Géographie de la Bretagne/Le tourisme

De SkolVreizhWiki.
Version du 5 octobre 2015 Ă  14:06 par SkolVreizh (discuter | contributions)

(diff) ← Version prĂ©cĂ©dente | Voir la version courante (diff) | Version suivante → (diff)
Aller Ă  : Navigation, rechercher

Sommaire

Le tourisme (1994)

Auteur : Yves Lebahy


Le tourisme : activitĂ© majeure mais problĂ©matique (2014)

Auteur : Yves Lebahy


AssurĂ©ment, l’activitĂ© touristique occupe une place majeure dans la vie de la rĂ©gion. Sur un plan Ă©conomique, elle constitue un secteur important, crĂ©ateur d’emplois et surtout de richesses. Sur un plan social, elle rythme notre calendrier, s’imposant dans notre environnement social et culturel Ă  chaque week-end et durant les congĂ©s d’étĂ©. Enfin et surtout, elle dĂ©finit par ses Ă©quipements et centres d’intĂ©rĂȘt tout un cadre de vie, essentiellement littoral et urbain, agissant par ses impacts sur les paysages, l’amĂ©nagement des territoires, voire leur organisation sociale. Sa place dans la vie rĂ©gionale n’est donc en rien anodine.

Si le tourisme de masse a connu son essor Ă  partir des annĂ©es 60, tout en se renforçant dans les annĂ©es 80/90, ses pratiques et activitĂ©s se sont encore amplifiĂ©es lors de la derniĂšre dĂ©cennie en raison d’une attractivitĂ© accrue de la Bretagne dans une sociĂ©tĂ© oĂč la place des loisirs est de plus en plus importante (+7,4% de croissance en 2000 par exemple). Mais la crise de 2008 est venue tempĂ©rer le processus, obligeant du coup les responsables politiques et de ce secteur Ă  en reconsidĂ©rer les orientations et Ă  s’interroger sur certains de ses aspects pervers, ceux que dĂ©nonçait dĂ©jĂ  le chapitre prĂ©cĂ©dent, Ă©tabli il y a 20 ans.


Un secteur d’activitĂ© incontournable

Au fil des dĂ©cennies, l’activitĂ© touristique a donc pris une place considĂ©rable dans l’économie rĂ©gionale au point de constituer un secteur dĂ©sormais vital pour la rĂ©gion. Le chiffre d’affaires qu’elle rĂ©alise, atteint plus de 5,2 Mds d’€ en 2011 (3,6 Mds pour la RĂ©gion Bretagne et 1,6 Mds pour la Loire Atlantique). En RĂ©gion Bretagne, elle constitue le second secteur d’activitĂ©s, alimentant environ 8% de son PIB, prĂšs de 20% de ce chiffre d’affaires rĂ©sultant de son hĂŽtellerie et de ses campings privĂ©s (donnĂ©es du CRT). C’est le rĂ©sultat des 123 millions de nuitĂ©es de sĂ©jours enregistrĂ©es en 2011 (98 M en RĂ©gion Bretagne ; 25,7 M en Loire Atlantique), preuve de l’intĂ©rĂȘt portĂ© par les touristes Ă  la Bretagne. Ainsi, elle arrive d’ailleurs au 4e rang national comme territoire le plus visitĂ© par les Français, premiĂšre destination pour les sĂ©jours Ă  la mer et attire toujours de nombreux Ă©trangers (entre 13 et 15 % des flux), mĂȘme si ces derniers temps ceux-ci se sont faits plus rares en raison de la crise Ă©conomique affectant les pays europĂ©ens. A l’inverse, celle-ci a renforcĂ© les flux internes au pays, en en faisant ces derniĂšres annĂ©es la « premiĂšre destination spontanĂ©e des Français Â», souvent celle d’un week-end ou d’un bref sĂ©jour.

De cette activitĂ© rĂ©sulte un nombre important d’emplois, dont le chiffre global varie selon les sources. La RĂ©gion Bretagne revendique 66 000 emplois directs dans ce secteur (51 000 salariĂ©s et 15 000 employeurs) ; la Loire Atlantique 20 400 dans des proportions Ă©quivalentes. Ces chiffres peuvent sembler importants au regard d’autres secteurs d’activitĂ©s de la rĂ©gion. Il faut cependant relativiser ces donnĂ©es car les emplois permanents ne reprĂ©sentent qu’à peine 1/3 des emplois directs soit pour la totalitĂ© de la rĂ©gion une trentaine de milliers d’emplois permanents, mais c’est presque autant que le secteur de l’agriculture. Le reste est souvent constituĂ© d’emplois saisonniers, conjoncturels, sous qualifiĂ©s et trop souvent sous rĂ©munĂ©rĂ©s. Au regard du chiffre d’affaire opĂ©rĂ©, les retombĂ©es sociales directes restent donc bien relatives et c’est lĂ  une des caractĂ©ristiques majeures de ce secteur.

DerriĂšre ces donnĂ©es brutes, se dessinent cependant des nuances. En dĂ©pit des efforts rĂ©alisĂ©s pour diversifier cette activitĂ©, l’essentiel de sa pression reste littorale. Au moins 65% des nuitĂ©es personnelles enregistrĂ©es dans les structures d’accueil s’opĂšrent au bord de la mer. Du coup, de grandes diffĂ©rences de frĂ©quentation existent entre bassins touristiques, le littoral sud, le golfe du Morbihan particuliĂšrement, attirant davantage. Le dĂ©partement du Morbihan concentre Ă  lui seul 33% des frĂ©quentations touristiques de la RĂ©gion Bretagne qui assurent Ă  elles seules 11% de son PIB, le FinistĂšre 29%, les CĂŽtes d’Armor,22% , l’Ille et Vilaine seulement 15%. Par ailleurs, si les structures d’accueil (hĂŽtellerie, rĂ©sidences de tourisme, chambres d’hĂŽtes) reçoivent une part importante des touristes, l’hĂ©bergement non marchand reste une des caractĂ©ristiques majeures du tourisme en Bretagne. L’hĂ©bergement dans la famille ou chez des amis, qui s’est renforcĂ© avec la crise, tout comme celui en rĂ©sidences secondaires dont le parc est important, restent dominants, amplifiant largement l’évaluation qui peut ĂȘtre faite de la frĂ©quentation touristique affectant la rĂ©gion. La RĂ©gion Bretagne recense en effet prĂšs de 20% de rĂ©sidences secondaires sur l’ensemble de ses 1,695 M. de logements recensĂ©s (soit 331 000 logements en 2008). La construction de ce type d’habitat a d’ailleurs connu une augmentation au cours des annĂ©es 2002-2007, 35 % des logements construits en RĂ©gion Bretagne ayant alors cette affectation. Ces formes d’hĂ©bergement alimenteraient entre 60 Ă  80% de la frĂ©quentation selon les lieux (l’estimation en Loire Atlantique est de 79%). On reste lĂ  sur une spĂ©cificitĂ© majeure de la Bretagne, celle d’un tourisme encore et essentiellement familial et de villĂ©giature.


Une offre touristique variée et riche

Au cours des quarante derniĂšres annĂ©es, la Bretagne a su se doter d’un parc important d’équipements qui rĂ©pond aux besoins de cette activitĂ©. Cela contribue d’ailleurs Ă  l’attrait de la rĂ©gion, notamment en matiĂšre d’hĂ©bergements et installations de loisirs. Les plaquettes des comitĂ©s dĂ©partementaux ou rĂ©gionaux du tourisme regorgent d’informations relatives Ă  ces infrastructures. HĂŽtels classĂ©s (1 132), gĂźtes de France et chambres d’hĂŽtes (13 500), campings classĂ©s (plus de 800), restaurants (prĂšs de 6 000 dont plus de 300 rĂ©fĂ©rencĂ©s), rĂ©sidences de tourisme et hĂ©bergements collectifs offrent toute une variĂ©tĂ© d’accueils et la liste est loin d’ĂȘtre exhaustive.

ParallĂšlement la Bretagne, au fil des ans, s’est dotĂ©e d’équipements de loisirs rĂ©pondant aux attentes de ces touristes en villĂ©giature. Une vingtaine de stations balnĂ©aires renommĂ©es, huit palais des congrĂšs, 14 casinos, 14 centres de thalassothĂ©rapie, 59 golfs, agrĂ©mentent ses capacitĂ©s d’accueil. Mais c’est surtout vers les activitĂ©s nautiques que les Ă©quipements se sont multipliĂ©s, offrant les installations nĂ©cessaires Ă  la pratique de la plaisance et des multiples sports nautiques. Car son rĂ©seau de 117 ports de plaisance offrant prĂšs de 40 000 places sur ponton fait de la Bretagne une rĂ©gion dĂ©sormais rĂ©putĂ©e pour la pratique de cette activitĂ© de loisir. Proposant ses cĂŽtes dĂ©coupĂ©es et ses Ăźles, ses bassins de navigation variĂ©s, profitant d’un rĂ©seau structurĂ© de ports depuis la crĂ©ation en 1992 de l’Association des Ports de Plaisance de Bretagne (APPB) qui en fĂ©dĂšre un grand nombre, mettant ainsi en synergie leurs services et infrastructures, la Bretagne dispose lĂ  d’une machine Ă©conomique performante. Si la mise en place et la gestion de cet outil n’a pas Ă©tĂ© et n’est toujours pas sans poser problĂšme (clapage des vases notamment), il est dĂ©sormais en place et contribue Ă  cette image d’identitĂ© maritime qu’elle diffuse.

Mais Ă  cĂŽtĂ© de ce tourisme sportif et de loisirs, depuis 20 ans la Bretagne met aussi l’accent sur un autre crĂ©neau, celui de son patrimoine culturel, des activitĂ©s artistiques et des grands Ă©vĂšnements. Car la rĂ©gion est terre de patrimoine, jouissant d’un rĂ©seau de ville-ports fort ancien et original, de 23 villes d’Art et d’Histoire, de Villes Historiques et de 25 Petites citĂ©s de caractĂšre, d’une cinquantaine de Communes de Patrimoine rural. Mais c’est surtout un patrimoine qui s’est accumulĂ© sur cette pĂ©ninsule au fil des temps et qui aujourd’hui tĂ©moigne de ses riches hĂ©ritages. Ensembles mĂ©galithiques, chapelles et manoirs, phares en mer et navires traditionnels, citadelles et ouvrages dĂ©fensifs sont autant de buts d’excursion et participent Ă  l’originalitĂ© des paysages, Ă  l’animation des lieux. Ce potentiel touristique, longtemps dĂ©laissĂ© est aujourd’hui mis en valeur.

Mais plus rĂ©cemment c’est la culture immatĂ©rielle qui donne toute sa force au tourisme en Bretagne. Depuis les annĂ©es 80, grands festivals de musique traditionnelle ou contemporaine aux affiches variĂ©es (Vieilles Charrues, Festival Interceltique, de Cornouaille, du bout du Monde, Transmusicales, Art rock), fĂȘtes maritimes ou autres, fest noz nombreux, festivals littĂ©raires (Grand voyageurs, Quai des bulles), photographiques (La Gacilly), expositions de peinture s’appuyant sur un riche rĂ©seau de musĂ©es, rassemblent du printemps Ă  l’automne des milliers de festivaliers et d’amateurs. AlimentĂ©s par la forte production culturelle locale (artistes, Ă©crivains
), ces Ă©vĂšnements ponctuels constituent dĂ©sormais les points forts d’une saison touristique, attirant les foules, agrĂ©mentant les sĂ©jours.

DĂ©sormais la Bretagne dispose d’un vĂ©ritable outil touristique, variĂ© et performant. C’est l’image qu’elle donne Ă  l’extĂ©rieur et qu’elle cherche Ă  vĂ©hiculer (Breizh Touch de 2007), celle d’une terre vivante et originale, ouverte et agrĂ©able Ă  vivre. Mais son ampleur implique de le faire vivre.

Les impacts de cette activité sur les territoires

DĂ©jĂ , il y a 20 ans, lors de la prĂ©cĂ©dente Ă©dition, les limites d’un tel systĂšme Ă©taient soulignĂ©es, transformant des activitĂ©s de loisirs, nĂ©cessaires Ă  tout individu, en une organisation Ă©conomique cherchant Ă  tirer systĂ©matiquement tout avantage de situations hĂ©ritĂ©es au risque d’un appauvrissement inĂ©luctable de ce qui fait l’originalitĂ© et la richesse d’un territoire (spirale de la Force des choses de Scharzenbach). A l’époque, les dĂ©bats autour des crĂ©ations de stations balnĂ©aires et de ports de plaisance notamment Ă©taient vifs. Heureusement quelques scandales (Trebeurden) et l’arrivĂ©e de la Loi littoral en janvier 1986 ont calmĂ© certains appĂ©tits et limitĂ© ces Ă©quipements lourds tant pour les milieux et les paysages que pour les contribuables.

Toutefois, si les deux derniĂšres dĂ©cennies ont Ă©tĂ© plus calmes en matiĂšre de grandes rĂ©alisations touristiques, passĂ©es de mode, la pression n’est pas pour autant retombĂ©e et s’est faite plus insidieuse. Au contraire mĂȘme, l’engouement dont jouit la Bretagne Ă  partir de la fin des annĂ©es 90, en fait dĂ©sormais la destination littorale la plus recherchĂ©e de mĂ©tropole. Cette situation rĂ©sulte pour partie d’une saturation et d’une banalisation du tourisme mĂ©diterranĂ©en, grande destination estivale des annĂ©es 60 Ă  80, conduisant de nombreux touristes Ă  rechercher des lieux plus conviviaux et plus authentiques. Ces changements de destination ont pu ĂȘtre observĂ©s et analysĂ©s. Elle trouve aussi son origine dans un accĂšs plus aisĂ© au territoire breton (autoroutes, TGV) Ă  partir des annĂ©es 90, mettant la rĂ©gion Ă  quelques heures de trajet des grands centres mĂ©tropolitains de l’Ile de France ou de l’Europe rhĂ©nane. Enfin, la diffusion du mode de vie urbain des grandes agglomĂ©rations, y compris dans la rĂ©gion (Rennes et Nantes) amplifie ce phĂ©nomĂšne, poussant leurs populations Ă  fuir ces concentrations dĂšs qu’un moment de libertĂ© s’offre Ă  elles. Les migrations estivales et de week-end sont lĂ  pour le prouver. S’en est suivie toute une mutation de la rĂ©gion, transformant celle-ci de simple destination touristique en lieu de villĂ©giature.

DĂ©sormais ces deux activitĂ©s sont liĂ©es, mĂȘlant selon les Ă©tapes de la vie, loisirs et rĂ©sidentialisation. Les flux migratoires qu’enregistre actuellement la Bretagne, confirment cette tendance. Sur les 35 000 nouveaux habitants annuels arrivant dĂ©jĂ  et attendus par l’INSEE dans ses prĂ©visions Ă©tablies jusqu’en 2040, 87% proviendraient d’une immigration vers la rĂ©gion. Cependant, ces nouveaux arrivants sont en majoritĂ© des personnes de plus de 50 ans, dotĂ©es d’un fort pouvoir d’achat, lequel leur permet de s’établir dans les agglomĂ©rations littorales ou dans les zones touristiques cotĂ©es. Et leur espĂ©rance de vie limitĂ©e n’est pas sans poser problĂšme Ă  terme. Il en rĂ©sulte toute une transformation des espaces littoraux, dont les aspects les plus perceptibles des annĂ©es 2000 ont Ă©tĂ© la spĂ©culation immobiliĂšre rĂ©sultant de leur volontĂ© de s’installer en ces lieux touristiques et la multiplication de rĂ©sidences secondaires ou principales, majoritairement pavillonnaires, qui ont nappĂ© les espaces littoraux et rĂ©tro-littoraux tout en dilatant les villes-ports traditionnelles. Surtout leur venue a contribuĂ© Ă  un processus d’exclusion des populations autochtones et des activitĂ©s traditionnelles dĂ©pendantes de ces milieux : au nom d’une vision Ă©dĂ©nique, la vie littorale s’oriente uniquement vers les loisirs.

Les consĂ©quences sociales et Ă©conomiques sont lourdes en termes d’activitĂ©s, de sĂ©grĂ©gation sociale et gĂ©nĂ©rationnelle. Plus grave, la destruction de ces Ă©quilibres socio-Ă©conomiques particuliers affecte la production de cultures originales, les paysages et cadres de vie qui en rĂ©sultent (voir texte dans le tiroir). L’originalitĂ© touristique de la Bretagne progressivement se dilue. Ce qui en faisait un Ă©lĂ©ment attractif il y a 20 ans encore, disparaĂźt peu Ă  peu, laissant place Ă  des comportements frelatĂ©s et uniformisĂ©s. VĂ©ritable question Ă  traiter si l’on souhaite la pĂ©rennisation de cette activitĂ©.

Autres impacts non nĂ©gligeables et concernant Ă  la fois la vie des populations autochtones et l’avenir du territoire de la rĂ©gion, sont les lourdes atteintes que les concentrations touristiques gĂ©nĂšrent sur les milieux, littoraux particuliĂšrement. La multiplication par trois sur les rivages des populations lors des mois d’étĂ© (ponctuellement jusqu’à 30 fois dans certaines communes littorales) conduisent Ă  la saturation momentanĂ©e des rĂ©seaux de communication. Mais plus grave, leurs besoins Ă©lĂ©mentaires en eau potable, leurs rejets d’eaux usĂ©es, leurs dĂ©chets, impliquent de lourds investissements de la part des collectivitĂ©s locales. Rien d’étonnant que le prix du mĂštre cube d’eau soit ici parmi les plus Ă©levĂ©s de France (plus de 4€ du m3, jusqu’à 8€ dans les Ăźles). Les prĂ©lĂšvements d’eau potable sont parfois problĂ©matiques en Ă©tĂ© malgrĂ© de lourds Ă©quipements d’interconnexion des rĂ©seaux. Plus grave, les stations d’épuration, mĂȘme mises aux normes, ont du mal Ă  assurer des rejets tolĂ©rables pour le milieu maritime bordier en raison des fluctuations importantes des masses Ă  traiter en Ă©tĂ©, ce qui met en pĂ©ril des filiĂšres entiĂšres d’activitĂ©s conchylicoles. Le bassin de Carnac, le Mor Bras particuliĂšrement souffrent, en plus des algues vertes devenues communes sur nos rivages, de pollutions importantes portant atteinte aux filiĂšres halieutiques pourtant vitales pour ces territoires littoraux. En ces domaines, les Ăźles concentrent d’ailleurs toutes les contradictions de telles orientations. Entre dĂ©veloppement du tourisme et maintien des activitĂ©s primaires, entre activitĂ©s conjoncturelles et activitĂ©s pĂ©rennes, des choix cruciaux sont parfois Ă  faire
mais ne sont pas opĂ©rĂ©s !


Les mutations et interrogations résultant de la crise de 2008

Les effets de la crise financiĂšre de 2008, guĂšre perceptibles avant 2010 dans la rĂ©gion et dans ce domaine d’activitĂ© qui repose sur une Ă©conomie redistributive, changent dĂ©sormais la donne et conduisent Ă  revisiter certains schĂ©mas. Car la crise est lĂ  et pour longtemps, changeant durablement les comportements. Les services de la RĂ©gion s’interrogent, les ComitĂ©s RĂ©gionaux du Tourisme sont Ă  la recherche de pistes nouvelles pour maintenir cette activitĂ© si importante pour l’économie, pointant du doigt les faiblesses du systĂšme. Pour ces structures en charge de l’activitĂ©, la Bretagne est dĂ©sormais en « situation de dĂ©crochage touristique Â». La pĂ©riode faste des annĂ©es 2000 est derriĂšre nous.

Dans un contexte trĂšs concurrentiel dans ce genre d’activitĂ© et de mobilitĂ© croissante de la clientĂšle, le tourisme familial et rĂ©sidentiel ne suffit plus Ă  faire vivre l’appareil Ă©conomique actuel. L’intense concurrence entre destinations, prises Ă  l’échelle internationale en raison du faible coĂ»t du transport aĂ©rien (low cost), la baisse rĂ©elle du pouvoir d’achat des mĂ©nages, les attentes de plus en plus exigeantes des clientĂšles en matiĂšre de prestations et d’environnement, bousculent les schĂ©mas encore valides il y a quelques annĂ©es. Entre 2002 et 2012, la Bretagne a enregistrĂ© une perte de 8% des nuitĂ©es totales, 21% en ce qui concerne celles des Ă©trangers. Le secteur non marchand (chambres d’hĂŽtes) semble le plus affectĂ©. C’est que les comportements ont changĂ©. La dĂ©valuation de la Livre a dĂ©tournĂ© les Britanniques d’une rĂ©gion oĂč leur prĂ©sence Ă©tait pourtant traditionnelle (voir chapitre de 1994). Les autres clientĂšles Ă©trangĂšres, notamment du sud de l’Europe trĂšs touchĂ©es par la crise (Espagnols, Italiens) se sont rarĂ©fiĂ©es. Les visiteurs accentuent leurs incursions de quelques jours, conçues au dernier moment (rĂŽle du Net), au dĂ©triment des sĂ©jours longs. L’embellie conjoncturelle de 2013 qui sauve la saison, rĂ©sulte certes du temps clĂ©ment affichĂ© lors du mois d’aoĂ»t mais surtout du fait que la Bretagne a constituĂ©, en ce temps de crise, une destination sans risque, peu coĂ»teuse, de proximitĂ©, attirant une part importante de la population nationale en manque de dĂ©paysement.

Si les visiteurs affichent des taux de satisfaction Ă©levĂ©s de leur sĂ©jour (83%), soulignant au passage la qualitĂ© de l’environnement, de l’accueil et la sĂ©curitĂ©, il apparaĂźt de plus en plus nĂ©cessaire de s’adapter Ă  ces changements qui sont certes techniques mais surtout comportementaux. Du coup, une remise en cause profonde s’opĂšre actuellement au niveau des structures touristiques afin de relancer cette activitĂ©. Les faiblesses de l’appareil sont soulignĂ©es : problĂšme de renouvellement des clientĂšles, disparition de celles d’habituĂ©s, dĂ©faut d’organisation globale, dispersion des acteurs, vieillissement des Ă©quipements, surfrĂ©quentation de certains secteurs comme le golfe du Morbihan par exemple.

Des interrogations plus profondes d’ailleurs apparaissent quant Ă  l’avenir de ces zones entiĂšres qui ont construit leur dĂ©veloppement sur les dĂ©marches rĂ©sidentielles. Dans un contexte de crise et de diminution de revenu des mĂ©nages, quel est l’avenir de ces trop nombreuses rĂ©sidences secondaires ? Leur coĂ»t Ă©levĂ© ne favorise guĂšre la vente (baisse des prix, stagnation du marchĂ© de l’immobilier, vieillissement des villas) ou la reprise, lors de successions, par les jeunes gĂ©nĂ©rations aux revenus moindres et aux comportements diffĂ©rents de ceux de leurs aĂźnĂ©s. Ne risque-t-on pas de voir naĂźtre des friches touristiques en certains lieux ? C’est toute une vision diffĂ©rente du tourisme qui prend forme et s’adapte difficilement Ă  une approche purement Ă©conomique de cette activitĂ©. Il en rĂ©sulte la dĂ©finition de nouvelles stratĂ©gies de marketing et de communication ; visant Ă  ouvrir l’ensemble du territoire de la Bretagne Ă  cette activitĂ©, avec la dĂ©finition de grands espaces de frĂ©quentation liant littoral et intĂ©rieur par bassins, ce que le CTR nomme les « Destinations touristiques de Bretagne Â», impliquant davantage les collectivitĂ©s locales. Depuis 2007 particuliĂšrement, le «tourisme vert Â» intĂ©rieur est valorisĂ©, s’appuyant sur les parcs de loisirs, l’accueil Ă  la ferme ou chez l’habitant, les chemins de randonnĂ©e, les canaux et voies vertes. Mais la question n’est-elle pas plus globale ?


Vers l’idĂ©e d’un tourisme durable ou intĂ©grĂ©

La RĂ©gion essaie d’impulser cette idĂ©e Ă  travers son « Acte 2 du SchĂ©ma rĂ©gional touristique Â» (2013) plaçant le tourisme au sein de la vie des territoires et l’identitĂ© de la rĂ©gion au cƓur de l’offre. Vaste projet dont sans doute tous les paramĂštres sont loin d’ĂȘtre pris en compte. Car il s’agit bien, dans une telle dĂ©marche, « de tout mettre en Ɠuvre pour trouver l’équilibre entre les aspects Ă©conomiques, sociaux et environnementaux de l’économie touristique Â» pour reprendre les propos des initiateurs de ce projet. Y est Ă©galement fait rĂ©fĂ©rence Ă  « la culture vivante transmise par les Bretons Â».

Ces objectifs annoncĂ©s de « tourisme durable Â» constituent certes un progrĂšs par rapport aux pratiques en cours. Mais ils impliquent des changements radicaux du comportement des acteurs et de la clientĂšle, lesquels ne peuvent s’opĂ©rer rapidement. Devant permettre une meilleure rencontre entre habitants et visiteurs cette pratique nouvelle suppose un Ă©talement touristique difficile Ă  mettre en place. Elle nĂ©cessite par ailleurs un rĂ©Ă©quilibrage de l’offre d’hĂ©bergement, devant s’orienter davantage vers l’Argoat. Elle va jusqu’à concevoir un tourisme d’immersion au sein de communautĂ©s via des Ă©vĂšnements festifs. Enfin elle rĂ©clame une mise en cohĂ©rence des offres et des services proposĂ©s, ce qui suppose coordination des Ă©quipements et des politiques, gestion globale Ă  l’échelle rĂ©gionale et non locale
 une sorte de vƓu pieux Ă  imposer dans un monde oĂč la concurrence est traditionnellement fĂ©roce.

Mais surtout, comme pour l’art de la guerre, les orientations et dĂ©cisions ne doivent-elles dĂ©pendre que du seul ressort des acteurs directement concernĂ©s, professionnels du tourisme, collectivitĂ©s locales, responsables politiques ? On le mesure en lisant les objectifs de ce SchĂ©ma rĂ©gional touristique dans lequel il est suggĂ©rĂ© « de dĂ©velopper une rĂ©elle Ă©conomie touristique sur la Bretagne en concertation avec l’ensemble des acteurs touristiques et politiques Â» de la rĂ©gion. Dans un cadre vĂ©ritablement intĂ©grĂ©, cette activitĂ© ne doit-elle ĂȘtre analysĂ©e qu’à travers la seule perception des professionnels du secteur ?

Le tourisme est certes une activitĂ© Ă©conomique majeure et un fait incontournable de sociĂ©tĂ©. Mais s’appuyant sur les ressources d’une collectivitĂ©, elle implique tous les citoyens qui vivent, habitent et travaillent sur son territoire. Au-delĂ  des jeux marchands de ce secteur, c’est donc un nouvel Ă©quilibre qu’il faut trouver entre, bien sĂ»r, les acteurs directement concernĂ©s par l’activitĂ©, mais aussi tous ceux qui sont indirectement impactĂ©s par ses effets dans leur cadre de vie et de travail. Car ce sont eux qui construisent les paysages originaux qui sĂ©duisent, qui Ă©laborent les cultures diffĂ©rentes qui attirent, qui font de la Bretagne ce territoire si particulier et plein d’attraits. Le tourisme ne deviendra rĂ©ellement durable que lorsqu’il ne s’imposera plus dans une vision de marketing stĂ©rĂ©otypĂ©e et spĂ©cialisĂ©e mais, Ă  l’inverse, quand il sera le produit d’une vĂ©ritable fusion des activitĂ©s et des hommes, c’est Ă  dire profitable Ă  tous (ouvert Ă  des formes de pluri-activitĂ©s) et intĂ©grĂ© aux impĂ©ratifs de prĂ©servation des milieux. Une telle lecture supposerait la constitution d’un « Conseil RĂ©gional du Tourisme», semblable Ă  celui Ă©laborĂ© pour la gestion littorale et de la mer, et rĂ©unissant, sur le mĂȘme principe, tous les types d’acteurs concernĂ©s, Ă  savoir les professionnels du tourisme et les reprĂ©sentants politiques bien sĂ»r, mais aussi ceux d’autres secteurs d’activitĂ©s, des associations et des compĂ©tences d’expertise. Vaste chantier, bien utopique peut-ĂȘtre !

Atteindre de tels objectifs renforcerait alors les apports Ă©conomiques et d’échanges culturels qu’une telle activitĂ©, ainsi conçue, pourrait apporter Ă  la rĂ©gion.


Bibliographie :

  • LEBAHY Yves et Le DELEZIR Ronan, Le littoral agressĂ© - Pour une politique volontariste de l’amĂ©nagement en Bretagne, Editions ApogĂ©e, novembre 2006.
  • LEBAHY Yves, « La mer et le littoral, enjeux majeurs de l’amĂ©nagement en Bretagne et Ă©lĂ©ments d’affirmation d’une identitĂ© bien particuliĂšre, dans Bretagne un autre littoral, ouvrage collectif de « GĂ©ographes de Bretagne Â», Editions ApogĂ©e, janvier 2009.
  • Ouvrage collectif, Explorateurs d’avenirs, chapitre 2, « Un tourisme durable au service de la Bretagne Â», Bretagne Prospective, avril 2014.




TIROIR : Le tourisme


Documents consultables dans le tiroir "Tourisme" :



L’économie du tourisme et de la villĂ©giature : une hĂ©rĂ©sie en termes d’amĂ©nagement responsable et durable

Auteur : Yves LEBAHY (Professeur agrĂ©gĂ© de gĂ©ographie - Master l’amĂ©nagement maritime et littoral - UniversitĂ© de Bretagne Sud – Lorient)


Une analyse effectuée à travers le cas de la Bretagne (Janvier 2009)


VoilĂ  15 ans dĂ©jĂ  que, dans un chapitre consacrĂ© au tourisme de l’ouvrage GĂ©ographie et amĂ©nagement de la Bretagne, je dĂ©nonçais les dĂ©sordres multiples occasionnĂ©s par cette activitĂ© sur les littoraux de la rĂ©gion tout en montrant Ă  quel point les retombĂ©es Ă©conomiques Ă©taient difficiles Ă  cerner et de fait bien limitĂ©es (1). Un signal d’alarme Ă©tait ainsi lancĂ© mais ce propos de gĂ©ographes est restĂ© lettre morte et leurs apports en matiĂšre d’amĂ©nagement et d’anticipation Ă  percevoir les phĂ©nomĂšnes bien vains. Cette analyse n’a pourtant rien perdu de sa perspicacitĂ© tant l’accĂ©lĂ©ration des effets pervers en ces domaines s’est emballĂ©e sur les espaces littoraux depuis les annĂ©es 1997-1999, phase de rupture dans le comportement des populations venant dans la rĂ©gion. De rĂ©gion simplement touristique, la Bretagne devenait Ă©galement et assez brutalement une rĂ©gion de villĂ©giature, ce qui en renforçait les impacts sur le territoire.

Car un lien tĂ©nu associe ces deux activitĂ©s. Si le tourisme de masse se dĂ©veloppe en Bretagne Ă  partir des annĂ©es soixante, il ne reste pendant de longues dĂ©cennies qu’une pratique estivale limitĂ©e aux deux mois d’étĂ©, le plus souvent familiale, aux moyens modestes, dont les consĂ©quences se limitent essentiellement Ă  la multiplication des campings, des centres de vacances, au dĂ©veloppement d’une hĂŽtellerie et d’équipements de loisirs. C’est donc avant tout un tourisme populaire, de sĂ©jours dont les rĂ©percussions sur le territoire ont certes Ă©tĂ© dĂ©jĂ  importantes mais sans commune mesure avec les effets des mutations rĂ©centes.

Car, le niveau de vie Ă©voluant, les habitudes de frĂ©quentations se pĂ©rennisant, la saison touristique s’étalant sur l’annĂ©e, la rĂ©sidence secondaire s’est dĂ©veloppĂ©e dans des proportions parfois effarantes (jusqu’à 46% des habitations du Pays d’Auray), marquant par sa prĂ©sence constante les paysages. Elle constitue dĂ©sormais un mode d’hĂ©bergement dominant pour les touristes qui frĂ©quentent la rĂ©gion : 70% des sĂ©jours s’opĂšrent dĂ©sormais grĂące Ă  ce mode d’hĂ©bergement (2). Mais parallĂšlement elle est peu Ă  peu devenue une rĂ©sidence de retraite voire le lieu de rĂ©sidence alternĂ©e pour des populations urbaines des grands centres nationaux et europĂ©ens qui migrent hebdomadairement entre leurs lieux de travail, de vie et de loisirs. L’accĂšs Ă  la Bretagne Ă©tant dĂ©sormais devenu aisĂ©, tant sur une aire nationale qu’europĂ©enne, un nombre important de personnes pratiquent dĂ©sormais la double rĂ©sidence, modifiant du mĂȘme coup les effets de cette villĂ©giature sur le territoire breton, littoral plus particuliĂšrement. Car si la rĂ©gion attire, c’est avant tout pour rĂ©pondre au dĂ©sir de mer des populations frustrĂ©es de nature des grands centres urbains de l’Europe. Les mobilitĂ©s actuelles renforcent donc ce phĂ©nomĂšne de villĂ©giature et du mĂȘme coup les impacts qu’il gĂ©nĂšre sur les territoires. Cette derniĂšre dĂ©cennie marque donc une rupture dans les comportements mais aussi ses consĂ©quences et il est aujourd’hui de plus en plus difficile de dĂ©connecter l’activitĂ© de villĂ©giature de celle du tourisme qui l’alimente.

La volontĂ©, un temps, de dĂ©velopper le tourisme comme ressource Ă©conomique trouve donc actuellement ses limites et nĂ©cessite de reconsidĂ©rer le rapport que doit entretenir la rĂ©gion Ă  l’égard de cette activitĂ©.

La résidence secondaire, un phénomÚne lourd en Bretagne

La rĂ©sidence secondaire s’est donc peu Ă  peu imposĂ©e en Bretagne comme le mode d’urbanisation caractĂ©ristique du paysage littoral : pavillons individuels aux volets clos une bonne part de l’annĂ©e. Ce phĂ©nomĂšne est particuliĂšrement sensible sur le littoral sud oĂč de trop nombreuses communes enregistrent des taux de prĂšs de 70 Ă  80% de rĂ©sidences secondaires, le record Ă©tant dĂ©tenu par la commune d’Arzon (Morbihan) avec 78% de ces logements dĂ©diĂ©s Ă  cette fonction. Mais si tout le littoral sud et particuliĂšrement les pĂ©riphĂ©ries fortement attractives du Mor Braz sont concernĂ©es par ce phĂ©nomĂšne, il se retrouve Ă©galement sur certaines portions de la cĂŽte nord, dans le TrĂ©gor, le PenthiĂšvre, le pays Malouin et se dĂ©veloppe actuellement sur le secteur des Abers.

Sur le parc de 1,650 million de logements que compte aujourd’hui la rĂ©gion Bretagne, 14,5% sont constituĂ©s de rĂ©sidences secondaires soit un peu plus de 238 000 unitĂ©s d’habitation. Ce taux qui place la rĂ©gion au 5Ăšme rang au niveau mĂ©tropolitain en ce domaine, peut paraĂźtre faible au regard de la situation de la Corse (33,5%) ou de la rĂ©gion Languedoc Roussillon (22%). Toutefois son Ă©volution est alarmante car c’est aujourd’hui en Bretagne que sont enregistrĂ©s les plus forts taux de croissance de ce type d’habitat. Alors que toutes les rĂ©gions littorales ont freinĂ© la construction des rĂ©sidences secondaires Ă  partir de 1992, ramenant chacune leurs surfaces construites Ă  un niveau compris entre 50 et 70 000 m2 de shon/an, la Bretagne Ă  l’inverse l’a renforcĂ©e trĂšs nettement depuis 1997 : le niveau y atteint depuis cette date une surface construite annuellement supĂ©rieure Ă  150 000 m2 de shon, accĂ©lĂ©rant ainsi le processus (3). Alors que le rythme global des constructions s’y accroĂźt chaque annĂ©e, sur les 42 000 constructions rĂ©alisĂ©es en 2007, 14 329 (soit 35% du parc) avaient vocation Ă  ĂȘtre des rĂ©sidences secondaires, 86% d’entre elles Ă©tant en situation littorale, 47% localisĂ©es sur le seul littoral morbihannais. Comme il s’agit lĂ  essentiellement des pavillons individuels (71% du parc immobilier alors que la moyenne française se situe Ă  55%) fortement consommateurs d’espace (300m2/hab. sur le golfe du Morbihan quand la moyenne rĂ©gionale se situe Ă  90 m2/hab.), c’est toute une urbanisation spĂ©cifique qui accompagne ce phĂ©nomĂšne de rĂ©sidentialisation des populations littorales et progressivement dĂ©nature, voire dĂ©figure, les paysages de bord de mer. La rĂ©sidence secondaire est en Bretagne essentiellement pavillonnaire et fortement consommatrice d’espace.

Par ailleurs, cette dynamique ne semble pas sur le point de s’interrompre. Une Ă©tude rĂ©alisĂ©e par les notaires de l’Ouest dĂ©montre que les transactions relatives aux rĂ©sidences secondaires concernaient, en 2007, 34% du marchĂ© de l’immobilier de la Bretagne historique mais pouvait sur certains secteurs dĂ©passer ce chiffre : 61% sur le littoral de la Loire atlantique, 43% sur le secteur Golfe du Morbihan et de la presqu’üle de Quiberon, 38% dans le Pays malouin (4). Or cette mĂȘme Ă©tude souligne le fait que ces transactions concernent principalement des populations ĂągĂ©es : 56% de ces acquĂ©reurs ont plus de 60 ans. Et c’est bien lĂ  une autre caractĂ©ristique du phĂ©nomĂšne. Les populations qui viennent ici rĂ©sider, sont des populations ĂągĂ©es, pour un bon tiers d’origine extĂ©rieure Ă  la rĂ©gion. En effet, les flux de population qui s’orientent actuellement vers la Bretagne vont croissant, renforçant au passage un solde migratoire devenu positif. On pourrait se rĂ©jouir d’un tel dynamisme. Mais sur les flux actuels qui migrent vers la rĂ©gion au rythme de 25 Ă  30 000 habitants nouveaux chaque annĂ©e, prĂšs de 37% concernent des personnes de plus de 60 ans. Sur les 600 000 habitants supplĂ©mentaires attendus d’ici 2030, 20% seront des personnes seules de plus de 65 ans (5). Si nombre d’entre elles sont des bretons exilĂ©s dans les annĂ©es 60 pour des raisons d’emploi et qui effectuent un retour au pays, on constate Ă©galement que ces flux sont constituĂ©s par des populations sans lien direct Ă  la rĂ©gion. Ces derniĂšres y viennent en raison de l’attrait que ses rivages, considĂ©rĂ©s comme prĂ©servĂ©s (notion trĂšs relative), exercent sur elles et du fait d’un accĂšs aisĂ© Ă  partir des grandes mĂ©tropoles françaises et europĂ©ennes dont elles sont issues. Dans ce cas, le lien est Ă©vident avec les pratiques touristiques, la rĂ©sidentialisation perpĂ©tuant les sĂ©jours estivaux antĂ©rieurs. Mais en s’orientant majoritairement vers le littoral, lieu rĂȘvĂ© de fin de vie, ces personnes le transforment peu Ă  peu en une immense maison de retraite, vĂ©ritable ghetto de personnes ĂągĂ©es. Les consĂ©quences en sont Ă©normes pour les espaces littoraux, pour la rĂ©gion toute entiĂšre.


L’économie de la villĂ©giature : une Ă©conomie miniĂšre par essence

Les effets de telles dynamiques sont dĂ©sormais connus et ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© largement dĂ©noncĂ©s (6). En effet, si l’économie rĂ©sidentielle n’est pas responsable de la totalitĂ© des Ă©volutions qui concernent le littoral breton, elle y participe grandement. Par la spĂ©culation immobiliĂšre et fonciĂšre affectant Ă  la fois le bĂąti mais aussi, par contrecoup, le foncier agricole considĂ©rĂ© comme devant ĂȘtre inĂ©luctablement destinĂ© Ă  la construction, par l’urbanisation socialement sĂ©lective qu’elle gĂ©nĂšre, par l’éviction des activitĂ©s primaires littorales qu’elle suscite, cette Ă©conomie perturbe tous les Ă©quilibres Ă©conomiques et sociaux de la bande cĂŽtiĂšre voire maintenant, par report, des zones rĂ©tro littorales fort Ă©loignĂ©es. Elle participe par ailleurs au renforcement d’une concentration urbaine littorale, destructrice des paysages, des Ă©quilibres environnementaux, de tout un patrimoine bĂąti et culturel que portaient ces espaces. En effet, c’est donc toute la gĂ©ographie de la rĂ©gion qui s’en trouve recomposĂ©e, mettant en pĂ©ril ses activitĂ©s traditionnelles, repoussant des populations vers l’intĂ©rieur des terres, leur imposant une mobilitĂ© coĂ»teuse, gĂ©nĂ©rant en contrecoup des flux de circulation ingĂ©rables. Ces externalitĂ©s nĂ©gatives sont trĂšs lourdes, non comptabilisĂ©es, supportĂ©es par les mĂ©nages, les plus fragiles et les moins aisĂ©s particuliĂšrement.

Pire, elle met en pĂ©ril la survie d’activitĂ©s thĂ©oriquement pĂ©rennes et irremplaçables, spĂ©cifiques de ces milieux si particuliers que sont la mer et le littoral : agriculture littorale avec ses productions originales, pĂȘche et conchyliculture, activitĂ©s portuaires et industrielles. Toutes subissent sa concurrence : ainsi le foncier Ă  stricte destination agricole voit, en certains lieux trĂšs prisĂ©s, son prix multipliĂ© par trois par rapport Ă  son coĂ»t rĂ©el car il est recherchĂ© soit pour permettre un Ă©levage de loisirs, soit pour assurer la protection d’un cadre de vie. Toutes sont considĂ©rĂ©es comme dĂ©rangeantes, sources de nuisances qui viennent perturber la quiĂ©tude d’une villĂ©giature de bord de mer. Le littoral n’est plus alors considĂ©rĂ© que comme un cadre de vie idyllique qu’il ne faut en rien souiller par des bruits, des odeurs, des mouvements, des installations, des mutations : une sorte de conservatoire. Sa fonction productive est niĂ©e alors mĂȘme qu’elle est plus puissante que jamais, ses potentialitĂ©s de dĂ©veloppement Ă©normes dans le contexte actuel de mondialisation et de concurrence Ă©conomique. En Ă©vinçant des territoires concernĂ©s toute rivalitĂ©, l’économie de la villĂ©giature devient peu Ă  peu une mono activitĂ©. En cela elle appauvrit les territoires sur lesquels elle s’installe. Elle bloque toute vellĂ©itĂ© d’initiative.

Pourtant ses partisans prĂ©tendent qu’elle gĂ©nĂšre de la richesse. C’est vrai en apparence et sur du court terme. Mais cela se fait au prix d’une extrĂȘme fragilitĂ© de l’économie locale et rĂ©gionale. Par sa valeur ajoutĂ©e, l’activitĂ© touristique ne gĂ©nĂšre-t-elle pas l’une des sources de revenus les plus importantes de la RĂ©gion aprĂšs l’agriculture ? Certes, mais Ă  quel prix ? C’est sans compter avec ces externalitĂ©s nĂ©gatives. Par ailleurs, de quelle nature sont les emplois qui en rĂ©sultent ? EstimĂ©s Ă  environ 46 000 emplois permanents soit 4,7% du total auquel il faut ajouter les saisonniers des mois d’étĂ©, deux fois plus nombreux. On peut donc estimer que ce secteur d’activitĂ© pĂšse autant que la filiĂšre agro alimentaire. Mais surtout, sous forme salariale, ils sont intermittents, mal rĂ©munĂ©rĂ©s, aux conditions tellement dĂ©plorables que, ces derniĂšres saisons, il a Ă©tĂ© difficile d’en couvrir les besoins par une main d’Ɠuvre locale. Quant Ă  l’activitĂ© de villĂ©giature plus particuliĂšrement, compte tenu de la population qu’elle concerne, il ne s’agit principalement que d’emplois Ă  la personne, n’offrant aux actifs Ă  la recherche d’emploi qu’un travail momentanĂ© et Ă  durĂ©e dĂ©terminĂ©e qui n’est au mieux acceptĂ© que par le dĂ©sir impĂ©rieux de rester vivre sur place. L’idĂ©e que ces retraitĂ©s aisĂ©s alimentent une manne financiĂšre pour le lieu oĂč ils ont Ă©lu domicile, peut paraĂźtre effective Ă  quelques uns. Pour les populations locales, ces retombĂ©es ne sont que bien relatives. En fait, l’économie de villĂ©giature introduit un systĂšme de sociĂ©tĂ© duale trĂšs dĂ©sĂ©quilibrĂ© oĂč extrĂȘme richesse et extrĂȘme pauvretĂ© se cĂŽtoient tout en s’excluant.

Plus grave Ă  l’échelle territoriale ce dĂ©sĂ©quilibre souligne le conflit existant entre Ă©conomie de production et Ă©conomie de redistribution. Le travail de Laurent Davezies(7) dĂ©montre combien il est risquĂ© de construire un « dĂ©veloppement Â» sur cette Ă©conomie de villĂ©giature. MĂȘme s’il constate que le dĂ©partement du Morbihan, un des cinq Ă  produire la plus faible valeur ajoutĂ©e de l’hexagone, est dĂ©sormais un des cinq dont la croissance du revenu dĂ©clarĂ© des mĂ©nages s’est le plus accru entre 1990 et 2004, il affirme qu’on ne peut parier raisonnablement sur un tel moteur de l’économie. Car si la redistribution des richesses produites sur d’autres portions du territoire national peut bĂ©nĂ©ficier par versements de retraites, transferts de revenus liĂ©s Ă  un dĂ©placement de l’habitat principal, Ă  des rĂ©gions en bas de tableau en matiĂšre de crĂ©ation de valeur ajoutĂ©e, cet effet d’aubaine n’est que conjoncturel. Il peut trĂšs vite se dĂ©localiser. Construire une Ă©conomie locale sur de telles bases devient vite alĂ©atoire sinon irresponsable.

Des signes devraient d’ailleurs alerter les responsables politiques et Ă©conomiques qui misent sur de tels choix. Car la prĂ©sence d’une Ă©conomie de la villĂ©giature est par nature instable. Celle-ci ne s’installe sur un territoire qu’à certaines conditions : qualitĂ© d’un environnement naturel, agrĂ©ment climatique, intĂ©rĂȘt culturel, calme social. Elle vient consommer un espace tout en recherchant la tranquillitĂ©. Qu’une de ces conditions vienne Ă  changer, que l’intĂ©rĂȘt s’épuise, les populations concernĂ©es optent alors pour un autre lieu. Or, en renforçant cette fonction de villĂ©giature sur nos cĂŽtes, cette logique s’autodĂ©truit. Elle banalise peu Ă  peu les paysages, les urbanise, tue les Ă©lĂ©ments producteurs d’une activitĂ© et d’une culture originale, contribue par sa densitĂ© Ă  la pollution marine. En un mot, elle consomme les lieux. Leur intĂ©rĂȘt du coup s’évanouit. DĂ©jĂ  nous pouvons constater que les flux migratoires qui actuellement bĂ©nĂ©ficient Ă  la Bretagne, incorporent des populations quittant l’espace mĂ©diterranĂ©en qui ne rĂ©pond plus Ă  leurs attentes en la matiĂšre. Certes ces flux sont infimes mais dĂ©jĂ  significatifs. Dans le mĂȘme temps, nous constatons que des populations qui s’étaient installĂ©es sur le site du Crouesty en Arzon, au tout dĂ©but de son existence, le quittent dĂ©sormais pour aller s’installer vers la rĂ©gion des Abers en Bretagne nord-ouest ou dans les HĂ©brides intĂ©rieures de l’Écosse, lieux offrant une qualitĂ© environnementale bien supĂ©rieure.

Cette Ă©conomie de villĂ©giature n’est donc bien que conjoncturelle, instable par nature, consommatrice d’un espace et destructrice d’un environnement. Rien ne peut donc ĂȘtre construit durablement Ă  travers une telle activitĂ©. Il faut Ă  la sociĂ©tĂ© bretonne remettre en cause un tel modĂšle de vie qui spĂ©cialise les espaces, leur attribuant une fonction unique et particuliĂšre, induisant une mobilitĂ© coĂ»teuse et vibrionnante, dĂ©sĂ©quilibrante sur le plan social et Ă©conomique. Un territoire Ă©quilibrĂ© doit avant tout ĂȘtre un lieu oĂč l’on vit, travaille et habite conjointement. Cela suppose en consĂ©quence, mixitĂ© des activitĂ©s, des fonctions et des hommes, tant sociale que gĂ©nĂ©rationnelle. C’est Ă  cette seule condition qu’un territoire peut ĂȘtre vivant, producteur d’identitĂ© et de culture. C’est aussi Ă  cette seule condition qu’une sociĂ©tĂ© responsable peut se projeter sur le long terme. Si les loisirs sont une donnĂ©e de nos sociĂ©tĂ©s contemporaines, ils ne devraient pas constituer un objectif majeur, une fonction unique. Ne doivent-ils pas, au mieux, s’inscrire dans les sociĂ©tĂ©s en place comme un appoint Ă©conomique complĂ©mentaire Ă  des activitĂ©s plus pĂ©rennes ? Ainsi pourra-t-on vĂ©ritablement envisager un amĂ©nagement durable.


Notes :

  • LEBAHY Yves, « Le tourisme, incidences sur la vie et l’environnement Â», dans LE RHUN Pierre Yves (Coordinateur), GĂ©ographie et AmĂ©nagement de la Bretagne, Ă©ditions Skol Vreizh, novembre 1994, pp.124-126.
  • DonnĂ©es de l’Observatoire rĂ©gional du tourisme.
  • MinistĂšre de l’Equipement, Ă©tude SIDATEL de 1990Ă  2003, Observatoire du littoral.
  • Les notaires et le marchĂ© de l’immobilier en Bretagne, octobre 2008, consultable sur le site www.notaires-ouest.com.
  • INSEE, « 370 000 mĂ©nages supplĂ©mentaires en 2030 Â», revue Octant n°112.
  • LEBAHY Yves, LE DELEZIR Ronan, Le littoral agressĂ©. Pour une politique volontariste de l’amĂ©nagement en Bretagne, Editions ApogĂ©e, novembre 2006.
  • DAVEZIES Laurent, La rĂ©publique et ses territoires, la circulation invisible des richesses, Editions du Seuil, La rĂ©publique des idĂ©es, janvier 2008, pp.63-67.


Retour Ă  la Page d'accueil

Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Affichages
Actions
Navigation
BoĂźte Ă  outils