Géographie de la Bretagne/La Bretagne vue en perspective par Jean Ollivro

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La Bretagne vue en perspective par Jean Ollivro

Auteur : Jean Ollivro, Professeur de gĂ©ographie, UniversitĂ© Rennes 2


Des hommes et un pays

Une terre singuliĂšre de civilisation

Sans en exagĂ©rer l’altĂ©ritĂ©, la Bretagne reste une terre singuliĂšre de civilisation. Cette rĂ©alitĂ© procĂšde d’une interaction entre un territoire original et la prĂ©sence d’une population spĂ©cifique. Toutefois, cette combinaison reste fort instable Ă  l’époque contemporaine dans le temps et les espaces. Sur un plan temporel, la relation d’ensemble des Bretons Ă  la Bretagne est trĂšs Ă©volutive. TrĂšs dĂ©pendants de leur terre avant la rĂ©volution industrielle, les Bretons se sont Ă©loignĂ©s brutalement de celle-ci surtout aprĂšs les annĂ©es 1950. Il en est ressorti une pĂ©riode trĂšs ambivalente mariant des progrĂšs fulgurants Ă  l’émergence d’une forme de dĂ©veloppement hors-sol. De fait, au plan dĂ©mographique et sur une pĂ©riode trĂšs courte, les diffĂ©rents territoires bretons se sont fortement diffĂ©renciĂ©s et spĂ©cifiĂ©s. Enfin, le retournement du solde migratoire et la forte attractivitĂ© bretonne suscite l’arrivĂ©e trĂšs probable de nouveaux habitants (on Ă©voque 800 000 Bretons en plus d’ici 2030) qui vont demain se nouer aux autochtones et Ă©crire une autre aventure territoriale.


Breizh de brizh, métissage

MalgrĂ© l’incertitude des origines, le terme Breizh semble bien provenir de « brizh Â» : mĂ©tissage. Il est selon A.J. Raude (1996) « un dĂ©rivĂ© de Brikt qui a donnĂ© en breton et en gallois brith : multicolore, tachetĂ© Â». Ce propos serait anecdotique s’il ne rĂ©vĂ©lait le trĂ©fonds d’un pays. « Dis-moi comment tu t’appelles, je te dirai qui tu es Â». Un nom est sans doute la chose la plus importante qui existe puisque, par le langage, le mot donne le sens. Il est dĂ©nomination et exprime l’existence et dans tous les sens du terme la dĂ©termination. Des territoires meurent et d’autres apparaissent. La Bretagne n’avait plus de nom officiel suite Ă  la RĂ©volution française et pourtant son existence s’est maintenue.

La terre bretonne est effectivement un mĂ©tissage. Dans l’espace, elle est selon toutes les analyses des gĂ©ographes l’expression d’un mariage complexe entre l’Armor et l’Argoat sur lequel nous reviendrons. Dans le temps, elle naĂźt au 5e et 6e siĂšcles d’un mariage entre les Gallois et les Gaulois avant de procĂ©der plus rĂ©cemment d’un mix entre les Bretons et les Français. Il n’existe sur le fond pas de rĂ©elles oppositions dans tout ceci. DĂšs sa naissance et selon les historiens, la constitution de la Bretagne procĂšde d’un des rares exemples d’une « invasion pacifique Â». Les Armoricains et les Gallois se connaissaient et Ă©changeaient. La densitĂ© modeste de la pĂ©ninsule permettait d’accueillir des populations allogĂšnes. De façon Ă©trange, les personnes externes en provenance d’Irlande, du Pays de Galles (Malo, Samson, Brieuc, Tugdual, Pol AurĂ©lien, Patern) ou de la Cornouaille britannique (Corentin) sont mĂȘme considĂ©rĂ©es ici comme les « saints fondateurs Â».

Dans l’aventure du CELIB, Joseph Martray soulignait que c’était souvent des gens externes Ă  la Bretagne qui en Ă©taient les plus grands promoteurs. Une rĂ©cente enquĂȘte a dĂ©montrĂ© que pour 60 % des Bretons on pouvait ĂȘtre français et musulman (contre 37 % au plan national). Pour 71 % des habitants, la Bretagne doit davantage s’ouvrir au monde (42 % des Français) et pour 63 % d’entre eux, il n’est pas indispensable pour ĂȘtre Breton d’y ĂȘtre nĂ© ou d’avoir des parents bretons. On peut devenir Breton si on aime la Bretagne
 A noter aussi que la rĂ©gion est premiĂšre en France pour le nombre d’associations de solidaritĂ©s internationales, pour l’adoption d’enfants d’origine Ă©trangĂšre, et la premiĂšre Ă  avoir en France Ă©lu un maire noir dans une commune trĂšs agricole (Saint-Coulitz).

Cette empathie pour l’externe n’est pas un vƓu pieux mais une rĂ©alitĂ© qui pour l’instant se lit aussi dans l’importance et la pluralitĂ© des mĂ©tissages culturels. Entre mille exemples, on peut citer les festivals de musiques ou culturels comme le Festival Interceltique Ă  Lorient, ou Etonnants Voyageurs Ă  Saint-Malo, le festival de la clarinette Ă  Glomel, la prĂ©sence d’associations comme « Si tous les ports du monde Â»â€Š Il existe aussi des Ă©vĂ©nements atypiques tel ce pĂšlerinage musulman-chrĂ©tien du Vieux-MarchĂ© dans les CĂŽtes d’Armor, seul pĂšlerinage français mariant ces deux confessions et crĂ©Ă© dĂšs 1954.

La Bretagne c’est un peu le goĂ»t des autres. Pour lors, le pays a largement Ă©chappĂ© Ă  la lĂšpre des votes d’extrĂȘme-droite et fascistes quand bien mĂȘme leurs reprĂ©sentants portent des noms bretons. Dans l’ensemble, comme les gens sont sĂ»rs de leur culture, ils n’ont pas peur de celle des autres. Ainsi, dans les enquĂȘtes demandant aux Bretons leur sentiment d’appartenance, 88 % se disent Bretons et 83 % Français. Comme le montre les diffĂ©rents votes, les Bretons sont aussi trĂšs favorables Ă  l’Europe. Si la diaspora est impressionnante (1,1 million de Bretons ont dĂ» quitter le pays entre 1832 et 1968), elle est peu efficace car les Bretons se plaisent partout et n’entretiennent pas comme les Irlandais des liens nationalistes avec leur terre. Ils sont Bretons et Camerounais, Bretons et PolynĂ©siens
 Souvent pour le meilleur, le chant breton se mĂȘle aux autres, car ce pays, dĂ©nuĂ© de bourgeoisie et peuplĂ© de paysans jusqu’en 1950, a trĂšs largement Ă©chappĂ© Ă  l’idĂ©ologie nationaliste qui ailleurs a pĂ©nĂ©trĂ© d’autres mentalitĂ©s. Ainsi, 70 % des Catalans ne se sentent pas Espagnols et les Ecossais sont tout sauf Anglais.

DiffĂ©rents auteurs (Ronan Le Coadic, Mona Ozouf, Jean-Michel Le Boulanger
) ont Ă  l’inverse dĂ©montrĂ© que les Bretons disposent de coquilles identitaires plurielles et qu’une dĂ©finition « contre Â» ne leur vient pas Ă  l’esprit. Ils sont Bretons, Français, pour l’instant europĂ©anophiles et citoyens du monde. La forme mĂȘme de la pĂ©ninsule en fait comme une sorte de porte-avion ou rampe de lancement vers le large, vers l’ouest, surtout vers la mer et les ocĂ©ans. La Bretagne est une forme de main Ă  trois doigts qui montre la direction mĂȘme si les rĂ©alisations logistiques contemporaines l’ont surtout rattachĂ©e Ă  Paris. Mais lĂ  aussi, les Bretons ne sont pas contre. Ils viennent d’engloutir une annĂ©e du budget rĂ©gional et de financer Ă  hauteur de 1,3 milliard d’Euros un tronçon unissant Le Mans Ă  Rennes pour ĂȘtre mieux connectĂ© Ă  Paris. A la fois trĂšs ancrĂ© et ouvert, ce peuple a donc la particularitĂ© d’ĂȘtre Ă  la fois peu brassĂ© et mentalement mĂ©tis. D’un cĂŽtĂ©, 79 % des Bretons sont nĂ©s en Bretagne et la rĂ©gion est celle en France que l’on rejoint le plus aprĂšs l’avoir quittĂ© (L. Auzet, R. Granger). De l’autre, cet ancrage ne se traduit nullement par une volontĂ© d’ostracisme ou un dĂ©sir de fonctionner « en vase clos Â».

Ce tempĂ©rament tachetĂ© et bigarrĂ© entre Ă  plusieurs Ă©chelles en correspondance avec l’identitĂ© d’un pays nommĂ©. En breton, le terme ar vro (la « payse Â») est polysĂ©mique et traduit une reprĂ©sentation emboĂźtĂ©e. En lien avec « la tendance fondamentale Ă  la dispersion de l’habitat Â» (C. Vallaux), ce pays est tout d’abord local et l’habitant est accrochĂ© telle une bernique Ă  la pluralitĂ© invraisemblable des plou et des lan. Le pays existe aussi Ă  l’échelle des anciens Ă©vĂȘchĂ©s (le pays de Saint-Malo, de Rennes, le TrĂ©gor, le LĂ©on, la Cornouaille
) qui conservent un rĂŽle et dans lesquels les habitants se reconnaissent. En Ille-et-Vilaine, tous les SCOT ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s Ă  cette Ă©chelle et ce n’est pas un hasard si la Bretagne a, sous la houlette de diffĂ©rents intellectuels (Paul HouĂ©e, Louis Ergan, Loeiz Laurent, Raymond de Sagazan
), initiĂ© en France cet Ă©chelon dĂšs les annĂ©es 1960. Aujourd’hui, la rĂ©gion est la seule en France Ă  rĂ©aliser des Contrats de plan rĂ©gion-pays et l’actuel projet « d’assemblĂ©e de Bretagne Â» souhaite valoriser cet Ă©chelon.

« Ma bro Â» (ma payse) est donc aussi ce pĂ©rimĂštre teintĂ© d’histoire (les diocĂšses) et exprimant un certain rapport Ă  l’espace puisque aujourd’hui 83 % de la vie des populations s’opĂšrent dans un pĂ©rimĂštre de 20 minutes autour de leur habitation. Ar vro (la payse), c’est encore bien sĂ»r la Bretagne avec son hymne (bro goz ma zadoĂč), son drapeau agglomĂ©rant prĂ©cisĂ©ment par ses bandes l’ensemble des pays prĂ©cĂ©dents (le fameux gwenn ha du qui comprend 5 bandes noires pour les pays de Haute-Bretagne et 4 blanches pour ceux de la Basse-Bretagne), la vitalitĂ© d’une culture spĂ©cifique (musiques, langues, danses, gastronomie
) mĂ©langeant unitĂ© et diversitĂ©.

Mais « ar vro Â» est aussi la France avec des citoyens dans l’ensemble trĂšs rĂ©publicains et civiques. Statistiquement, les Bretons votent plus aux Ă©lections, fraudent moins le fisc, sont plus Ă©conomes pour la sĂ©curitĂ© sociale, trient mieux les dĂ©chets, sont en tĂȘte pour les dons d’organe ou se mobilisent largement lorsque la RĂ©publique est en danger (voir sur ce dernier sujet les derniers travaux de Jean-Jacques Monnier concernant la RĂ©sistance en Bretagne lors de la seconde guerre mondiale). Lors des Ă©lections europĂ©ennes de 1999, selon P. Pierre et M. Nicolas, les Bretons ont le plus votĂ© pour des listes pro-europĂ©ennes (64, 1 % des voix soit 9,1 % de plus que pour la moyenne française). Les communes bretonnes sont aussi premiĂšres en France pour le nombre de jumelages et l’on y a soulignĂ© l’importance record des A.S.I (associations de solidaritĂ© internationale)
 Le « bro Â» est donc pluriel, polymorphe. C’est l’arc en pluie (gwareg ar glav) d’un pays bariolĂ© et cette rĂ©alitĂ© difficile Ă  comprendre procĂšde d’un entrelacs de raisons fort complexes.


A la source d’une identitĂ© plurielle

Sauf lors des Ă©pisodes de guerre, la Bretagne a toujours Ă©tĂ© prospĂšre lorsqu’elle Ă©tait internationale. DĂšs la prĂ©histoire, sa vitalitĂ© procĂšde de l’échange (1). Son nom de baptĂȘme procĂšde aussi de l’ouverture sur les pays celtes. Elle dispose lors des « Trois Glorieux Â» (15e-17e siĂšcles) de la plus puissante flotte d’Europe et prospĂšre alors en nĂ©gociant avec les autres. Selon J. Delumeau et A. Lespagnol, elle va Ă  cette Ă©poque jusqu’à frapper « un tiers de l’or français Â» et ces chiffres traduisent la puissance d’une pĂ©ninsule fabriquant des toiles et organisant le nĂ©goce Ă  l’échelle internationale. A l’inverse, ses phases de repli coĂŻncident avec l’absence de nĂ©goce externe, notamment suite au blocus napolĂ©onien. Dans les annĂ©es 1860, elle ne rĂ©alise plus que 0,6 % du commerce français (B. Desaigues). ParallĂšlement, les Bretons ont toujours vu l’Europe telle une alternative pour Ă©chapper au carcan du centralisme parisien. Entre autres auteurs, on peut citer l’ouvrage trĂšs intĂ©ressant mais peu connu de Maurice Duhamel en 1929 (La question bretonne dans son cadre europĂ©en), celui de Yann FouĂ©rĂ© en 1969 (L’Europe aux cent drapeaux) ou « Europe, rends-nous la mer ! Â» d’Yves LainĂ© paru en 1975 avec l’appui du CELIB.

Ce mĂȘme CELIB lance en 1973 Ă  Saint-Malo la CRPM (ConfĂ©rence des RĂ©gions PĂ©riphĂ©riques Maritimes) dont l’objet Ă©tait de renforcer « les coopĂ©rations entre les RĂ©gions de l’Arc Atlantique Â». Le projet de l’arc Atlantique, c’est de tirer sur la banane bleue (Yves Morvan). Regroupant dĂ©sormais 240 rĂ©gions europĂ©ennes, il s’agit de la seule organisation internationale dont le siĂšge est en Bretagne. Sans doute, la situation gĂ©ographique explique aussi ces singularitĂ©s. On a Ă©voquĂ© cette « rampe de lancement Â», ce gigantesque quai naturel posĂ© sur l’ocĂ©an. Mais la Bretagne a aussi la particularitĂ© d’ĂȘtre sur cet arc situĂ© au cƓur des pays celtes tout en Ă©tant de maniĂšre massive rattachĂ© Ă  la France.

La Bretagne n’est pas une Ăźle mais une presqu’üle. En rĂ©alitĂ© une plusqu’üle. Les chĂąteaux des marches de Bretagne voulaient instaurer une frontiĂšre avec la France. L’histoire fait que dĂ©sormais 83 % des Bretons se dĂ©finissent aussi comme Français. DĂ©cidĂ©ment, l’appartenance bretonne n’est pas exclusive ou une fermeture. Ceux qui dĂ©crivent ou perçoivent les Bretons comme « repliĂ©s sur leur terre Â» ou «exclusivement Bretons Â» n’ont strictement rien compris Ă  ce pays, d’autant que le sentiment d’attachement aux territoires de rang dit « infĂ©rieur Â» est ici trĂšs rĂ©el.

Cette attache Ă  ces petits pays voire Ă  ces bourgades tient, on l’a dit, Ă  l’histoire (les anciens diocĂšses etc.). Mais elle existe aussi parce que la Bretagne s’inscrit Ă  l’inverse des rouages centralistes et est caractĂ©risĂ©e par la prĂ©sence d’une organisation polycentrique. Bien sĂ»r, la rĂ©gion s’est polarisĂ©e et Rennes ou Nantes concentrent de plus en plus de population. Toutefois, en lien avec des amĂ©nitĂ©s territoriales rĂ©parties, la Bretagne est surtout concernĂ©e par la prĂ©sence d’un chapelet de villes moyennes, de petites villes, voire de bourgs et de villages ayant chacun une forme d’autonomie. Ainsi, selon une Ă©tude de l’INSEE Bretagne parue en 2012, la Bretagne est premiĂšre en France pour « les bassins de vie Â» et la prĂ©sence de ces territoires qui combinent Ă  la fois accĂšs aux Ă©quipements, aux commerces, aux services (santĂ©, collĂšge, lycĂ©e, loisirs) et Ă  l’emploi1. C’est ici que ces bassins sont les plus nombreux, au nombre de 164 sur les cinq dĂ©partements. Ils sont de taille modeste puisque leur surface moyenne est de 204 km2 contre prĂšs du double en France (380 km2). Une autre particularitĂ© est que l’essentiel de ces bassins sont ruraux (138 sur 164) tout en disposant de densitĂ© bien plus forte que dans le reste de la France (76 habitants au kilomĂštre carrĂ© contre 41). Ainsi, ces bassins ruraux regroupent 54 % de la population en Bretagne administrĂ©e et 39 % de la population en Loire-Atlantique. La Bretagne n’est donc pas le dĂ©sert toulousain. Si le poids des grandes villes augmente, la prĂ©sence d’un grammage infĂ©rieur conduit aussi les gens Ă  Ă©voquer tout simplement les territoires de leur vie quotidienne. L’habitant de Guingamp ou de Landerneau s’y rĂ©fĂšre car ces territoires sont encore vivants et il existe en Bretagne une attache trĂšs forte Ă  la singularitĂ© des territoires locaux. « Tu es de Brest ? Â» « Oui ! Â». « De Brest mĂȘme ? Â». Ce dialogue serait boutade s’il n’exprimait l’intĂ©rĂȘt d’ensemble des habitants pour leurs territoires. Un Capiste n’est pas un Bigouden. Et l’homme de Plougastel-Daoulas ne se dĂ©finira jamais comme brestois. Sans doute, cette attache est aussi liĂ©e Ă  l’histoire d’une population il y a peu d’origine paysanne et qui vivait de son sol, avec l’omniprĂ©sence jusque dans les annĂ©es 1950 d’une agriculture familiale et paysanne oĂč chacun avait sa terre. Aujourd’hui encore, la Bretagne compte 74 % de propriĂ©taires soit 19 points de plus qu’en France. En breton Ă©galement, le terme mĂȘme de « kĂȘr Â» (ar gĂȘr) signifie tour Ă  tour maison, hameau, village, bourg, ville. Un lien pluriel et complexe unit de maniĂšre gĂ©nĂ©ralement forte la plupart des Bretons Ă  diffĂ©rents territoires.


Une interaction trÚs évolutive entre une population et un territoire spécifique

Un Breton c’est quoi ? Comme le dĂ©montre de multiples ouvrages dont le dernier essai de Jean-Michel Le Boulanger, cette question d’apparence fort simple est en rĂ©alitĂ© la plus complexe. Pour ce chapitre, nous choisirons ici une dĂ©finition de gĂ©ographe inspirĂ© du concept « d’homme habitant Â» de Maurice Le Lannou. On dĂ©finira ici tout simplement un Breton comme une personne qui est en Bretagne, quelque soit son origine, la couleur de sa peau, le temps qu’il passe en Bretagne, sa conscience mĂȘme des enjeux bretons.

En effet, dĂšs que quelqu’un met le pied en Bretagne, l’homme interagit avec un territoire situĂ©. Un touriste est donc un Breton de passage. La dĂ©finition donne la prime au territoire et aux liens qui unissent, de façon permanente ou temporaire, les gens foulant le pays. Cette dĂ©finition est peut ĂȘtre contestable mais l’enjeu est ici de voir en quelle mesure les actions anthropiques ont dĂ©truit, recomposĂ©, parfois rĂ©-enchantĂ© le pays. Cette thĂšse est donc dĂ©veloppĂ©e pour tenter de cerner qu’elle pourrait ĂȘtre le lien idoine entre l’individu et son bout de terre. Elle isole de façon trĂšs simplifiĂ©e trois Ă©tapes interactives trĂšs diffĂ©rentes entre l’homme habitant et le pays.


La terre chevillée aux corps

La premiĂšre Ă©tape, fort longue, est celle pour le meilleur ou pour le pire d’un lien essentiellement charnel entre l’homme et son territoire. Avant la rĂ©volution industrielle qui suscite un essor prodigieux des Ă©changes, les Bretons doivent pour l’essentiel composer avec ce qu’ils ont sous les pieds. Bien entendu, du commerce de l’étain initiĂ© dĂšs l’ñge du bronze Ă  partir de l’Armorique et jusqu’au milieu du 19e siĂšcle, de multiples Ă©changes ont ouvert le pays sur les autres, notamment lors de l’époque moderne. Toutefois, bien que la pĂ©ninsule soit en raison de son positionnement nettement plus internationale que d’autres, tous les historiens s’accordent pour constater un volume d’échange trĂšs faible en raison de la « lenteur homogĂšne Â» et de la durĂ©e des dĂ©placements. Ainsi, Pierre Chaunu rappelle qu’à l’époque moderne, 90 % de ce que l’habitant consomme s’opĂšre dans un rayon de 7 kilomĂštres autour de son habitation. Environ 9 % des Ă©changes s’opĂšrent Ă  l’échelle « rĂ©gionale Â», 1 % Ă  l’échelle « nationale Â» et 1 pour mille Ă  l’échelle internationale


L’homme habitant doit donc Ă  l’époque vivre presque exclusivement de sa terre et des ressources disponibles dans l’espace de proximitĂ©. L’alchimie s’opĂšre pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, les hommes sont obligĂ©s de dĂ©velopper des trĂ©sors d’ingĂ©niositĂ© pour survivre et l’ensemble des potentiels locaux sont alors valorisĂ©s. Il n’y a pas le choix. Dans sa thĂšse sur la Rance, Maogan Chaigneaux-Normand dĂ©montre combien la moindre ressource de l’aber est exploitĂ©e pour s’en sortir, avec quelques avancĂ©es techniques qui au fil des temps limitent les diverses formes de prĂ©caritĂ©. A l’échelle bretonne, les maigres ressources Ă©nergĂ©tiques ne peuvent Ă  l’époque qu’ĂȘtre Ă  100 % produite Ă  l’échelle locale. Elles sont obtenues par l’usage du bois de chauffe, les moulins Ă  marĂ©e attestĂ©s en Bretagne dĂšs le 12e siĂšcle, les moulins Ă  vent, les moulins Ă  eau, la tourbe, l’étrĂ©page des landes, le goĂ©mon
 La liste n’est pas trĂšs extensible. Cette dĂ©pendance conduit dans l’ensemble Ă  une gestion raisonnĂ©e et nĂ©cessairement durable des ressources, sous peine de les voir se tarir. Les arbres tĂȘtards et ragosses, appelĂ©s targodennoĂč ou targosoĂč en breton, sont ainsi Ă©mondĂ©s tous les cinq ans avec des techniques diffĂ©rentes de façon Ă  permettre leur rĂ©gĂ©nĂ©ration. Pour plus de performance, la localisation des divers moulins prouve une comprĂ©hension trĂšs fine des opportunitĂ©s territoriales de façon Ă  renforcer l’efficience des dispositifs. L’habitant, nouĂ© Ă  sa terre, ne peut qu’agir en symbiose avec elle pour la « tenir Â», s’en sortir, Ă©viter la pĂ©nurie.

Cela dit, l’équilibre est fragile et mille exemples attestent de ces disettes et ruptures locales multipliant d’un coup le nombre des vagabonds de la faim. Avant la rĂ©volution industrielle, la vie est toujours prĂ©caire puisque 90 % des ressources doit ĂȘtre assurĂ©e localement. Le moindre Ă©pisode climatique (orage, sĂ©cheresse
), le moindre dysfonctionnement social, la moindre taxe supplĂ©mentaire explique jusqu’à l’époque moderne la prolifĂ©ration des jacqueries et rĂ©voltes locales. Cette prĂ©caritĂ© enclenche localement la prĂ©sence de populations « en rupture de stock Â» et contrainte Ă  l’errance, la pauvretĂ© d’ensemble de populations se sustentant du local et ne vivant que par lui. Les tenants actuels d’un local exclusif oublient ce monde qui apportait des bĂ©nĂ©fices (le respect nĂ©cessaire du « milieu Â») mais Ă©tait aussi une abnĂ©gation. Elargir la maille permet avec pertes et fracas de mutualiser les risques. C’est ce qui s’est passĂ© en Bretagne avec la rĂ©volution « industrielle Â».


Un nouveau rapport à l’espace et au temps

Ce terme de rĂ©volution industrielle est en rĂ©alitĂ© impropre. Autour des annĂ©es 1850, c’est en effet l’ensemble des paramĂštres qui change (transport, mĂ©canisation, urbanisation, commerce, relations aux territoires, Ă©mergence du tourisme
). La rĂ©volution est loin d’ĂȘtre uniquement « industrielle Â». Il s’agit d’une bifurcation systĂ©mique qui modifie en Europe l’ensemble. C’est une lame de fond entraĂźnant un nouveau rapport aux lieux, aux temps, Ă  la vie. La Bretagne inaugure ce nouveau monde de façon fort tardive. Certes, les progrĂšs initiĂ©s par l’école de Rieffel permettent la mise en valeur de ce million d’hectares de landes dont l’étendue en Bretagne avait frappĂ© Arthur Young au 18e siĂšcle. Toutefois, ces conquĂȘtes renforcent parallĂšlement la dispersion de l’habitat et crĂ©ent d’autres groupes, continuant « Ă  vivre de leurs vies propres Â» (C. Vallaux) sans qu’une rĂ©elle sociĂ©tĂ© d’échanges Ă©merge car chacun s’indiffĂšre ou vit d’intĂ©rĂȘts concurrents. Il faut donc attendre le canal de Nantes Ă  Brest, inaugurĂ© en 1842, qui apporte notamment des engrais agricoles et modifie certaines pratiques. Ce mĂȘme canal est concurrencĂ© dĂšs les annĂ©es 1860 par le chemin de fer qui arrive en Bretagne (Nantes dĂšs 1851, Rennes en 1857) et accĂ©lĂšre les mutations. Des machines agricoles arrivent dans le pays et bouleversent le rapport Ă  la terre, notamment aprĂšs la guerre 14-18 puisque des Bretons ont constatĂ© d’autres techniques en Ɠuvre dans le nord.

Comme l’ont dĂ©montrĂ© Michel Denis et Claude Geslin, le siĂšcle courant des annĂ©es 1850 Ă  1950 est donc celui d’une mĂ©canisation qui supprime la main d’Ɠuvre agricole sans apporter d’activitĂ©s relais. Entre 1830 et 1962, 1,132 million de Bretons sont obligĂ©s de quitter le pays. C’est quasiment le tiers de la population. Les pics de l’exode correspondent aux phases essentielles de mĂ©canisation, aprĂšs la premiĂšre guerre mondiale et surtout aprĂšs la seconde puisque 254 000 Bretons doivent quitter le pays sur la seule pĂ©riode courant de 1946 Ă  1954. FragilisĂ©e dans sa base agricole et rurale, la Bretagne touche pendant un siĂšcle Ă  la « modernitĂ© Â» sans la maĂźtriser. Elle est comme un corps dĂ©stabilisĂ© qui chute sans avoir de point d’appui.

A partir en gros des annĂ©es 1950, la Bretagne s’engouffre toutefois sous la houlette du CELIB dans cette brĂšche de la modernitĂ© pour « rattraper son retard Â». Le « problĂšme Â» breton est Ă©voquĂ© par le ComitĂ© comme une litanie, sous forme de slogan
 Il parvient Ă  mobiliser les Bretons en sonnant le tocsin de l’urgence Ă©conomique. Avec Ă©galement l’action de la J.A.C et des G.V.A (Groupement de Vulgarisation agricole), on sait notamment que cette idĂ©e d’une « impĂ©rieuse modernisation Â» se diffuse progressivement dans le monde agricole et dans sa thĂšse Corentin CanĂ©vet a parfaitement dĂ©crit les Ă©tapes de la mise en place du « modĂšle agricole breton Â». Toutefois, c’est de façon plus large l’ensemble d’un territoire qui est en quelques dĂ©cennies bouleversĂ©. Equipement Ă©lectrique, eau courante, implantations industrielles plurielles (CitroĂ«n Ă  Rennes par exemple, la D.C.N, le complexe militaro-industriel
), essor prodigieux de l’agroalimentaire et des tĂ©lĂ©coms (Ă  Lannion, Rennes, Brest
), obtention en 1968 et rĂ©alisation du plan routier breton, inauguration en 1969 du barrage de la Rance, crĂ©ation de la Brittany Ferries, de Brit’Air, multiplication des centres de recherche dans les domaines des tĂ©lĂ©communications et surtout de la mer
 Cette pĂ©riode courant de 1950 Ă  nos jours sculpte la Bretagne actuelle. Elle lui confĂšre quatre spĂ©cialitĂ©s industrielles majeures (agroalimentaire, telecom, automobile, chantier naval). La mortalitĂ© infantile chute et l’espĂ©rance de vie progresse. Le niveau Ă©ducatif des Bretons dĂ©colle jusqu’à devenir le premier en France. Le chĂŽmage s’effondre. Les salaires, s’ils restent infĂ©rieurs Ă  la moyenne nationale, ne cessent de progresser. Le pays devient moderne, Ă©quipĂ©, performant, attractif.

Sur la pĂ©riode 1968-1975, le solde migratoire s’inverse et redevient pour la premiĂšre fois depuis 130 ans favorable. Depuis, cette attractivitĂ© ne cesse de se renforcer (actuellement + 25 000 habitants par an) et le pays devient Ă  partir des annĂ©es 1960 une sorte de rĂ©fĂ©rence avec par exemple des photographies du RadĂŽme de Pleumeur-Bodou sur la couverture de manuels scolaires. Sur toute la pĂ©riode, la Bretagne rattrape effectivement avec cĂ©lĂ©ritĂ© son retard et s’accole au modĂšle français des « Trente Glorieuses Â». Dans les annĂ©es 1970 Ă©galement, le parc automobile se dĂ©multiplie et les Bretons souscrivent Ă  100 % aux modĂšles de croissance, de consommation et de production.

La sociologie et la gĂ©ographie bretonnes s’en trouvent bouleversĂ©es. Alors qu’en 1950 et en 1968 on dĂ©nombrait dans la population respectivement 50 % puis un tiers de paysan, ces derniers ne reprĂ©sentent plus dĂ©sormais que 3 % des actifs. Pourtant, les volumes produits sont sur la mĂȘme pĂ©riode multipliĂ©s par plus de 10 000. A pas accĂ©lĂ©rĂ©, les Bretons s’urbanisent, se tertiarisent, suivent Ă  l’encan le modĂšle gagnant d’une Ă©conomie circulatoire et de business. Cette Ă©tape marque l’entrĂ©e de la Bretagne dans le monde moderne et permet des gains inestimables (qualitĂ© de vie, diminution de la pĂ©nibilitĂ© au travail, Ă©lĂ©vation du niveau des salaires, progression de l’hygiĂšne, confort des habitations etc.). Ceux qui Ă©voquent « le bon vieux temps Â» oublient l’immense prĂ©caritĂ© de la vie des Bretons dans les annĂ©es 1950. Si les ouvrages de l’abbĂ© Elie Gautier tendent parfois Ă  gĂ©nĂ©raliser des cas isolĂ©s, ils restent fondamentaux pour cerner cette misĂšre bretonne et de façon comparative souligner l’immense chemin accompli par nos aĂŻeux. Des capitaines d’industrie se sont levĂ©s (Stalaven, Bridel, Rocher
). Sous la houlette d’hommes charismatiques tels Alexis Gourvennec et de visionnaires comme Joseph Martray, la Bretagne s’est effectivement « rĂ©veillĂ©e Â» (J.- C. Cassard) et cette Ă©tape restera sans doute dans la longue histoire du pays celle ayant eu les rĂ©percussions les plus vives.

Cela dit, tout n’est Ă©videmment pas lors de cette seconde phase parfait. La modernisation agricole vide aussi les campagnes au plan dĂ©mographique. De multiples communes agricoles ou bourgs ruraux voient sur la pĂ©riode leurs populations divisĂ©es par 5 ou 6, notamment dans le centre Bretagne. De mĂȘme, Ă  partir des annĂ©es 1960 et surtout de la premiĂšre PAC, l’intensification agricole s’opĂšre initialement en multipliant de façon pour le moins abusive les engrais et pesticides. Le remembrement s’effectue Ă  marche accĂ©lĂ©rĂ©e et l’on supprime en Bretagne environ 200 000 kilomĂštres de talus, soit l’équivalent de cinq fois la circonfĂ©rence terrestre.

Comme l’a dĂ©montrĂ© Jacques Lescoat, l’urbanisation bretonne s’opĂšre aussi de façon anarchique. Des zones d’activitĂ©s et commerciales insipides se multiplient aux portes des villes et suscitent une fantastique banalisation paysagĂšre. Le tourisme littoral s’opĂšre Ă  80 % sous forme de rĂ©sidences secondaires et des sites magnifiques sont sans plus de questionnement sabotĂ©s. Comme le souligne François de Beaulieu, les « trente glorieuses Â» sont aussi les « trente bĂ©tonneuses Â» et Ă  l’époque, les Ă©tudes concernant la durabilitĂ© de ce modĂšle de « dĂ©veloppement Â» sont rarissimes. C’est effectivement « la Bretagne ou l’environnement Ă©garĂ© Â» (J. Lescoat). Jusqu’aux annĂ©es 1990, la pollution des eaux augmente de façon considĂ©rable.

La crĂ©ation de la Zone Industrialo-Portuaire de Nantes-Saint-Nazaire illustre la dĂ©pendance aux Ă©nergies externes (pĂ©trole Ă  Donges, mĂ©thane Ă  Montoir-de-Bretagne) et les Ă©nergies endogĂšnes sont oubliĂ©es ou dĂ©laissĂ©es (le bois par exemple). En dehors du barrage de la Rance, rien n’est projetĂ© jusque dans les annĂ©es 1990 pour valoriser le potentiel Ă©nergĂ©tique classique (vent, houle etc.). De fait, alors qu’elle Ă©tait avant la rĂ©volution industrielle nĂ©cessairement autonome sur ce plan, la Bretagne importe dĂ©sormais 89 % de l’énergie qu’elle consomme. Cette infĂ©odation s’est effectuĂ©e dans l’indiffĂ©rence quasi gĂ©nĂ©rale et le premier choc pĂ©trolier de 1973 n’y change rien.

MalgrĂ© les progrĂšs, le 20e siĂšcle breton est aussi celui de l’oubli des fondamentaux du pays. On applique des stratĂ©gies qui « marchent Â» sur le temps court mais s’inscrivent Ă  l’encontre de la gĂ©nĂ©tique et du potentiel territorial breton. En dehors de la Brittany Ferries crĂ©Ă© grĂące Ă  la perspicacitĂ© et la pugnacitĂ© du paysan directeur gĂ©nĂ©ral Alexis Gourvennec, le nĂ©goce maritime est lui aussi nĂ©gligĂ©. La « bataille du rail Â» de 1961 et surtout la rĂ©alisation Ă  partir de 1969 du Plan Routier Breton traduisent un tropisme pour les rĂ©seaux terriens. Peu Ă  peu le fret ferroviaire est quasiment abandonnĂ© et la Bretagne rĂ©alise dĂ©sormais 95 % de ses Ă©changes marchandises par camion. MalgrĂ© la crĂ©ation dĂšs 1973 de l’arc Atlantique, l’amĂ©nagement du « mĂ©ritoire Â» breton est fortement nĂ©gligĂ© et la Bretagne ne compte qu’une poignĂ©e de caboteurs pour 2700 km de cĂŽtes (contre 600 en Allemagne pour 500 km de cĂŽtes).

De fait, cette Ă©poque initie un basculement dĂ©mographique sans prĂ©cĂ©dent. A la dĂ©population des campagnes s’associe un puissant mouvement d’urbanisation, de littoralisation et une remise Ă  plat des Ă©quilibres locaux. Alors qu’un cinquiĂšme seulement de la population bretonne est urbaine en 1876 et un tiers en 1954, 57,3 % des Bretons le sont en 1990 et plus des trois quart aujourd’hui, mĂȘme s’il y aurait beaucoup Ă  dire sur les classifications urbanophiles de l’Insee. Initialement, l’urbanisation s’opĂšre par un « bourrage du tissu existant Â» et Rennes est « demeurĂ©e jusque dans les annĂ©es 1960 une ville sans banlieue Â» (R. Allain). Ce n’est donc qu’à partir de la dĂ©mocratisation automobile et du « passage de l’homme pĂ©destre Ă  l’homme motorisĂ© Â» (M. Weil) que l’on passe « du bourrage Ă  la dĂ©densification Â» (R. Allain). PrĂšs de Nantes, Saint-Herblain compte 5506 habitants en 1946 mais prĂšs de 42 000 habitants en 1982.

Depuis les annĂ©es 1990, plus de 70 % des gains dĂ©mographiques bretons se sont opĂ©rĂ©s dans les communes pĂ©riurbaines. Le prix du foncier dans le centre et la dĂ©mocratisation automobile expliquent cette rĂ©volution. Partout, la forte progression des emplois tertiaires a gonflĂ© le cĂ©lĂšbre mĂ©canisme de « polarisation Ă©largie Â». D’un cĂŽtĂ©, les villes prennent le pouvoir Ă©conomique en spĂ©cifiant les activitĂ©s des campagnes et en agençant les complĂ©mentaritĂ©s productives entre les territoires distants. Du coup, il faut savoir Ă©crire, compter, organiser le nĂ©goce, agencer les dynamiques logistiques
 De l’autre, malgrĂ© la vigueur de certaines politiques concernant le logement social (la ZAC de la Cavale Blanche Ă  Brest en 1973), le prix du foncier s’envole dans les centres-villes et entraĂźne le dĂ©ferlement pĂ©riurbain de Bretons trĂšs attachĂ©s Ă  la propriĂ©tĂ© et Ă  la maison individuelle (71 % en Bretagne contre 54 % en France). Comme la plupart des villes bretonnes sont littorales, les gains dĂ©mographiques sont Ă©galement plus forts sur l’Armor, notamment sur la cĂŽte sud. Cette derniĂšre bĂ©nĂ©ficie dans la seconde partie du 19e siĂšcle de la modernisation hauturiĂšre et de la multiplication des conserveries suite Ă  l’invention Ă  Nantes du procĂ©dĂ© par Nicolas Appert. De mĂȘme, comme l’ont montrĂ© diffĂ©rents historiens, l’essor du tourisme et une propension Ă  l’hĂ©liotropisme profitent initialement au littoral et notamment Ă  la cĂŽte sud. De nombreux villages ou petites villes se dĂ©doublent (Carnac Plage) et ces amĂ©nagements exercent lors de la phase de construction des emplois, notamment dans le bĂątiment. Par contre, une fois ces rĂ©alisations effectuĂ©es, on se rend compte que les effets Ă©conomiques du tourisme sont bien plus faibles que prĂ©vus (le secteur ne reprĂ©sente aujourd’hui que 6 % du PIB breton). DĂ©sormais, les communes les plus concernĂ©es par la monoactivitĂ© touristique perdent des habitants permanents. Le processus a initialement sinistrĂ© les Ăźles bretonnes et l’üle de Sein passe de 1328 habitants en 1936 Ă  189 aujourd’hui. Il s’est Ă©tendu dans les annĂ©es 1980-1990 Ă  de petites communes littorales (TrĂ©gastel par exemple) et il s’étend aujourd’hui Ă  des villes cĂŽtiĂšres (Paimpol, le centre ville de Saint-Malo). Ce constat permet de rappeler qu’un tourisme non digĂ©rĂ© exerce un impact catastrophique sur les territoires concernĂ©s. Dans le temps, au pic de la frĂ©quentation estivale succĂšde souvent un territoire amorphe et fantĂŽme dix mois sur douze. Dans l’espace, l’envol du prix de l’immobilier chasse les populations permanentes et ces communes apparaissent souvent dĂ©structurĂ©es (60 % de plus de 60 ans Ă  la Baule). Elles sont aussi souvent endettĂ©es car elles doivent financer des Ă©quipements trĂšs coĂ»teux et surdimensionnĂ©s l’essentiel de l’annĂ©e (les stations d’épuration par exemple). Enfin, notons que la crise Ă©conomique et les Ă©volutions sociologiques rĂ©centes tendent Ă  plomber ce modĂšle de rĂ©sidences « secondaires Â». De nombreux biens ne trouvent actuellement pas d’acquĂ©reurs et certains Ă©voquent l’éventualitĂ© possible de friches touristiques. Ainsi, mĂȘme si l’essor de la civilisation des loisirs a initialement jouĂ© un rĂŽle favorable, la bonne santĂ© dĂ©mographique des communes littorales semble plus avoir Ă©tĂ© portĂ©e par l’essor urbain que par un effet d’entraĂźnement touristique.

En raison de l’omniprĂ©sence des visions « terriennes Â», cette entrĂ©e bretonne dans la modernitĂ© a aussi bouleversĂ© les Ă©quilibres dĂ©mographiques rĂ©gionaux. Alors que la Basse Bretagne compte 450 000 habitants de moins que la Haute Bretagne en 1850, l’écart est dĂ©sormais de plus de 1,2 million d’habitants. On constate actuellement en Bretagne un essor dĂ©mographique bien plus vif Ă  l’est de la rĂ©gion. Ce dernier concerne notamment un territoire ayant la forme d’un triangle isocĂšle dont les trois pointes sont Auray, le nord de Rennes et l’est de Nantes. Alors que la Basse Bretagne, sans ĂȘtre en crise, voit sa population stagner ou progresser faiblement, la Haute Bretagne connaĂźt un vif essor et est le principal rĂ©ceptacle d’une croissance rĂ©gionale dĂ»e pour l’essentiel au solde migratoire. Alors que Brest Ă©tait plus peuplĂ© que Rennes en 1850 et que la population du FinistĂšre Ă©tait plus importante que celle d’Ille-et-Vilaine jusqu’en 1990, les dynamiques se sont nettement inversĂ©es. Les visions terriennes d’une Bretagne administrĂ©e Ă  quatre dĂ©partements n’ont eu de cesse de dĂ©sĂ©quilibrer le pays et l’on constate par exemple la migration d’entreprises logistiques du FinistĂšre vers le bassin rennais.

La vision tertiaire de l’Etat, les projets urbains, universitaires, Ă©conomiques ou d’amĂ©nagement ont pour l’essentiel bĂ©nĂ©ficiĂ© Ă  Rennes et Ă  Nantes. Alors que sous la houlette du CELIB le premier tronçon de voie express dĂ©marrait de Brest pour rejoindre Morlaix, la LGV en construction va aboutir Ă  Rennes et le reste de la Bretagne ne bĂ©nĂ©ficiera que d’amĂ©nagements modiques. Ainsi, en distance-temps, il sera plus rapide par le train de faire un Rennes-Paris (349 km) qu’un Rennes-Brest (241 km). L’oubli de la maritimitĂ© et une forme de nĂ©gligence pour les enjeux strictement pĂ©ninsulaires expliquent largement la prĂ©sence d’un diffĂ©rentiel est-ouest grandissant. Enfin, dans le dĂ©tail, il est Ă  noter que les espaces en situation de carrefour se sont nettement plus dĂ©veloppĂ©s au plan dĂ©mographique que les zones de confins.

Sur un siĂšcle et demi d’évolution dĂ©mographique en Bretagne, c’est au sens large l’estuaire de la Loire qui a connu l’attractivitĂ© la plus forte. Les communes situĂ©es sur les grands axes routiers (axes Nantes-Ancenis, Rennes-Saint-Malo, effet de l’A84
.) et disposant d’échangeurs ont connu une attractivitĂ© supĂ©rieure, notamment celles situĂ©es Ă  proximitĂ© des villes et celles situĂ©es Ă  mi-chemin entre les villes, car des couples travaillant dans les deux pĂŽles ont intĂ©rĂȘt Ă  se partager les temps de dĂ©placement en bĂ©nĂ©ficiant d’un foncier plus abordable. Les zones planes propices aux grands amĂ©nagements contemporains (surfaces commerciales, zones d’activitĂ©s
) se sont dĂ©veloppĂ©es quand les espaces plus enclavĂ©s ou accidentĂ©s pĂ©riclitaient (les monts d’ArrĂ©e, les Montagnes Noires, le massif granitique de Quintin-Duault
). On constate notamment une marginalisation et un dĂ©peuplement accru de nombreuses communes situĂ©es exactement sur les lisiĂšres interdĂ©partementales. En utilisant la loi rang-taille, le processus explique que les deux villes bretonnes au plus faible dĂ©veloppement relatif soient Redon et Carhaix. A l’inverse, les prĂ©fectures ou villes sises au cƓur des dĂ©partements (Rennes, Nantes, voire Saint-Brieuc) ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’amĂ©nagements ou de largesses supĂ©rieurs et gagnĂ© en attractivitĂ©.

Il existe donc un modĂšle concernant l’évolution dĂ©mographique bretonne. Plus une commune est urbaine, littorale, placĂ©e au sud et Ă  l’est, en situation de carrefour et plane, plus elle s’est peuplĂ©e. A l’inverse, plus on se situe dans une commune rurale ou surtout agricole, dans l’Argoat, au nord-ouest, en situation de confins et difficile d’accĂšs voire montagneuse (Berrien, Scrignac, La FeuillĂ©e
), plus elle est concernĂ©e par la dĂ©population. Le modĂšle est intĂ©ressant car il explique qu’à l’échelle rĂ©gionale c’est le pays nantais, disposant de tous les avantages, qui a le plus progressĂ© (en attractivitĂ©, pour la gĂ©ographie du prix des sols
) alors qu’à l’inverse le « centre-nord-ouest Â» Bretagne est peu couru (il est Ă  l’ouest sans bĂ©nĂ©ficier des dynamiques du littoral, plus Ă©levĂ© etc.). A l’échelle locale aussi, une ville comme Vannes, situĂ©e plus Ă  l’est et au sud, bĂ©nĂ©ficie d’une dynamique et attractivitĂ© supĂ©rieure Ă  celle de Quimper. De la mĂȘme façon, l’attractivitĂ© et l’image de Saint-Malo l’emportent dĂ©sormais sur celles de Saint-Brieuc et surtout de Morlaix, quand bien mĂȘme les villes avaient des notoriĂ©tĂ©s Ă©quivalentes au 19e siĂšcle. Bien sĂ»r, grĂące notamment Ă  la mobilisation de quelques capitaines d’industrie, il existe quelques exceptions avec des communes qui avaient tout pour perdre mais se sont rĂ©vĂ©lĂ©es (par exemple la Gacilly avec le groupe Rocher). Le modĂšle de peuplement / dĂ©peuplement n’en est pas moins exact et pose question sur l’avenir du lien entre les Bretons et leurs pays.

En effet, cette Ă©poque aura globalement initiĂ© un progrĂšs fantastique corrĂ©lĂ© Ă  l’effondrement des liaisons entre les Bretons et leur terre. En nĂ©gligeant certaines valeurs collectives ou de partages, voire une approche polycentrique qui Ă©tait trĂšs prĂ©sente dans les Ă©crits du CELIB (par exemple dans l’ouvrage « Bretagne, une ambition nouvelle Â»), cette phase de croissance n’aura pas bĂ©nĂ©ficiĂ© Ă  tous de façon Ă©gale. En lien avec la faiblesse du pouvoir rĂ©gional, la montĂ©e de puissance de certains intĂ©rĂȘts urbains ou mĂ©tropolitains l’a emportĂ© sur les intĂ©rĂȘts rĂ©gionaux. N’oublions pas, par exemple, qu’aujourd’hui le budget couplĂ© de Rennes et de Rennes MĂ©tropole est supĂ©rieur au budget de la Bretagne administrĂ©e. Ainsi, le rapport de force territorial s’est opĂ©rĂ© au profit des « mĂ©tropoles Â», la totalitĂ© des maires des grandes villes voulant voir leurs villes « grossir Â» sans grand souci des Ă©quilibres dĂ©mographiques. De fait, on a puissamment privilĂ©giĂ© une vision tertiaire du dĂ©veloppement, concentrĂ© ces emplois serviciels dans les mĂ©tropoles et laissĂ© partir l’habitat pĂ©riurbain dans tous les sens.


Il ressort de ces choix d’amĂ©nagement au moins deux limites.

La premiĂšre, en raison du diffĂ©rentiel du prix du foncier, est la dynamique d’exclusion par la mobilitĂ© des salariĂ©s les plus pauvres en lointaine couronne et des jeunes du littoral. MalgrĂ© les politiques actives de logement social, le zoning gĂ©nĂ©rationnel et social de la Bretagne s’est considĂ©rablement renforcĂ©, notamment depuis les annĂ©es 1970. Dans le centre des villes, on trouve des personnes ĂągĂ©es trĂšs riches et des jeunes de 20 Ă  30 ans disposant de revenus modiques. Les premiĂšres couronnes (Saint-GrĂ©goire Ă  Rennes) regroupent essentiellement des actifs ĂągĂ©s, souvent proches de la retraite et riches. Par contre, Ă  environ 30 kilomĂštres des villes, le niveau moyen des revenus de la population est divisĂ© par quatre. Ces communes regroupent des jeunes actifs (30-55 ans) et leurs enfants (5-20 ans) et des populations marginalisĂ©es souvent dĂ©pendants de la ville pour leurs emplois mais ne pouvant y rĂ©sider. Enfin, les communes littorales les plus rĂ©sidentielles sont trĂšs ĂągĂ©es (60 % de plus de 60 ans dix mois sur 12 Ă  la Baule) et largement peuplĂ©es de retraitĂ©s privilĂ©giĂ©s (Dinard, Quiberon, Carnac-Plage
). Exclus de ces territoires, les jeunes se placent en situation rĂ©tro-littorale pour avoir accĂšs Ă  la propriĂ©tĂ©. Le premier problĂšme de l’évolution dĂ©mographique bretonne est donc d’avoir suscitĂ© des phĂ©nomĂšnes trĂšs vifs de sĂ©grĂ©gation spatiale et gĂ©nĂ©rationnelle.

Le second, sans doute plus important, est de s’ĂȘtre quelque part laissĂ© enferrer dans une Ă©conomie de la facilitĂ© qui aujourd’hui n’est pas dĂ©nuĂ©e de risque. MalgrĂ© leur pauvretĂ© et une pĂ©riode qu’il ne faut surtout pas idĂ©aliser, nos aĂŻeux contrĂŽlaient l’essentiel de ce qu’ils consommaient. Or, en quelques dĂ©cennies, la plupart des Bretons dĂ©pendent dĂ©sormais totalement des autres pour son alimentation, ses besoins Ă©nergĂ©tiques etc. L’économie actuelle a Ă©tĂ© fondĂ©e sur le principe de la mĂ©diation (des emplois serviciels, tertiaires
) au moment prĂ©cis oĂč l’économie de la dĂ©sintermĂ©diation les dĂ©truit. La fragilitĂ© Ă©conomique actuelle du dispositif nous semble actuellement grandement minimisĂ©e par les Ă©lites au pouvoir. A l’instar de ce qui s’est passĂ© en GrĂšce ou au Portugal (250 000 suppressions de fonctionnaires en 5 ans), un effondrement de ces emplois tampons est malheureusement probable. Les commerces souffrent (librairies, vĂȘtements etc.) et le taux de vacance commerciale dĂ©passe dĂ©sormais les 10 % dans de nombreuses mĂ©tropoles. Surtout, les incontournables rĂ©formes budgĂ©taires vont entraĂźner de nombreuses suppressions d’emplois dans le secteur public et tout particuliĂšrement dans les organismes d’un Etat surendettĂ© (2000 milliards de dettes). Au regard de ce scĂ©nario qui n’est pas une vision millĂ©nariste puisqu’il se rĂ©alise Ă  nos frontiĂšres, il est assez hallucinant de suivre l’entĂȘtement des Ă©lites mĂ©tropolitaines pour que « rien ne change Â». Pour elles, c’est sĂ»r, l’avenir sera mĂ©tropolitain.

Le projet Viasilva Ă  Rennes envisage un nouvel Ă©co-quartier crĂ©ant 40 000 habitants et « 25 000 emplois Ă  l’horizon 2040 Â» sans qu’une seule Ă©tude sĂ©rieuse ne signifie d’oĂč naĂźtront ces professions. Or, il ne suffit pas de claquer des doigts pour crĂ©er 25 000 emplois. La plupart des mĂ©tropoles se gargarisent d’un Ăąge d’or et engagent des projets pharaoniques forts coĂ»teux (nouvelle ligne de tramway ou de mĂ©tro, centre des CongrĂšs
) au moment prĂ©cis oĂč il faut sans doute se prĂ©parer Ă  l’animation d’une Ă©conomie de la prĂ©caritĂ©. Entendons-nous bien. Nous souhaiterions bien sĂ»r que l’argent coule Ă  flot et que cette Ă©conomie de l’aisance se renforce. Sauf que l’essentiel des indicateurs scientifiques tend Ă  dĂ©montrer que l’on risque inĂ©luctablement de tomber trĂšs lourdement de la chaise et qu’il va falloir renouer avec la production tangible de richesses.


Une nouvelle Ă©tape

Envisager la prochaine Ă©tape bretonne est Ă©videmment un dĂ©fi redoutable tant pĂšse aujourd’hui le poids des incertitudes. Pour lors, on constatera que la Bretagne suit une forme de scĂ©nario d’amĂ©nagement Ă  « vau l’eau Â» qui conduit indiscutablement Ă  sa banalisation. De fait, sans certitude, quelques pistes prospectives et constructives peuvent Ă  diffĂ©rentes Ă©chelles ĂȘtre Ă©voquĂ©es pour un scĂ©nario plus volontariste.

Actuellement, on l’a Ă©voquĂ©, le cheminement de l’amĂ©nagement du territoire breton est finalement peu original au regard de ce que l’on trouve dans d’autres rĂ©gions. Les tendances Ă  l’urbanisation, Ă  la pĂ©riurbanisation, Ă  la dĂ©sertification des campagnes et Ă  la gĂ©rontocroissance littorale ne sont pas l’apanage de la Bretagne. Si la marginalisation relative de la Basse Bretagne est plus spĂ©cifique, la Bretagne actuellement Ă©volue dans le droit fil de ce qui est considĂ©rĂ© comme « tendance Â». Les bagarres de Rennes et de Brest pour accompagner Nantes dans le club français des mĂ©tropoles illustrent parfaitement cette normalisation. Sans plus d’interrogation, la plupart des territoires bretons se sont engagĂ©s dans la rĂ©alisation de SCOT et de PLU alors que ces documents, qui opposent comme dans les territoires d’openfield les zones urbaines, agricoles, environnementales
 s’opposent totalement Ă  la gĂ©nĂ©tique d’un bocage breton qui prĂ©cisĂ©ment se singularise par la mixitĂ©. Toutefois, en dehors de quelques communes se bagarrant pour la reconnaissance de leurs singularitĂ©s (par exemple SĂ©rent, qui voulait densifier ses hameaux plutĂŽt que de construire en pĂ©riphĂ©rie du bourg un lotissement indigeste), les Bretons sont entrĂ©s dans les cases de l’amĂ©nagement indivisible.

Si l’on ajoute Ă  ces choix certaines dĂ©cisions rĂ©gionales (le financement Ă  un tiers de la LGV vers Rennes plutĂŽt que les liaisons rĂ©gionales, l’éventuelle centrale Ă  gaz de Landivisiau plutĂŽt que les Ă©nergies bretonnes
), il est sensible que l’esprit alternatif qui prĂ©sidait parfois aux choix du CELIB s’est sensiblement Ă©rodĂ©. Cela dit, la Bretagne est loin d’ĂȘtre totalement normalisĂ©e et reste nettement plus polycentrique que d’autres. De mĂȘme, il serait injuste de stigmatiser Ă  l’excĂšs un Conseil rĂ©gional qui, malgrĂ© son absence d’autonomie financiĂšre, appuie aussi des projets bretons (les Ă©nergies marines renouvelables, la promotion de la langue, la valorisation des pays, le projet d’équipement en fibre optique, les actions trĂšs intĂ©ressantes Ă  l’échelle rĂ©gionale de l’EPF breton pour la valorisation Ă©conome, Ă©conomique et sociale du foncier.

Cela dit, le potentiel breton reste Ă  valoriser pour l’écriture singuliĂšre, mariant prĂ©cisĂ©ment et intimement l’avenir breton Ă  sa gĂ©ographie. On l’a dit, le choix de mĂ©tropoles concentrationnaires n’est pas forcĂ©ment partagĂ©. DĂ©jĂ , en s’inscrivant dans des logiques de croissance et de taille critique, elles jouent davantage la carte de la concurrence que des complĂ©mentaritĂ©s et ces tropismes suscite des rivalitĂ©s ou des dissensions (les critiques ou mĂ©fiances des Brestois pour Rennes, des Rennais pour Nantes
). Surtout, ces ambitions mĂ©tropolitaines par dĂ©finition localisĂ©es s’écrivent Ă  l’inverse d’un projet d’amĂ©nagement territorial de portĂ©e rĂ©gionale. En date du 15 novembre 2011, « l’appel pour l’équilibre urbain de la Bretagne Â» a Ă©tĂ© signĂ© par des personnalitĂ©s de tous les horizons (universitaires, chefs d’entreprise
) et des dĂ©cideurs politiques majeurs de droite comme de gauche (Pierre MĂ©haignerie, Claudy Lebreton, Daniel Cueff, Thierry Burlot, Françoise Gatel, Christian Troadec, Olivier Dulucq, Richard Ferrand, Jean-Michel Le Boulanger, Herri Gourmelen, Dominique Ramard, Francoise Louarn etc.). Cette mobilisation illustre ce souci breton du collectif et d’un amĂ©nagement partagĂ© et Ă©quilibrĂ© des dynamiques territoriales. Dans ce champ plus politique et en lien avec les projets de rĂ©forme de l’Etat, les demandes rĂ©centes de la rĂ©gion d’avoir, en lien avec les pays ou les bassins de vie, des compĂ©tences Ă©largies sur l’ensemble des cinq dĂ©partements participent Ă  cette dynamique.

En effet, des prĂ©rogatives et un rĂ©el projet d’envergure rĂ©gional sont aujourd’hui indispensables pour transcender et en quelque sorte sublimer ces Ă©goĂŻsmes urbains. Tant que le budget de la Bretagne restera infĂ©rieur Ă  celui de ses principales mĂ©tropoles, il n’y aura pas grand-chose Ă  faire. Dans les dynamiques d’amĂ©nagement du territoire et donc de peuplement, ces rĂ©alitĂ©s politiques ne peuvent pas ĂȘtre nĂ©gligĂ©es. Un rĂ©el leadership de la rĂ©gion et des dĂ©cisions adaptĂ©es Ă  l’originalitĂ© de la pĂ©ninsule (des liaisons internes plutĂŽt qu’un bout de LGV) apparaissent cruciales pour l’avenir et l’identitĂ© du pays.

Cela dit, tout n’est pas affaire de politique et les Ă©volutions Ă©conomiques peuvent aussi rĂ©vĂ©ler la pertinence Ă©conomique ou sociale de ce polycentrisme breton. Ainsi, les dynamiques rĂ©centes dĂ©montrent, Ă  l’échelle prĂ©cisĂ©ment des pays et des bassins de vie, un mouvement trĂšs vif de reterritorialisation. Ainsi, en rĂ©ponse aux difficultĂ©s Ă©conomiques, on constate dans les territoires bretons une fantastique mobilisation des acteurs pour lutter contre la pauvretĂ© et maĂźtriser quelque chose. Ces dynamiques et revitalisation par le terrain sont particuliĂšrement prĂ©sentes dans le domaine de l’alimentaire et surtout de l’énergie. Partout, mais surtout dans les territoires les plus ruraux souvent dĂ©laissĂ©s par les politiques d’amĂ©nagement (le MenĂ© par exemple, le Coglais
) on constate la levĂ©e d’acteurs qui veulent tout simplement s’en sortir et n’attendent pas un blanc-seing politique pour avancer. Quelque part, c’est donc la prĂ©caritĂ© qui est en train de rĂ©veiller et sans doute de dessiner la Bretagne de demain. Scientifiquement, ces innovations apparaissent plus fortes dans les pays les plus pauvres puisque les gens sont obligĂ©s d’en revenir aux fondamentaux de leurs territoires pour s’en sortir. A BĂ©ganne (Ă©oliennes citoyennes), Ă  Saint-Villes-du-MenĂ© (Geotexia), Ă  TrĂ©margat, dans la communautĂ© de communes du Val d’Ille (projet d’indĂ©pendance Ă©nergĂ©tique Ă  l’horizon 2040 alors que 92 % de l’énergie consommĂ©e y est aujourd’hui importĂ©e), l’économie de demain est dĂ©jĂ  en marche. Ainsi, alors que certains choix mĂ©tropolitains perpĂ©tuent l’amĂ©nagement des conforts, des territoires ruraux sont en train de mettre le bleu de chauffe. En raison du dĂ©clin programmĂ© des emplois serviciels et du secteur tertiaire (une rĂ©cente Ă©tude vient de dĂ©montrer qu’un emploi crĂ©Ă© dans le secteur numĂ©rique dĂ©truisait quatre emplois tertiaires), cette rĂ©volution territoriale ne fait que commencer.

Comme dans tous les Ă©pisodes de crise, elle va replacer sur le devant de la scĂšne les territoires ruraux disposant de ressources immĂ©diatement valorisables. Par la suite, les territoires urbains y viendront peut-ĂȘtre (concept « d’hungry cities Â», villes Ă  Ă©nergie positive
) mais ils prennent du retard et se trompent actuellement de direction, notamment avec cette obsession de la « densification Â» qui dĂ©truit naturellement le ratio de performance entre l’homme et son espace. Toutefois, en lien avec la puissance des contraintes prochaines, il faut rester optimiste et les villes vont bientĂŽt Ă©voluer pour, par la force des choses, se tourner elles aussi vers la valorisation d’une Ă©conomie de la production. Cette Ă©volution indispensable va replacer sur le devant de la scĂšne le concept « d’homme-habitant Â» et imposer le mariage fĂ©cond entre l’homme et le bout de terre qu’il occupe. L’immense rĂ©volution est en marche. En utilisant Ă  plein les nouvelles technologies pour plus de cohĂ©rence, l’ambition doit ĂȘtre de tendre vers la quĂȘte d’une sorte d’alchimie entre l’homme et le milieu gĂ©ographique. Dans ce cadre, l’optimisation du peuplement breton n’est pas une lubie idĂ©ologique mais un paradigme pour produire une forme d’adĂ©quation entre la population et les ressources dont le territoire dispose.


Conclusion

En conclusion, l’étape qui s’ouvre pour la Bretagne apparaĂźt passionnante et ouvre l’immense dĂ©fi d’un lien approfondi avec l’identitĂ© pĂ©ninsulaire.

D’un cĂŽtĂ© on nous annonce une Bretagne trĂšs attractive avec l’enjeu de faire sociĂ©tĂ© et de crĂ©er un ciment avec de nouveaux Bretons qui choisissent le pays et n’en sont pas tous originaires.

De l’autre, les dĂ©fis Ă©conomiques sont tels que l’économie de la « co-naissance Â» va devenir cruciale. Cette derniĂšre peut ĂȘtre simplement dĂ©finie comme le fruit d’une comprĂ©hension et promotion durable du territoire sur lequel on vit. Certes, un pays peut ĂȘtre un simple support de vie que l’on choisit. Toutefois, d’une façon ou d’une autre (implication dans le milieu associatif, dans l’économie sociale ou solidaire, Ă©ducation, actions Ă©conomiques ou culturelles
) il peut ĂȘtre davantage un levier pour renforcer le vivre ensemble. Au delĂ  du contrat social, les contraintes peuvent initier une forme de « contrat spatial Â» pour marier des itinĂ©raires de vie Ă  des projets territoriaux.

Dans ce cadre, l’éducation Ă  la matiĂšre de Bretagne est un enjeu tout Ă  fait crucial. La comprĂ©hension et la valorisation des spĂ©cificitĂ©s bretonnes sont entre autres des leviers cruciaux pour bĂątir la Bretagne de demain (le bocage, la construction d’un polycentrisme intelligent, le retour Ă  des fondamentaux pour unir dans l’économie l’Armor et l’Argoat, l’affirmation d’une nouvelle dynamique maritime et logistique, les enjeux culturels et linguistique
).

L’affirmation d’un rĂ©el projet territorial et humain est plus que jamais fondamental. La rĂ©conciliation de « l’homme habitant Â» avec les ressources inhĂ©rentes Ă  la Bretagne peut initier une troisiĂšme Ă©tape crĂ©atrice d’une nouvelle modernitĂ©.



Notes :

  • « Plus encore que les historiens de la Bretagne, ce sont les prĂ©historiens britanniques qui ont, au cours des annĂ©es 30, soulignĂ© l’importance majeure de la frĂ©quentation des mers occidentales (western seaways) pour l’apparition et le dĂ©veloppement des civilisations anciennes de l’Europe Atlantique. Fins de terre isolĂ©es et arriĂ©rĂ©es lorsque les routes maritimes sont fermĂ©es, pĂ©ninsules et Ăźles extrĂȘmes peuvent se transformer en rĂ©gions dynamiques et novatrices lorsque des courants de navigation les unissent et rĂ©pandent ou provoquent les innovations Â». FlatrĂšs P. Europe atlantique et Arc atlantique, Norois 1993, t.40, n°157, p 35-43.
  • GRANGER (R.). Commerces, services et Ă©quipements structurent la Bretagne en 133 bassins de vie, Octant, n°39, INSEE Bretagne, 2012 http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=2&ref_id=19321 - Bassin de vie 2012 en Pays de la Loire : la difficile course Ă  l’équipement du pĂ©riurbain, Etudes, n°112,Insee Bretagne, 2012 http://www.insee.fr/fr/insee_regions/pays-de-la-loire/themes/etudes/etudes112/etudes112.pdf


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