français. Il est dĂ©sormais possible de le trouver en grandes et moyennes surfaces, boutiques et Ă©piceries spĂ©cialisĂ©es, marchĂ©s rĂ©gionaux et de terroirs. Le sel de GuĂ©rande s’exporte, mais en faible quantitĂ© compte tenu des tonnages globalement rĂ©coltĂ©s et vendus. À l’international, les principaux clients sont le Japon et les États-Unis. Les rĂ©sultats Ă©conomiques des quinze derniĂšres annĂ©es sont Ă  la hauteur des efforts et de l’énergie dĂ©pensĂ©s depuis les annĂ©es 1970. La population active du marais s’est stabilisĂ©e, s’est rajeunie et s’est consolidĂ©e. Les difficultĂ©s de la premiĂšre heure passĂ©es, la formation mise en place a permis de 1979 Ă  2009 d’installer 232 exploitants sur les deux sites de production de la presqu’üle guĂ©randaise. Dans un premier temps, c’est une population majoritairement extĂ©rieure Ă  la rĂ©gion qui s’est initiĂ©e Ă  la profession. Mais depuis 1995, devant la success-story du Sel de GuĂ©rande, des jeunes issus du monde paludier traditionnel se rĂ©approprient le mĂ©tier. Les statistiques de la chambre d’agriculture de Loire-Atlantique publiĂ©es en 2011 tĂ©moignent de la performance de la rĂ©ussite. Elle Ă©value Ă  prĂšs de 300 les chefs d’exploitations dont une quarantaine de femmes et 190 paludiers Ă  temps plein. Ils se rĂ©partissent sur les deux sites, Ă  savoir 40 exploitants sur la Baie de Mesquer et 250 sur celui de Batz-GuĂ©rande. En outre, la production salicole gĂ©nĂšre selon les annĂ©es de 115 Ă  120 emplois directs salariĂ©s et quelques 300 emplois saisonniers. Si le nombre d’oeillets productifs en 2011 n’est que lĂ©gĂšrement supĂ©rieur Ă  l’état de 1973 (11 500 contre 11 320), il convient de souligner qu’à partir de 1996, le nombre d’oeillets cultivĂ©s par la relĂšve formĂ©e depuis 1979 a dĂ©passĂ© celui des abandons pour cause de cessation d’activitĂ© des ainĂ©s.


Photo paludier entretien
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En saison froide travaux d’entretien des marais salants. (photo G. Buron)

La classe d’ñge des 40-45 ans cultive Ă  elle seule plus de 40 % des oeillets productifs. Cette gĂ©nĂ©ration a aussi rĂ©ussi le tour de force de rĂ©nover plus de 20 % des oeillets en culture Ă  l’occasion de chantiers collectifs fortement valorisĂ©s et formateurs. Des salines retournĂ©es Ă  la friche de longue date ont ainsi Ă©tĂ© rĂ©habilitĂ©es. Aussi, la progression des surfaces exploitĂ©es est-elle bien rĂ©elle et en rĂ©guliĂšre augmentation. La production des oeillets exploitĂ©s s’élĂšve en moyenne annuelle Ă  16 000 tonnes de gros sel et 700 tonnes de fleur de sel. Quant au chiffre d’affaire annuel dĂ©gagĂ© par la saliculture guĂ©randaise, coopĂ©rative et producteurs hors systĂšme coopĂ©ratif, il avoisine dĂ©sormais les 24 millions d’euros.



Un bilan à méditer

À ce stade de l’histoire, la reconquĂȘte Ă©conomique est certaine et participe Ă  l’identitĂ© d’une profession organisĂ©e, dynamique, entreprenante et de surcroĂźt citoyenne qui pense son avenir. Production et commercialisation ont Ă©tĂ© relancĂ©es assurant des revenus dĂ©cents aux producteurs et des conditions de vie identiques au standard de leurs contemporains. La lente patrimonialisation des marais salants s’étant faite au rythme d’une prise de conscience gĂ©nĂ©ralisĂ©e des dĂ©sĂ©quilibres que le modĂšle Ă©conomique libĂ©ral fait peser sur l’environnement, une dialectique nouvelle s’est Ă©tablie entre saliculture et tourisme. La pression du second reste forte, mais de conflictuel, le rapport au tourisme est devenu constructif et partenaire. Les chiffres indiquent et dĂ©montrent qu’à nombre Ă©quivalent d’oeillets productifs et en jouant la carte de la qualitĂ© plutĂŽt que de la quantitĂ©, il est possible de vivre mieux et de faire vivre davantage de personnes sans nuire au territoire. Depuis les annĂ©es 1990, la dynamique impulsĂ©e dans les marais salants de GuĂ©rande a conduit Ă  envisager une reprise de la saliculture artisanale sur les Ăźles de RĂ©, d’OlĂ©ron et de Noirmoutier mais aussi aux MoĂ»tiers-en-Retz, Ă  Bourgneuf-en-Retz ainsi qu’à Saint-Armel et Ă  La TrinitĂ©-sur-Mer dans le Morbihan. ConfortĂ©s dans le bien-fondĂ© de leurs actions, des paludiers guĂ©randais engagĂ©s dans l’Association Univers-sel, partagent savoir-faire et expĂ©riences avec des populations sauniĂšres extra-europĂ©ennes confrontĂ©es Ă  de graves difficultĂ©s environnementales ou Ă©conomiques. En somme une illustration du penser global, agir local en action Ă  mĂ©diter.

(1) Objet d’une rĂ©colte quotidienne Ă  la main, le sel de GuĂ©rande est un mĂ©lange d’élĂ©ments divers qui ne comporte que 35% de chlorure de sodium auquel sont associĂ©s d’autres sels et notamment du chlorure de magnĂ©sium trĂšs utile Ă  la santĂ© humaine. En outre et Ă  faibles doses sont prĂ©sents des mĂ©taux : fer, cuivre, zinc et manganĂšse qui prĂ©sentent aussi un intĂ©rĂȘt alimentaire, tout comme le fluor et l’iode Ă©galement prĂ©sents. Les cristaux restent friables sous les doigts. De grandes sociĂ©tĂ©s exploitent des salines solaires industrielles oĂč la rĂ©colte annuelle est mĂ©canisĂ©e. Ils exploitent aussi des gisements de sel fossile par injection d’eau et pompage de la saumure. Puis vient le raffinage pour obtenir un sel composĂ© Ă  95% de chlorure de sodium. Le sel industriel, trĂšs blanc, dur et sec, est apprĂ©ciĂ© par les industries agro-alimentaires notamment parce qu’il a peu tendance Ă  former des grumeaux. Il est Ă©vident qu’un raffinage aussi poussĂ© Ă©limine pratiquement les Ă©lĂ©ments les plus intĂ©ressants sur le plan nutritionnel qui sont prĂ©sents dans le sel marin de GuĂ©rande.


Bibliographie :

BURON (Gildas), Bretagne des marais salants, Morlaix, Skol Vreizh, 1999-2000, 2 volumes. BURON (Gildas), « Regards sur les marais salants du sud Bretagne (XIXe-XXe siĂšcles) Â», Aux rives de l’incertain. Histoire et reprĂ©sentations des marais occidentaux du Moyen Âge Ă  nos jours, Paris, Éditions d’Art Somogy, 2002, p. 210-218. Chambre d’agriculture de Loire-Atlantique, Diagnostic salicole, 2011, (accessible sur le site de la chambre d’agriculture). Collectif, « La Presqu'Ăźle guĂ©randaise Â», Penn ar Bed, n°81, juin 1975, 80 pages. Collectif, « La Presqu'Ăźle guĂ©randaise Â», Penn ar Bed, n°83, dĂ©cembre 1975, 76 pages. DEMAURE (Jean-Claude), « La rocade de La Baule : un conflit exemplaire Â», Penn ar Bed, n°112, 1983, p. DURANDIERE (Ronan), DEVALS (Christophe), GALLICE (Alain), BURON (Gildas), CUSSONNEAU (Christophe), PILLET (Denis) et DESVIGNE (Virginie), GuĂ©rande, ville close, territoire ouvert, Nantes, Inventaire gĂ©nĂ©ral du patrimoine culturel (coll. « Cahiers du patrimoine Â» - n°111), 2014, 400 pages. GALLICE (Alain) et BURON (Gildas), « Histoire et patrimonialisation du marais salant du Pays de GuĂ©rande depuis les annĂ©es 1970 Â», Les Cahiers du pays de GuĂ©rande, n°50, numĂ©ro spĂ©cial, 2010, p. 2-45 OLIVAUX (AndrĂ©), « Les marais salants de la presqu’üle guĂ©randaise : de l’hydrosystĂšme Ă  l’anthropo-systĂšme Â», Les Cahiers du pays de GuĂ©rande, n°45, 2005-2006, p. 4-17. LEMONNIER (Pierre), « Le sel de GuĂ©rande, XIXe et XXe siĂšcles Â», Annales des Bretagne et des pays de l’Ouest, tome 84, 1977, n°4, p. 641-662. LEMONNIER, Pierre, Paludiers de GuĂ©rande. Production du sel et histoire Ă©conomique, Paris, Institut d’Ethnologie/MusĂ©e de l’Homme/MusĂ©um National d’Histoire Naturelle, 1984, 282 pages. PERRAUD (Charles), « La renaissance du sel de l’Atlantique en France (1970-2004 Â», SeminĂĄrio Internacional sobre o sal portuguĂȘs, Porto - Aveiro, 27, 28, 29 mai 2004, Porto [Portugal], Instituto de HistĂłria Moderna da Universidade do Porto/Faculdade de Letras, 2005, p. 425-430. POISBEAU-HEMERY, Jeanne (dir.), Marais salants, connaissance des richesses naturelles de la Loire-Atlantique, premier supplĂ©ment hors-sĂ©rie du bulletin trimestriel de la SociĂ©tĂ© des Sciences Naturelles de l’Ouest de la France, 1980, 326 pages.







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