Géographie de la Bretagne/Les déséquilibres spatiaux

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Sommaire

Les déséquilibres spatiaux (1994)

Auteur : Yves Lebahy


Vers un renforcement des inégalités spatiales (2014)

Auteur : Yves Lebahy


Le constat de déséquilibres grandissants au sein du territoire avait été établi dans la précédente édition, des préconisations formulées pour lutter contre ces disparités : remise en cause du développement des agglomérations de Nantes et Rennes, lutte contre la désertification des zones rurales (cas du Bretagne centrale), résistance à un écart affirmé entre un « croissant fertile » et un Nord Ouest Bretagne en essoufflement, rôle structurant des réseaux N/S.

Non seulement rien n’a changé mais, pire, ces inégalités spatiales se sont renforcées clairement à la charnière des années 2000, période de rupture profonde dans les comportements démographiques. En effet, la première décennie de ce siècle correspond à une accélération des tendances observées, marquées par une attractivité croissante de la région et l’absence d’une réelle politique d’aménagement. Ce qui est chance peut devenir calamité dans un contexte libéral où seule la loi du marché gère l’organisation du territoire. La région qui vit encore sur l’héritage des années CELIB, ne semble plus être dirigée par un réelle prospective, adaptée aux enjeux du moment.


Effets spatiaux de l’attractivité croissante de la Bretagne :

Si l’inversion du solde migratoire s’est opérée entre 1968 et 1975, c’est donc plus récemment que la région attire des personnes séduites par une qualité de vie et un environnement préservé, maritime surtout. Leurs flux n’ont cessé de croître au cours de cette dernière décennie et ne semblent pas prêts de ralentir. Désormais, au moins 30 000 personnes supplémentaires s’installent chaque année en Bretagne. Ce flux ne devrait pas se tarir. L’INSEE prévoit un accroissement de la population de 1,136 Million d’habitants pour 2040 (hypothèse moyenne) soit un accroissement de près de 26% de la population de la région, dont 87% serait issu du solde migratoire. Si certains s’en réjouissent, il faut d’abord s’interroger sur la nature de ce courant et son impact spatial.

Combinant migrations internes et externes, ces mouvements de population ne bénéficient pas de manière quantitative et qualitative à tous les espaces de la région. Les métropoles de Nantes et Rennes drainent les flux de jeunes actifs et bénéficient de ce fait d’un solde naturel avantageux (+3 500 h/an pour Rennes ; + 4 500 pour Nantes) mais élargissent en échange leur aire urbaine du fait de la périurbanisation et de la rurbanisation, accentuant de ce fait les migrations pendulaires. En vieillissant cette population rejoint le comportement dominant des migrants âgés, recherchant une installation littorale. La part importante des retraités dans les flux migratoires externes (23% de +60 ans en 2007 ; 33% prévus en 2040) s’oriente en effet vers ces lieux de villégiature proches de la mer : 87% d’entre-eux ont choisi cette destination entre 2002 et 2008, surtout vers la côte sud. Ainsi le territoire de la région se trouve–t-il soumis à des mobilités qui varient en fonction des étapes de la vie des individus, de leurs activités et loisirs, des contraintes matérielles et des représentations auxquelles les populations sont désormais assujetties. Ces nouveaux flux, plus instables car conjoncturels, modifient donc fortement la répartition de la population au sein de l’espace régional. Dans l’avenir, si rien n’est fait, ils en accentueront les déséquilibres.


Evolution population bzh.jpg

Actifs travaillant hors de leur commune 2006 J Ollivro 1.jpg

Ces deux cartes de Jean Ollivro soulignent bien les déséquilibres en cours dans la répartition de la population sur le territoire de la région et sur la mobilité qu’impose aux actifs la logique de la métropolisation. Extraits : Jean Ollivro –Projet Bretagne, éditions Apogée, janvier 2010.


Une aggravation des déséquilibres spatiaux :

Dans un contexte d’organisation régi par les seuls comportements individuels soumis aux contraintes d’une économie de marché, ces distorsions dans l’équilibre du territoire régional ne peuvent donc que s’accroître. Pire, en certains territoires favorisés, elles semblent parfois être souhaitées et construire une stratégie de « développement ».

- La métropolisation de l’est de la région est en cours. Elle résulte de ces dynamiques démographiques. Les aires urbaines de Rennes et Nantes ne cessent de s’accroître et sont sur le point de se rejoindre, imposant bientôt un continuum urbain de S-Malo à Nantes, voire au-delà plus au sud. Mais elles ne font que traduire le résultat d’une volonté politique qui part du principe que la croissance des emplois et le rayonnement d’un territoire ne peuvent être obtenus qu’à partir d’un seuil critique d’agglomération concentrant les moyens humains et les pouvoirs décisionnels (autour de 500 000 habitants agglomérés).

Evolution des aires urbaines Rennes Nantes St Malo.jpg

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Grandes aires urbaines en 2010

L’évolution des aires urbaine sur cette période comprise entre 1982 et 2010, montre l’importance et surtout la rapide extension des aires des métropoles rennaises et nantaise. Entre l’Est et l’Ouest du territoire régional, un véritable déséquilibre apparaît alors. Dans quelques années, si rien n’est fait, c’est bien une réelle conurbation N/S qui aura pris forme entre Saint Malo et le sud de la Loire atlantique.


C’est visiblement en faveur de ce modèle métropolitain qu’ont opté les édiles de Rennes, Nantes ou Brest, se liant à d’autres villes du grand Ouest en un réseau matérialisé en Février 2012 par la création du Syndicat Loire-Bretagne qui les associe aux agglomérations de Saint-Nazaire et Angers). On retrouve là, au passage, l’application de la stratégie définie dès 2005 par la CRPM au sein de l’Assemblée des villes de l’Arc Atlantique (Schéma de Développement de l’Espace Atlantique de Porto –voir carte dans le chapitre « La Bretagne au sein de la Façade atlantique »-) qui reprenait la notion de « Pôles métropolitains » imaginée par la DATAR en 2004. Cette stratégie s’affirme suite aux conclusions la « Commission Balladur », favorable à ce mode d’organisation du territoire national. Désormais ce modèle métropolitain, se fondant sur la Loi de réforme des collectivités territoriales de décembre 2010 qui en découle, donne à ces entités urbaines une existence officielle à partir d’un seuil de 450 000 h agglomérés et leur offre l’illusion que la masse acquise par la concentration et le regroupement permet à la fois reconnaissance et capacité d’action. Nantes et Rennes se sont donc inscrites rapidement dans ce schéma d’organisation, bénéficiant des dotations afférentes ; Brest en jouit désormais, après dérogation en 2013, jouant sur son équipement en services et fonctions. Cette vision de l’organisation des espaces qui se met en place de manière délibérée, sans débat avec la population bretonne et ses instances représentatives, ignore toute notion d’équilibre régional, feint de méconnaître les effets pervers que toute concentration humaine génère : consommation d’espace, artificialisation des sols, spéculation foncière, ségrégation sociale et générationnelle, insécurité, coût des réseaux et infrastructures, déresponsabilisation à l’égard des enjeux environnementaux (voir texte en annexe : La métropolisation, un modèle obsolète ?). Elle s’appuie sur le fait que cette polarisation du territoire régional reste encore bien insuffisante en Bretagne, au regard de ce qui se passe ailleurs en Europe. Pourtant la coalescence des aires urbaines de Saint Malo, Rennes, Nantes et Saint Nazaire est en cours (voir carte) et risque à terme de générer à l’est de la région une conurbation de plus d’un million et demi d’habitants, réunifiant, de fait, la Loire Atlantique à la région Bretagne. L’enjeu de l’aéroport de ND des Landes se situe, pour partie, dans ce contexte et semble constituer un élément composant cette stratégie métropolitaine.


Déséquilibres territoriaux et dynamiques spatiales en 2011

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Cette carte souligne plusieurs phénomènes en cours dans l’espace régional. Certains amorcés depuis longtemps s’accélèrent. D’autres relèvent d’un retournement de situation résultant de l’adaptation des populations aux contraintes du marché dans un espace désormais soumis à une absence de régulation :

- le renforcement du processus de métropolisation à l’est avec, en devenir, la mise en place d’une véritable conurbation N/S de Saint Malo à Nantes et même au-delà.

- Une densification du littoral conduisant à la fusion des aires urbaines littorales, notamment sur le littoral sud.

- Une rupture franche au sein du territoire régional entre l’Ouest et l’Est.

- Une reconquête par rurbanisation de portions de territoires de la « Bretagne centrale », sous les effets des pressions littorale et métropolitaine, véritable inversion des processus d’abandon qui avaient cours il y a encore 10 ans.


- La pression littorale en est la seconde résultante. Les côtes bretonnes sont la portion du littoral national où cette pression est désormais la plus forte. Avec des densités de peuplement déjà élevées (247 h/km2), sur une bande littorale qui rassemble les 2/3 de la population, on enregistre les plus forts taux de croissance démographique : jusqu’à 3,3%/an, notamment dans les secteurs de la côte Sud (Pays de Vannes, d’Auray) ; entre 1,7%/an et 3%/an pour les régions de Brest, Quimper, Guérande, Saint Malo. L’engouement pour le littoral breton s’est accéléré à la fin des années 90, connaissant un pic en 2007 avant l’arrivée de la crise qui a un peu freiné le processus. Mais surtout, cet espace est devenu un lieu de villégiature pour retraités favorisés, notamment dans les îles. Cette croissance résulte de l’arrivée de populations aisées venant en vacances puis en retraite dans la région, privilégiant le bord de mer. On parle désormais d’une « Breizh riviera ». Il en résulte une forte pression foncière et immobilière, introduisant en ces lieux concurrence entre activités et éviction des populations locales. Les coûts du foncier et de l’immobilier deviennent tels, en effet, qu’ils écartent du littoral les jeunes ménages à la recherche d’une résidence individuelle, mais aussi les personnes dépendantes du système locatif qui ont pourtant besoin de résider sur ces lieux pour y travailler (pêcheurs ou salariés de la construction navale, du tourisme, etc.). En 2004, la Bretagne concentrait le tiers des constructions réalisées sur le littoral national, le seul littoral morbihannais 10%. Ainsi, les résidences secondaires y occupent une part importante de l’habitat : 42 % dans le Pays d’Auray, 79% dans la commune d’Arzon. Sur le parc de logements réalisé en 2007, 1/3 soit 14 329 logements était des résidences secondaires. Celles-ci, au nombre de 200 000 actuellement en Région Bretagne sont à 87% localisées sur le littoral, 56% sur le seul littoral du Morbihan. Par ailleurs, 53% de ces constructions et transactions sont le fait de personnes de plus de 60 ans. Ainsi le littoral de la région s’apparente peu à peu à un ghetto de vieux, ce qui n’est pas sans poser problème pour l’avenir : charge en terme de soins pour ces populations âgées, atonie économique à un moment où les activités littorales se diversifient et deviennent un enjeu majeur, avenir à terme de ce patrimoine bâti. La question devient préoccupante autour des agglomérations littorales : Brest, Quimper, Saint Malo car ici se conjuguent pression urbaine et phénomène de villégiature.

- Conséquences de ces concentrations, cette non maîtrise de l’aménagement devient problématique, provoquant une diffusion de l’habitat, une uniformisation des paysages, une vulnérabilité de ces territoires, proches en certains lieux de la thrombose. La spéculation y est très forte, évinçant de ces zones des populations les moins aisées, à la recherche d’un habitat individuel accessible dans un cadre de vie préservé. La rurbanisation autour de ces lieux de pression s’accélère, impliquant pour les populations des migrations pendulaires de plus en plus longues et pénibles. L’aire urbaine de Rennes s’étend désormais sur un rayon de 50km, regroupant 190 communes et couvrant 55% de la surface du département. D’autre part, les habitants de la côte se replient à l’intérieur de la région, dans les zones rétro-littorales. L’ensemble de ces migrations redynamise du coup des secteurs entiers de ce qui s’apparentait à la Bretagne Centrale. Une véritable discrimination sociale s’opère au sein du territoire. Cette rurbanité, apparemment choisie, n’est en fait qu’une soumission aux règles spéculatives du marché foncier et immobilier. Elle coûte cher pour les ménages (frais de transport entre domicile et travail) et pour les collectivités locales qui les reçoivent (équipements et services). Leur seul intérêt consiste en la réanimation d’espaces ruraux voués auparavant à l’abandon. Mais à quel prix !

Cette pression foncière entraîne par ailleurs une artificialisation grandissante des terres (habitat, activités et commerces, infrastructures). La région perd actuellement au moins 5 500 ha par an après un pic atteint en 2007 (6500 ha). Cette consommation de terres agricoles, au rythme de croissance double de celui de la population, fait de la Bretagne une des régions de France où ce processus est actuellement le plus fort (+4,8%/an ces dernières années). Le taux actuel d’artificialisation de 13% (24% sur le littoral), devrait passer en 2030 à 18%. Il est urgent d’envisager une économie de terres, une densification de l’urbanisation et de s’interroger sur le fait métropolitain. Si la prise de conscience est devenue depuis peu effective, il faut changer cependant les comportements (ce qui est long !) et oser remettre en cause les options qui les génèrent.

La question autrefois si préoccupante du Centre Bretagne, est à reconsidérer. Non pas que le problème n’existe plus mais son aire s’est réduite sous les effets de la rurbanisation. Les populations fuyant les métropoles de l’Est et le littoral sont reparties dans ses campagnes, animant des bourgs moribonds et des villes de moyenne importance, mais constituant à l’inverse des poches de pauvreté ou de forte vulnérabilité sociale comme le démontre l’explosion du Haut Léon lors de l’automne 2013. Si le sujet reste d’actualité dans la partie orientale des monts d’Arrée, le Mené, le Coglès, il y est atténué dans nombre de secteurs : pays de Redon, de Ploërmel, de Châteaubriant. Il y devient en ces lieux plus une question d’adéquation des équipements en services publics et commerciaux qu’une désertification réelle. Leur suppression n’apparaît plus en phase avec les mutations rapides du peuplement. Une ruralité revigorée y prend forme. Adaptation des populations à la conjoncture, cette nouvelle occupation du territoire ne mérite-t-elle pas, dans une option polycentrique, une attention particulière en termes d’aménagement ?


La négation de l’identité régionale

Ces mutations, issues des dynamiques d’une économie libérale non contrôlée, percutent les héritages d’organisation et les spécificités d’aménagement de la région, niant son originalité, son identité propre.

Le polycentrisme caractéristique de la région est désormais bousculé par la métropolisation. Son réseau de villes moyennes disséminées, notamment tout le long du littoral, ne résiste plus à la domination des agglomérations de l’est qui s’érigent en modèle « performant ». Même l’agglomération brestoise adopte cette dynamique. Ce mouvement récent bouscule cet héritage si caractéristique des territoires atlantiques. Pire, il nie le fait que ce réseau polycentrique (Cf. l’association originale des « Villes de Bretagne » qui le fédère) répond à cette occupation soutenable du milieu désormais souhaitée par les hommes. Défendre ces unités de vie de petite taille, c’est réaffirmer le lien réciproque et équilibré entre la ville et la campagne, limiter les déplacements, offrir un cadre de vie de qualité aux populations tout en préservant une ruralité nécessaire et un emploi pérenne. Tout le contraire de cette urbanisation en nappe si inorganique et qui ne répond plus aux fonctions premières de la ville : sociabilité et gain de temps.

La rupture Ouest/Est constitue la seconde préoccupation. Déjà dénoncée il y a 20 ans, la rupture territoriale ne cesse de se renforcer de part et d’autre de l’axe Saint Malo-Lorient : à l’Est une Bretagne métropolitaine, active, s’intégrant de fait à l’espace francilien ; à l’Ouest une péninsule plus rurale et maritime, en dépérissement, qui cristallise ses dernières forces sur la métropole brestoise. L’unité régionale éclate sous nos yeux sans qu’aucune correction ne s’opère.

Avec la dimension maritime de la région cette question apparaît encore plus flagrante. Alors que la mer constitue le dernier grand enjeu de l’humanité, ici elle ne semble vouée qu’à une seule fonction exutoire et fantasmée, celle du tourisme, de la villégiature et des activités de loisirs (plaisance) souhaitée par les populations issues de ces métropoles. Il suffit pour cela d’observer l’intensité des flux migratoires qui s’opèrent entre les deux à chaque week-end, à chaque congé pour s’en convaincre. Pourtant la mer offre un immense potentiel économique auquel les rivages qui constituent nécessairement les bases d’organisation, doivent s’adapter. Ressource halieutique et agriculture littorale, commerce maritime et industrie portuaire, nouvelles énergies en mer sont les fondements de l’économie de demain. Toute une maritimité, jadis florissante et qui, dans le passé, a structuré la région (villes-ports ; densité littorale ; activités halieutiques ; agriculture littorale), ne demande qu’à se maintenir et donner un nouvel élan à la région. Encore faut-il en accepter les principes, préserver le potentiel de ce territoire et l’adapter à ces mutations. L’avenir de la région est dans la mer, sur ses rivages, non dans ce seul tableau mythifié et rêvé qu’elle offre aux populations en provenance du continent. Il n’est pas non plus réservé à l’unique développement métropolitain de sa frange orientale.


Bibliographie indicative :

  • OLLIVRO Jean, Les paradoxes de la Bretagne, éditions Apogée, Janvier 2005.
  • Bretagne Prospective, Le livre blanc de la Bretagne, éditions du Temps, Janvier 2008.
  • LANDEAU Christian et REVERT Jean –François (sous la direction), Rennes/Saint Malo 2025 : un dessein commun ?, Actes des journées rencontre des 30 et 31 mai 2008, éditions Apogée, Janvier 2009.
  • OLLIVRO Jean, Projet Bretagne – Pour une Bretagne belle, prospère, solidaire, ouverte sur le monde, éditions Apogée, Janvier 2010.
  • GOURLAY Florence et LE DELEZIR Ronan, Atlas de la Bretagne – Les dynamiques du développement durable, CNDP-CRDP, éditions Autrement, Avril 2011.
  • LESCOAT Jacques, Bretagne des Villes, Conférence des villes de Bretagne, Octobre 2011.
  • GUILLUY Christophe, Fractures françaises, François Bourin Editeur, mai 2012.


TIROIR : La métropolisation, un modèle obsolète


Auteur : Yves LEBAHY - Géographe


Intervention des 3èmes Rencontres géographiques de Lorient Association « Géographes de Bretagne » le 18 Avril 2013(2)


Dès le début des années 2000, date d’arrêt de toute réelle politique d’aménagement au profit des jeux du marché, la Bretagne vit un grand dérangement. Depuis « l’Appel contre la métropolisation », lancé en 2011, un véritable débat s’est instauré dans la région entre tenants et détracteurs. Deux visions s’affrontent : laisser-faire et adaptation d’un côté, organisation en relation avec un projet de société de l’autre.

Le premier point de vue considère que la polarisation, accompagnée d’une mobilité sans contrainte des populations, s’adapte mieux aux contingences du marché et que la métropolisation qui en résulte est indispensable au développement des territoires en facilitant leur insertion dans la mondialisation. L’autre défend l’idée que le polycentrisme de la Bretagne constitue au contraire un atout pour son développement à plus long terme et s’intègre dans un projet de société posant en postulat la question des équilibres sociaux, environnementaux et territoriaux et le maintien de l’originalité sociale et culturelle de la région.

Ce débat s’instaure à un moment où la Bretagne connaît une forte croissance démographique, résultant de cette mobilité. Issus de territoires extérieurs, principalement d’Île-de-France, ces flux s’orientent, sans contrôle réel, vers le littoral, sud de préférence, mais aussi vers les agglomérations de l’est de la région. La dilatation non maîtrisée des aires urbaines de Rennes et Nantes - Saint-Nazaire apparaît, pour certains, comme la preuve d’un dynamisme retrouvé. Mais les déséquilibres qu’ils engendrent ne posent-ils pas fondamentalement la question de l’élaboration d’un véritable projet d’aménagement ?


De la « ville-métropole » à la « ville-entreprise » :

L’option métropolitaine consiste à laisser s’opérer la concentration des hommes en certains lieux, transformant au passage le sens même de la notion de « métropole ». Jusqu’aux années 90, ce terme était dévolu par les géographes aux villes détentrices d’un pouvoir essentiellement politique. Désormais, c’est la donne économique qui a pris le relais et s’érige en moteur du dynamisme urbain.

Des auteurs comme Laurent Davezies et Pierre Veltz promeuvent cette vision très libérale auprès des responsables politiques des grandes villes, lesquels s’empressent de la promouvoir à leur tour, tant elle paraît flatteuse à plus d’un titre. Cette métropolisation devient alors une évidence, un sésame au « développement », un moyen de surmonter la crise, en oubliant que le marché n’est qu’un élément, parmi d’autres, des composantes d’une vie sociale. Et la survie de notre société ne reposera ni sur l’instabilité, ni sur les concentrations d’hommes et de richesses, mais dans les équilibres et les permanences. Cette attitude stéréotypée se révèle néfaste pour l’idée même de métropolisation. La connexion à l’économie monde est une nécessité, les échanges avec les autres peuples également ; mais les nouvelles techniques de communication ne permettent-elles pas de concevoir ces relations sous de tout autres formes ?

Car les agglomérations ne sont plus des lieux permettant de faire le maximum de choses dans le minimum de temps, ce qui constituait, il y a peu encore, une des définitions de la ville. Bien au contraire, leur taille croissant, elles souffrent de thrombose, en dépit de la multiplication sans fin de leurs réseaux et ne répondent plus à la notion de productivité tant recherchée qui pourtant justifie leur croissance.

Ces centres urbains ne sont plus également les lieux qui rayonnent. Trop nombreux à l’échelle de la planète, ils se font une concurrence impitoyable. Que serait cette « Californie bretonne » au sein d’une économie planétaire avec ses quelques millions d’habitants ? Il y a déjà plus de 1 500 concentrations de la sorte sur Terre, et de poids autrement plus grand (voir les métropoles chinoises actuelles).

Certes, les meilleurs partisans du système métropolitain n’occultent pas les externalités négatives (pollution, embouteillages...), sociales et spatiales, mais elles sont présentées comme inéluctables et nécessaires.

Cependant, dans Fractures françaises, l’analyse du géographe Christophe Guilluy démontre crûment les enjeux sociaux et leur impact sur les territoires : l’intensification des flux migratoires liée à la mondialisation, la désindustrialisation des villes et le jeu spéculatif foncier et immobilier créent des poches d’exclusion – « les quartiers » – pour les migrants internationaux et éloigne les catégories moyennes et pauvres vers les périphéries. Ces zones périurbaines et rurales, délaissées par les services publics, deviennent des foyers de résistance sociale et culturelle : votes protestataires de la présidentielle 2012, mais aussi émergence d’un contre-modèle de vie à l’option métropolitaine, plus global.


L’impact foncier et environnemental :

Dans cette redistribution sociale, le territoire rural n’est plus qu’un espace à consommer. La seule Région Bretagne dilapide plus de 6 500 ha par an depuis dix ans, c’est-à-dire plus du dixième des 60 000 ha consommés chaque année sur le territoire national. Cette pression enregistrée tant sur les couronnes périurbaines que sur le littoral contribue à déstabiliser une activité agricole pourtant garante des équilibres environnementaux et productions fondamentales.

L’artificialisation des sols (équipements, routes), les rejets non maîtrisés d’eaux usées en dépit des traitements, les prélèvements croissants d’eau potable ont des impacts très lourds sur les sols, mais surtout sur les mers bordières environnantes, via le cycle de l’eau. Un Rennais ou un Nantais, alimenté en eau potable par le barrage d’Arzal, ne mesure pas à quel point son prélèvement et ses rejets participent au déséquilibre du Mor Braz, autrefois le plus riche gisement halieutique de la côte atlantique française. Aussi, confier la gestion de ces territoires ruraux et/ou maritimes aux métropoles, lieux coupés des réalités du milieu naturel, comme l’a suggéré le projet Baylimer du Grenelle de la mer, relève-t-il de l’inconséquence la plus grave.

La ville doit retrouver cette fonction d’intégration sociale et intergénérationnelle qu’elle a longtemps eue, qui lie la production aux échanges et aux décisions dans le temps le plus court, ses relations complémentaires avec les campagnes environnantes. Seules les villes moyennes, en lien avec leur territoire de proximité, semblent encore en mesure de répondre à de telles orientations. De plus, si le pouvoir réside bien au croisement des technologies de pointe de l’information et de la communication, dont le numérique est l’épine dorsale, nul besoin, pour que ces systèmes fonctionnent, de concentration, de métropolisation. Des villes, même petites, des laboratoires et des universités, des centres de recherche peuvent jouer le même rôle dès lors qu’ils affichent solidarité et fonctionnement en réseau sur un territoire régional (ex: les laboratoires de biologie marine de Roscoff ou la petite université d’Aberystwyth au Pays de Galles).


Domination urbaine :

La remise en cause de la vision polycentrique facilite l’intégration des métropoles rennaise et nantaise à une large banlieue du futur grand Paris. Car il ne faut pas rêver. En dépit de leurs efforts, ces métropoles restent des naines à l’échelle européenne et encore plus mondiale. Par contre, leurs efforts à imiter les puissants les inféodent à ces derniers. La LGV atlantique, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne sont que des équipements facilitant cette domination.

En résulte une marginalisation de plus en plus nette des villes de basse Bretagne, de la métropole brestoise en particulier. Et le dynamisme apparent des campagnes, notamment des marges de la Bretagne centrale, ne s’explique actuellement que par le reflux des populations obligées de quitter les centre villes.

La construction en réseau, traditionnelle dans l’histoire de la Bretagne, conserve toute son importance, notamment en cette période de crise profonde où les emplois productifs sont seuls garants du maintien d’une activité économique. Seule une vision régionale, n’abandonnant aucun des espaces de son territoire, constitue le gage de solidarité et d’originalité nécessaire à sa survie et à celle de sa population.

Il apparaît anormal que la Région elle-même ne se soit pas dotée de sa propre agence d’aménagement. Il est étonnant que celle-ci ait confié aux agences d’urbanisme des quatre plus grosses agglomérations (Rennes, Brest, Lorient et Saint-Brieuc) de discuter seules de l’avenir de l’ensemble de son territoire, ces agences ne représentant qu’un tiers de la population bretonne actuelle, nouvelle forme de domination urbaine. En outre, il est effarant de constater que ce travail de prospective n’intègre pas la Loire-Atlantique et ses deux agglomérations nazairienne et nantaise, qui rayonnent sur toute la Bretagne sud.

Du coup, les questions sociales, environnementales et de typologie urbaine liées à la géographie de la région et aux héritages particuliers de son histoire sont évacuées. Pourtant, elles président tout autant à l’émergence du « vivre ensemble ». Il est symptomatique de constater que dans tous ces textes traitant du fait urbain et de l’avenir de la Bretagne, les notions de pays, de villes-pays, de villes-ports, pourtant à l’honneur il y a encore quelque temps, sont désormais absentes des débats.


Un autre modèle est pourtant possible :

C’est bien aujourd’hui un choix fondamental de société qui s’impose à nous, entre un modèle urbain résultant d’une économie libérale de consommation et une option plus volontaire et responsable, car d’approche plus globale et s’appuyant sur nos particularismes et héritages. À l’issue de deux longs siècles de croissance provoquée par la révolution industrielle et ses impacts en matière économique, financière et spatiale, nous arrivons à un tournant crucial de l’histoire de l’humanité qui nous est signifié par la crise climatique, traduction d’une rupture élémentaire entre l’homme et son milieu.

La Bretagne doit défendre une autre façon de vivre en portant un projet plus responsable et plus particulier que celui de la métropolisation. Son économie n’en souffrira pas, bien au contraire, en affirmant des voies originales. Elle a encore les forces vives suffisantes pour le mener à bien (jeunesse, solidarités vivantes, socle d’activités primaires, dimension maritime et portuaire ouverte sur le monde, environnement et paysages). Mais, pour cela, ne faudrait-il pas confier à nos élus territoriaux des pouvoirs plus grands en matière d’aménagement ? Ne devraient-ils pas, par ailleurs, être également « porteurs des identités collectives et pas seulement d’un découpage territorial » (2) ?


Notes :

(1) Cet article a été publié dans le journal Le Peuple Breton de Mai 2013, n°592

(2) Jacques Beauchard, « Une révolution dans l’espace français : la ville contre le territoire ? », Population et avenir, n° 708, mai-juin 2012.



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