Géographie de la Bretagne/Les déséquilibres spatiaux

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= Les déséquilibres spatiaux (2014) =
 
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Auteur : Yves Lebahy
 
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== La métropolisation, un modèle obsolète ==
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''Yves LEBAHY - Géographe - Intervention des 3èmes Rencontres géographiques de Lorient - Association « Géographes de Bretagne »
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18 Avril 2013''(2)
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Dès le début des années 2000, date d’arrêt de toute réelle politique d’aménagement au profit des jeux du marché, la Bretagne vit un grand dérangement. Depuis « l’Appel contre la métropolisation », lancé en 2011, un véritable débat s’est instauré dans la région entre tenants et détracteurs. Deux visions s’affrontent : laisser-faire et adaptation d’un côté, organisation en relation avec un projet de société de l’autre.
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Le premier point de vue considère que la ''polarisation'', accompagnée d’une mobilité sans contrainte des populations, s’adapte mieux aux contingences du marché et que la métropolisation qui en résulte est indispensable au développement des territoires en facilitant leur insertion dans la mondialisation. L’autre défend l’idée que le polycentrisme de la Bretagne constitue au contraire un atout pour son développement à plus long terme et s’intègre dans un projet de société posant en postulat la question des équilibres sociaux, environnementaux et territoriaux et le maintien de l’originalité sociale et culturelle de la région.
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Ce débat s’instaure à un moment où la Bretagne connaît une forte croissance démographique, résultant de cette mobilité. Issus de territoires extérieurs, principalement d’Île-de-France, ces flux s’orientent, sans contrôle réel, vers le littoral, sud de préférence, mais aussi vers les agglomérations de l’est de la région. La dilatation non maîtrisée des aires urbaines de Rennes et Nantes - Saint-Nazaire apparaît, pour certains, comme la preuve d’un dynamisme retrouvé. Mais les déséquilibres qu’ils engendrent ne posent-ils pas fondamentalement la question de l’élaboration d’un véritable projet d’aménagement ?
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'''De la « ville-métropole » à la « ville-entreprise » :'''
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L’option métropolitaine consiste à laisser s’opérer la concentration des hommes en certains lieux, transformant au passage le sens même de la notion de « métropole ». Jusqu’aux années 90, ce terme était dévolu par les géographes aux villes détentrices d’un pouvoir essentiellement politique. Désormais, c’est la donne économique qui a pris le relais et s’érige en moteur du dynamisme urbain.
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Des auteurs comme Laurent Davezies et Pierre Veltz promeuvent cette vision très libérale auprès des responsables politiques des grandes villes, lesquels s’empressent de la promouvoir à leur tour, tant elle paraît flatteuse à plus d’un titre. Cette métropolisation devient alors une évidence, un sésame au « développement », un moyen de surmonter la crise, en oubliant que le marché n’est qu’un élément, parmi d’autres, des composantes d’une vie sociale. Et la survie de notre société ne reposera ni sur l’instabilité, ni sur les concentrations d’hommes et de richesses, mais dans les équilibres et les permanences.
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Cette attitude stéréotypée se révèle néfaste pour l’idée même de métropolisation. La connexion à l’économie monde est une nécessité, les échanges avec les autres peuples également ; mais les
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nouvelles techniques de communication ne permettent-elles pas de concevoir ces relations sous de tout autres formes ?
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Car les agglomérations ne sont plus des lieux permettant de faire le maximum de choses dans le minimum de temps, ce qui constituait, il y a peu encore, une des définitions de la ville. Bien au contraire, leur taille croissant, elles souffrent de thrombose, en dépit de la multiplication sans fin de leurs réseaux et ne répondent plus à la notion de productivité tant recherchée qui pourtant justifie leur croissance.
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Ces centres urbains ne sont plus également les lieux qui rayonnent. Trop nombreux à l’échelle de la planète, ils se font une concurrence impitoyable. Que serait cette « Californie bretonne » au sein d’une économie planétaire avec ses quelques millions d’habitants ? Il y a déjà plus de 1 500 concentrations de la sorte sur Terre, et de poids autrement plus grand (voir les métropoles chinoises actuelles).
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Certes, les meilleurs partisans du système métropolitain n’occultent pas les externalités négatives (pollution, embouteillages...), sociales et spatiales, mais elles sont présentées comme inéluctables et nécessaires.
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Cependant, dans Fractures françaises, l’analyse  du géographe Christophe Guilluy démontre crûment les enjeux sociaux et leur impact sur les territoires : l’intensification des flux migratoires liée à la mondialisation, la désindustrialisation des villes et le jeu spéculatif foncier et immobilier créent des poches d’exclusion – « les quartiers » – pour les migrants internationaux et éloigne les catégories moyennes et pauvres vers les périphéries. Ces zones périurbaines et rurales, délaissées par les services publics, deviennent des foyers de résistance sociale et culturelle : votes protestataires de la présidentielle 2012, mais aussi émergence d’un contre-modèle de vie à l’option métropolitaine, plus global.
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'''L’impact foncier et environnemental :'''
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Dans cette redistribution sociale, le territoire rural n’est plus qu’un espace à consommer. La seule Région Bretagne dilapide plus de 6 500 ha par an depuis dix ans, c’est-à-dire plus du dixième des 60 000 ha consommés chaque année sur le territoire national. Cette pression enregistrée tant sur les couronnes périurbaines que sur le littoral contribue à déstabiliser une activité agricole pourtant garante des équilibres environnementaux et productions fondamentales.
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L’artificialisation des sols (équipements, routes), les rejets non maîtrisés d’eaux usées en dépit des traitements, les prélèvements croissants d’eau potable ont des impacts très lourds sur les sols, mais surtout sur les mers bordières environnantes, via le cycle de l’eau. Un Rennais ou un Nantais, alimenté en eau potable par le barrage d’Arzal, ne mesure pas à quel point son prélèvement et ses rejets participent au déséquilibre du Mor Braz, autrefois le plus riche gisement halieutique de la côte atlantique française.
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Aussi, confier la gestion de ces territoires ruraux et/ou maritimes aux métropoles, lieux coupés des réalités du milieu naturel, comme l’a suggéré le projet Baylimer du Grenelle de la mer, relève-t-il de l’inconséquence la plus grave.
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La ville doit retrouver cette fonction d’intégration sociale et intergénérationnelle qu’elle a longtemps eue, qui lie la production aux échanges et aux décisions dans le temps le plus court, ses relations complémentaires avec les campagnes environnantes. Seules les villes moyennes, en lien avec leur territoire de proximité, semblent encore en mesure de répondre à de telles orientations.
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De plus, si le pouvoir réside bien au croisement des technologies de pointe de l’information et de la communication, dont le numérique est l’épine dorsale, nul besoin, pour que ces systèmes fonctionnent, de concentration, de métropolisation. Des villes, même petites, des laboratoires et des universités, des centres de recherche peuvent jouer le même rôle dès lors qu’ils affichent solidarité et fonctionnement en réseau sur un territoire régional (ex: les laboratoires de biologie marine de Roscoff ou la petite université d’Aberystwyth au Pays de Galles).
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'''Domination urbaine :'''
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La remise en cause de la vision polycentrique facilite l’intégration des métropoles rennaise et nantaise à une large banlieue du futur grand Paris. Car il ne faut pas rêver. En dépit de leurs efforts, ces métropoles restent des naines à l’échelle européenne et encore plus mondiale. Par contre, leurs efforts à imiter les puissants les inféodent à ces derniers. La LGV atlantique, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne sont que des équipements facilitant cette domination.
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En résulte une marginalisation de plus en plus nette des villes de basse Bretagne, de la métropole brestoise en particulier. Et le dynamisme apparent des campagnes, notamment des marges de la Bretagne centrale, ne s’explique actuellement que par le reflux des populations obligées de quitter les centre villes.
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La construction en réseau, traditionnelle dans l’histoire de la Bretagne, conserve toute son importance, notamment en cette période de crise profonde où les emplois productifs sont seuls garants du maintien d’une activité économique. Seule une vision régionale, n’abandonnant aucun des espaces de son territoire, constitue le gage de solidarité et d’originalité nécessaire à sa survie et à celle de sa population.
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Il apparaît anormal que la Région elle-même ne se soit pas dotée de sa propre agence d’aménagement. Il est étonnant que celle-ci ait confié aux agences d’urbanisme des quatre plus grosses agglomérations (Rennes, Brest, Lorient et Saint-Brieuc) de discuter seules de l’avenir de l’ensemble de son territoire, ces agences ne représentant qu’un tiers de la population bretonne actuelle, nouvelle forme de domination urbaine. En outre, il est effarant de constater que ce travail de prospective n’intègre pas la Loire-Atlantique et ses deux agglomérations nazairienne et nantaise, qui rayonnent sur toute la Bretagne sud.
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Du coup, les questions sociales, environnementales et de typologie urbaine liées à la géographie de la région et aux héritages particuliers de son histoire sont évacuées. Pourtant, elles président tout autant à l’émergence du « vivre ensemble ». Il est symptomatique de constater que dans tous ces textes traitant du fait urbain et de l’avenir de la Bretagne, les notions de pays, de villes-pays, de villes-ports, pourtant à l’honneur il y a encore quelque temps, sont désormais absentes des débats.
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'''Un autre modèle est pourtant possible :'''
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C’est bien aujourd’hui un choix fondamental de société qui s’impose à nous, entre un modèle urbain résultant d’une économie libérale de consommation et une option plus volontaire et responsable, car d’approche plus globale et s’appuyant sur nos particularismes et héritages.
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À l’issue de deux longs siècles de croissance provoquée par la révolution industrielle et ses impacts en matière économique, financière et spatiale, nous arrivons à un tournant crucial de l’histoire de l’humanité qui nous est signifié par la crise climatique, traduction d’une rupture élémentaire entre l’homme et son milieu.
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La Bretagne doit défendre une autre façon de vivre en portant un projet plus responsable et plus particulier que celui de la métropolisation. Son économie n’en souffrira pas, bien au contraire, en affirmant des voies originales. Elle a encore les forces vives suffisantes pour le mener à bien (jeunesse, solidarités vivantes,  socle d’activités primaires, dimension maritime et portuaire ouverte sur le monde, environnement et paysages). Mais, pour cela, ne faudrait-il pas confier à nos élus territoriaux des pouvoirs plus grands en matière d’aménagement ? Ne devraient-ils pas, par ailleurs, être également « porteurs des identités collectives et pas seulement d’un découpage territorial »(2) ?
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'''Yves Lebahy'''
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Géographe
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(1) Cet article a été publié dans le journal ''Le Peuple Breton'' de Mai 2013, n°592
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(2) Jacques Beauchard, « Une révolution dans l’espace français : la ville contre le territoire ? », Population et avenir, n° 708, mai-juin 2012.

Version du 10 avril 2014 à 10:23

Les déséquilibres spatiaux (1994)

Auteur : Yves Lebahy


Les déséquilibres spatiaux (2014)

Auteur : Yves Lebahy


La métropolisation, un modèle obsolète

Yves LEBAHY - Géographe - Intervention des 3èmes Rencontres géographiques de Lorient - Association « Géographes de Bretagne » 18 Avril 2013(2)


Dès le début des années 2000, date d’arrêt de toute réelle politique d’aménagement au profit des jeux du marché, la Bretagne vit un grand dérangement. Depuis « l’Appel contre la métropolisation », lancé en 2011, un véritable débat s’est instauré dans la région entre tenants et détracteurs. Deux visions s’affrontent : laisser-faire et adaptation d’un côté, organisation en relation avec un projet de société de l’autre. Le premier point de vue considère que la polarisation, accompagnée d’une mobilité sans contrainte des populations, s’adapte mieux aux contingences du marché et que la métropolisation qui en résulte est indispensable au développement des territoires en facilitant leur insertion dans la mondialisation. L’autre défend l’idée que le polycentrisme de la Bretagne constitue au contraire un atout pour son développement à plus long terme et s’intègre dans un projet de société posant en postulat la question des équilibres sociaux, environnementaux et territoriaux et le maintien de l’originalité sociale et culturelle de la région. Ce débat s’instaure à un moment où la Bretagne connaît une forte croissance démographique, résultant de cette mobilité. Issus de territoires extérieurs, principalement d’Île-de-France, ces flux s’orientent, sans contrôle réel, vers le littoral, sud de préférence, mais aussi vers les agglomérations de l’est de la région. La dilatation non maîtrisée des aires urbaines de Rennes et Nantes - Saint-Nazaire apparaît, pour certains, comme la preuve d’un dynamisme retrouvé. Mais les déséquilibres qu’ils engendrent ne posent-ils pas fondamentalement la question de l’élaboration d’un véritable projet d’aménagement ?

De la « ville-métropole » à la « ville-entreprise » : L’option métropolitaine consiste à laisser s’opérer la concentration des hommes en certains lieux, transformant au passage le sens même de la notion de « métropole ». Jusqu’aux années 90, ce terme était dévolu par les géographes aux villes détentrices d’un pouvoir essentiellement politique. Désormais, c’est la donne économique qui a pris le relais et s’érige en moteur du dynamisme urbain. Des auteurs comme Laurent Davezies et Pierre Veltz promeuvent cette vision très libérale auprès des responsables politiques des grandes villes, lesquels s’empressent de la promouvoir à leur tour, tant elle paraît flatteuse à plus d’un titre. Cette métropolisation devient alors une évidence, un sésame au « développement », un moyen de surmonter la crise, en oubliant que le marché n’est qu’un élément, parmi d’autres, des composantes d’une vie sociale. Et la survie de notre société ne reposera ni sur l’instabilité, ni sur les concentrations d’hommes et de richesses, mais dans les équilibres et les permanences. Cette attitude stéréotypée se révèle néfaste pour l’idée même de métropolisation. La connexion à l’économie monde est une nécessité, les échanges avec les autres peuples également ; mais les nouvelles techniques de communication ne permettent-elles pas de concevoir ces relations sous de tout autres formes ? Car les agglomérations ne sont plus des lieux permettant de faire le maximum de choses dans le minimum de temps, ce qui constituait, il y a peu encore, une des définitions de la ville. Bien au contraire, leur taille croissant, elles souffrent de thrombose, en dépit de la multiplication sans fin de leurs réseaux et ne répondent plus à la notion de productivité tant recherchée qui pourtant justifie leur croissance. Ces centres urbains ne sont plus également les lieux qui rayonnent. Trop nombreux à l’échelle de la planète, ils se font une concurrence impitoyable. Que serait cette « Californie bretonne » au sein d’une économie planétaire avec ses quelques millions d’habitants ? Il y a déjà plus de 1 500 concentrations de la sorte sur Terre, et de poids autrement plus grand (voir les métropoles chinoises actuelles). Certes, les meilleurs partisans du système métropolitain n’occultent pas les externalités négatives (pollution, embouteillages...), sociales et spatiales, mais elles sont présentées comme inéluctables et nécessaires. Cependant, dans Fractures françaises, l’analyse du géographe Christophe Guilluy démontre crûment les enjeux sociaux et leur impact sur les territoires : l’intensification des flux migratoires liée à la mondialisation, la désindustrialisation des villes et le jeu spéculatif foncier et immobilier créent des poches d’exclusion – « les quartiers » – pour les migrants internationaux et éloigne les catégories moyennes et pauvres vers les périphéries. Ces zones périurbaines et rurales, délaissées par les services publics, deviennent des foyers de résistance sociale et culturelle : votes protestataires de la présidentielle 2012, mais aussi émergence d’un contre-modèle de vie à l’option métropolitaine, plus global.

L’impact foncier et environnemental : Dans cette redistribution sociale, le territoire rural n’est plus qu’un espace à consommer. La seule Région Bretagne dilapide plus de 6 500 ha par an depuis dix ans, c’est-à-dire plus du dixième des 60 000 ha consommés chaque année sur le territoire national. Cette pression enregistrée tant sur les couronnes périurbaines que sur le littoral contribue à déstabiliser une activité agricole pourtant garante des équilibres environnementaux et productions fondamentales. L’artificialisation des sols (équipements, routes), les rejets non maîtrisés d’eaux usées en dépit des traitements, les prélèvements croissants d’eau potable ont des impacts très lourds sur les sols, mais surtout sur les mers bordières environnantes, via le cycle de l’eau. Un Rennais ou un Nantais, alimenté en eau potable par le barrage d’Arzal, ne mesure pas à quel point son prélèvement et ses rejets participent au déséquilibre du Mor Braz, autrefois le plus riche gisement halieutique de la côte atlantique française. Aussi, confier la gestion de ces territoires ruraux et/ou maritimes aux métropoles, lieux coupés des réalités du milieu naturel, comme l’a suggéré le projet Baylimer du Grenelle de la mer, relève-t-il de l’inconséquence la plus grave. La ville doit retrouver cette fonction d’intégration sociale et intergénérationnelle qu’elle a longtemps eue, qui lie la production aux échanges et aux décisions dans le temps le plus court, ses relations complémentaires avec les campagnes environnantes. Seules les villes moyennes, en lien avec leur territoire de proximité, semblent encore en mesure de répondre à de telles orientations. De plus, si le pouvoir réside bien au croisement des technologies de pointe de l’information et de la communication, dont le numérique est l’épine dorsale, nul besoin, pour que ces systèmes fonctionnent, de concentration, de métropolisation. Des villes, même petites, des laboratoires et des universités, des centres de recherche peuvent jouer le même rôle dès lors qu’ils affichent solidarité et fonctionnement en réseau sur un territoire régional (ex: les laboratoires de biologie marine de Roscoff ou la petite université d’Aberystwyth au Pays de Galles).

Domination urbaine : La remise en cause de la vision polycentrique facilite l’intégration des métropoles rennaise et nantaise à une large banlieue du futur grand Paris. Car il ne faut pas rêver. En dépit de leurs efforts, ces métropoles restent des naines à l’échelle européenne et encore plus mondiale. Par contre, leurs efforts à imiter les puissants les inféodent à ces derniers. La LGV atlantique, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne sont que des équipements facilitant cette domination. En résulte une marginalisation de plus en plus nette des villes de basse Bretagne, de la métropole brestoise en particulier. Et le dynamisme apparent des campagnes, notamment des marges de la Bretagne centrale, ne s’explique actuellement que par le reflux des populations obligées de quitter les centre villes. La construction en réseau, traditionnelle dans l’histoire de la Bretagne, conserve toute son importance, notamment en cette période de crise profonde où les emplois productifs sont seuls garants du maintien d’une activité économique. Seule une vision régionale, n’abandonnant aucun des espaces de son territoire, constitue le gage de solidarité et d’originalité nécessaire à sa survie et à celle de sa population. Il apparaît anormal que la Région elle-même ne se soit pas dotée de sa propre agence d’aménagement. Il est étonnant que celle-ci ait confié aux agences d’urbanisme des quatre plus grosses agglomérations (Rennes, Brest, Lorient et Saint-Brieuc) de discuter seules de l’avenir de l’ensemble de son territoire, ces agences ne représentant qu’un tiers de la population bretonne actuelle, nouvelle forme de domination urbaine. En outre, il est effarant de constater que ce travail de prospective n’intègre pas la Loire-Atlantique et ses deux agglomérations nazairienne et nantaise, qui rayonnent sur toute la Bretagne sud. Du coup, les questions sociales, environnementales et de typologie urbaine liées à la géographie de la région et aux héritages particuliers de son histoire sont évacuées. Pourtant, elles président tout autant à l’émergence du « vivre ensemble ». Il est symptomatique de constater que dans tous ces textes traitant du fait urbain et de l’avenir de la Bretagne, les notions de pays, de villes-pays, de villes-ports, pourtant à l’honneur il y a encore quelque temps, sont désormais absentes des débats.

Un autre modèle est pourtant possible : C’est bien aujourd’hui un choix fondamental de société qui s’impose à nous, entre un modèle urbain résultant d’une économie libérale de consommation et une option plus volontaire et responsable, car d’approche plus globale et s’appuyant sur nos particularismes et héritages. À l’issue de deux longs siècles de croissance provoquée par la révolution industrielle et ses impacts en matière économique, financière et spatiale, nous arrivons à un tournant crucial de l’histoire de l’humanité qui nous est signifié par la crise climatique, traduction d’une rupture élémentaire entre l’homme et son milieu. La Bretagne doit défendre une autre façon de vivre en portant un projet plus responsable et plus particulier que celui de la métropolisation. Son économie n’en souffrira pas, bien au contraire, en affirmant des voies originales. Elle a encore les forces vives suffisantes pour le mener à bien (jeunesse, solidarités vivantes, socle d’activités primaires, dimension maritime et portuaire ouverte sur le monde, environnement et paysages). Mais, pour cela, ne faudrait-il pas confier à nos élus territoriaux des pouvoirs plus grands en matière d’aménagement ? Ne devraient-ils pas, par ailleurs, être également « porteurs des identités collectives et pas seulement d’un découpage territorial »(2) ? Yves Lebahy Géographe

(1) Cet article a été publié dans le journal Le Peuple Breton de Mai 2013, n°592 (2) Jacques Beauchard, « Une révolution dans l’espace français : la ville contre le territoire ? », Population et avenir, n° 708, mai-juin 2012.

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