Géographie de la Bretagne/Les déséquilibres spatiaux

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= Les déséquilibres spatiaux (2014) =
 
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Auteur : Yves Lebahy
 
Auteur : Yves Lebahy
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== La métropolisation, un modÚle obsolÚte ==
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''Yves LEBAHY - Géographe - Intervention des 3Úmes Rencontres géographiques de Lorient - Association « Géographes de Bretagne »
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18 Avril 2013''(2)
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DĂšs le dĂ©but des annĂ©es 2000, date d’arrĂȘt de toute rĂ©elle politique d’amĂ©nagement au profit des jeux du marchĂ©, la Bretagne vit un grand dĂ©rangement. Depuis « l’Appel contre la mĂ©tropolisation », lancĂ© en 2011, un vĂ©ritable dĂ©bat s’est instaurĂ© dans la rĂ©gion entre tenants et dĂ©tracteurs. Deux visions s’affrontent : laisser-faire et adaptation d’un cĂŽtĂ©, organisation en relation avec un projet de sociĂ©tĂ© de l’autre.
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Le premier point de vue considĂšre que la ''polarisation'', accompagnĂ©e d’une mobilitĂ© sans contrainte des populations, s’adapte mieux aux contingences du marchĂ© et que la mĂ©tropolisation qui en rĂ©sulte est indispensable au dĂ©veloppement des territoires en facilitant leur insertion dans la mondialisation. L’autre dĂ©fend l’idĂ©e que le polycentrisme de la Bretagne constitue au contraire un atout pour son dĂ©veloppement Ă  plus long terme et s’intĂšgre dans un projet de sociĂ©tĂ© posant en postulat la question des Ă©quilibres sociaux, environnementaux et territoriaux et le maintien de l’originalitĂ© sociale et culturelle de la rĂ©gion.
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Ce dĂ©bat s’instaure Ă  un moment oĂč la Bretagne connaĂźt une forte croissance dĂ©mographique, rĂ©sultant de cette mobilitĂ©. Issus de territoires extĂ©rieurs, principalement d’Île-de-France, ces flux s’orientent, sans contrĂŽle rĂ©el, vers le littoral, sud de prĂ©fĂ©rence, mais aussi vers les agglomĂ©rations de l’est de la rĂ©gion. La dilatation non maĂźtrisĂ©e des aires urbaines de Rennes et Nantes - Saint-Nazaire apparaĂźt, pour certains, comme la preuve d’un dynamisme retrouvĂ©. Mais les dĂ©sĂ©quilibres qu’ils engendrent ne posent-ils pas fondamentalement la question de l’élaboration d’un vĂ©ritable projet d’amĂ©nagement ?
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'''De la « ville-métropole » à la « ville-entreprise » :'''
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L’option mĂ©tropolitaine consiste Ă  laisser s’opĂ©rer la concentration des hommes en certains lieux, transformant au passage le sens mĂȘme de la notion de « mĂ©tropole ». Jusqu’aux annĂ©es 90, ce terme Ă©tait dĂ©volu par les gĂ©ographes aux villes dĂ©tentrices d’un pouvoir essentiellement politique. DĂ©sormais, c’est la donne Ă©conomique qui a pris le relais et s’érige en moteur du dynamisme urbain.
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Des auteurs comme Laurent Davezies et Pierre Veltz promeuvent cette vision trĂšs libĂ©rale auprĂšs des responsables politiques des grandes villes, lesquels s’empressent de la promouvoir Ă  leur tour, tant elle paraĂźt flatteuse Ă  plus d’un titre. Cette mĂ©tropolisation devient alors une Ă©vidence, un sĂ©same au « dĂ©veloppement », un moyen de surmonter la crise, en oubliant que le marchĂ© n’est qu’un Ă©lĂ©ment, parmi d’autres, des composantes d’une vie sociale. Et la survie de notre sociĂ©tĂ© ne reposera ni sur l’instabilitĂ©, ni sur les concentrations d’hommes et de richesses, mais dans les Ă©quilibres et les permanences.
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Cette attitude stĂ©rĂ©otypĂ©e se rĂ©vĂšle nĂ©faste pour l’idĂ©e mĂȘme de mĂ©tropolisation. La connexion Ă  l’économie monde est une nĂ©cessitĂ©, les Ă©changes avec les autres peuples Ă©galement ; mais les
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nouvelles techniques de communication ne permettent-elles pas de concevoir ces relations sous de tout autres formes ?
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Car les agglomérations ne sont plus des lieux permettant de faire le maximum de choses dans le minimum de temps, ce qui constituait, il y a peu encore, une des définitions de la ville. Bien au contraire, leur taille croissant, elles souffrent de thrombose, en dépit de la multiplication sans fin de leurs réseaux et ne répondent plus à la notion de productivité tant recherchée qui pourtant justifie leur croissance.
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Ces centres urbains ne sont plus Ă©galement les lieux qui rayonnent. Trop nombreux Ă  l’échelle de la planĂšte, ils se font une concurrence impitoyable. Que serait cette « Californie bretonne » au sein d’une Ă©conomie planĂ©taire avec ses quelques millions d’habitants ? Il y a dĂ©jĂ  plus de 1 500 concentrations de la sorte sur Terre, et de poids autrement plus grand (voir les mĂ©tropoles chinoises actuelles).
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Certes, les meilleurs partisans du systĂšme mĂ©tropolitain n’occultent pas les externalitĂ©s nĂ©gatives (pollution, embouteillages...), sociales et spatiales, mais elles sont prĂ©sentĂ©es comme inĂ©luctables et nĂ©cessaires.
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Cependant, dans Fractures françaises, l’analyse  du gĂ©ographe Christophe Guilluy dĂ©montre crĂ»ment les enjeux sociaux et leur impact sur les territoires : l’intensification des flux migratoires liĂ©e Ă  la mondialisation, la dĂ©sindustrialisation des villes et le jeu spĂ©culatif foncier et immobilier crĂ©ent des poches d’exclusion – « les quartiers » – pour les migrants internationaux et Ă©loigne les catĂ©gories moyennes et pauvres vers les pĂ©riphĂ©ries. Ces zones pĂ©riurbaines et rurales, dĂ©laissĂ©es par les services publics, deviennent des foyers de rĂ©sistance sociale et culturelle : votes protestataires de la prĂ©sidentielle 2012, mais aussi Ă©mergence d’un contre-modĂšle de vie Ă  l’option mĂ©tropolitaine, plus global.
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'''L’impact foncier et environnemental :'''
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Dans cette redistribution sociale, le territoire rural n’est plus qu’un espace Ă  consommer. La seule RĂ©gion Bretagne dilapide plus de 6 500 ha par an depuis dix ans, c’est-Ă -dire plus du dixiĂšme des 60 000 ha consommĂ©s chaque annĂ©e sur le territoire national. Cette pression enregistrĂ©e tant sur les couronnes pĂ©riurbaines que sur le littoral contribue Ă  dĂ©stabiliser une activitĂ© agricole pourtant garante des Ă©quilibres environnementaux et productions fondamentales.
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L’artificialisation des sols (Ă©quipements, routes), les rejets non maĂźtrisĂ©s d’eaux usĂ©es en dĂ©pit des traitements, les prĂ©lĂšvements croissants d’eau potable ont des impacts trĂšs lourds sur les sols, mais surtout sur les mers bordiĂšres environnantes, via le cycle de l’eau. Un Rennais ou un Nantais, alimentĂ© en eau potable par le barrage d’Arzal, ne mesure pas Ă  quel point son prĂ©lĂšvement et ses rejets participent au dĂ©sĂ©quilibre du Mor Braz, autrefois le plus riche gisement halieutique de la cĂŽte atlantique française.
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Aussi, confier la gestion de ces territoires ruraux et/ou maritimes aux mĂ©tropoles, lieux coupĂ©s des rĂ©alitĂ©s du milieu naturel, comme l’a suggĂ©rĂ© le projet Baylimer du Grenelle de la mer, relĂšve-t-il de l’inconsĂ©quence la plus grave.
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La ville doit retrouver cette fonction d’intĂ©gration sociale et intergĂ©nĂ©rationnelle qu’elle a longtemps eue, qui lie la production aux Ă©changes et aux dĂ©cisions dans le temps le plus court, ses relations complĂ©mentaires avec les campagnes environnantes. Seules les villes moyennes, en lien avec leur territoire de proximitĂ©, semblent encore en mesure de rĂ©pondre Ă  de telles orientations.
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De plus, si le pouvoir rĂ©side bien au croisement des technologies de pointe de l’information et de la communication, dont le numĂ©rique est l’épine dorsale, nul besoin, pour que ces systĂšmes fonctionnent, de concentration, de mĂ©tropolisation. Des villes, mĂȘme petites, des laboratoires et des universitĂ©s, des centres de recherche peuvent jouer le mĂȘme rĂŽle dĂšs lors qu’ils affichent solidaritĂ© et fonctionnement en rĂ©seau sur un territoire rĂ©gional (ex: les laboratoires de biologie marine de Roscoff ou la petite universitĂ© d’Aberystwyth au Pays de Galles).
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'''Domination urbaine :'''
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La remise en cause de la vision polycentrique facilite l’intĂ©gration des mĂ©tropoles rennaise et nantaise Ă  une large banlieue du futur grand Paris. Car il ne faut pas rĂȘver. En dĂ©pit de leurs efforts, ces mĂ©tropoles restent des naines Ă  l’échelle europĂ©enne et encore plus mondiale. Par contre, leurs efforts Ă  imiter les puissants les infĂ©odent Ă  ces derniers. La LGV atlantique, l’aĂ©roport de Notre-Dame-des-Landes ne sont que des Ă©quipements facilitant cette domination.
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En rĂ©sulte une marginalisation de plus en plus nette des villes de basse Bretagne, de la mĂ©tropole brestoise en particulier. Et le dynamisme apparent des campagnes, notamment des marges de la Bretagne centrale, ne s’explique actuellement que par le reflux des populations obligĂ©es de quitter les centre villes.
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La construction en rĂ©seau, traditionnelle dans l’histoire de la Bretagne, conserve toute son importance, notamment en cette pĂ©riode de crise profonde oĂč les emplois productifs sont seuls garants du maintien d’une activitĂ© Ă©conomique. Seule une vision rĂ©gionale, n’abandonnant aucun des espaces de son territoire, constitue le gage de solidaritĂ© et d’originalitĂ© nĂ©cessaire Ă  sa survie et Ă  celle de sa population.
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Il apparaĂźt anormal que la RĂ©gion elle-mĂȘme ne se soit pas dotĂ©e de sa propre agence d’amĂ©nagement. Il est Ă©tonnant que celle-ci ait confiĂ© aux agences d’urbanisme des quatre plus grosses agglomĂ©rations (Rennes, Brest, Lorient et Saint-Brieuc) de discuter seules de l’avenir de l’ensemble de son territoire, ces agences ne reprĂ©sentant qu’un tiers de la population bretonne actuelle, nouvelle forme de domination urbaine. En outre, il est effarant de constater que ce travail de prospective n’intĂšgre pas la Loire-Atlantique et ses deux agglomĂ©rations nazairienne et nantaise, qui rayonnent sur toute la Bretagne sud.
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Du coup, les questions sociales, environnementales et de typologie urbaine liĂ©es Ă  la gĂ©ographie de la rĂ©gion et aux hĂ©ritages particuliers de son histoire sont Ă©vacuĂ©es. Pourtant, elles prĂ©sident tout autant Ă  l’émergence du « vivre ensemble ». Il est symptomatique de constater que dans tous ces textes traitant du fait urbain et de l’avenir de la Bretagne, les notions de pays, de villes-pays, de villes-ports, pourtant Ă  l’honneur il y a encore quelque temps, sont dĂ©sormais absentes des dĂ©bats.
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'''Un autre modÚle est pourtant possible :'''
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C’est bien aujourd’hui un choix fondamental de sociĂ©tĂ© qui s’impose Ă  nous, entre un modĂšle urbain rĂ©sultant d’une Ă©conomie libĂ©rale de consommation et une option plus volontaire et responsable, car d’approche plus globale et s’appuyant sur nos particularismes et hĂ©ritages.
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À l’issue de deux longs siĂšcles de croissance provoquĂ©e par la rĂ©volution industrielle et ses impacts en matiĂšre Ă©conomique, financiĂšre et spatiale, nous arrivons Ă  un tournant crucial de l’histoire de l’humanitĂ© qui nous est signifiĂ© par la crise climatique, traduction d’une rupture Ă©lĂ©mentaire entre l’homme et son milieu.
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La Bretagne doit dĂ©fendre une autre façon de vivre en portant un projet plus responsable et plus particulier que celui de la mĂ©tropolisation. Son Ă©conomie n’en souffrira pas, bien au contraire, en affirmant des voies originales. Elle a encore les forces vives suffisantes pour le mener Ă  bien (jeunesse, solidaritĂ©s vivantes,  socle d’activitĂ©s primaires, dimension maritime et portuaire ouverte sur le monde, environnement et paysages). Mais, pour cela, ne faudrait-il pas confier Ă  nos Ă©lus territoriaux des pouvoirs plus grands en matiĂšre d’amĂ©nagement ? Ne devraient-ils pas, par ailleurs, ĂȘtre Ă©galement « porteurs des identitĂ©s collectives et pas seulement d’un dĂ©coupage territorial »(2) ?
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'''Yves Lebahy'''
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GĂ©ographe
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(1) Cet article a été publié dans le journal ''Le Peuple Breton'' de Mai 2013, n°592
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(2) Jacques Beauchard, « Une rĂ©volution dans l’espace français : la ville contre le territoire ? », Population et avenir, n° 708, mai-juin 2012.

Version du 10 avril 2014 Ă  11:23

Les déséquilibres spatiaux (1994)

Auteur : Yves Lebahy


Les déséquilibres spatiaux (2014)

Auteur : Yves Lebahy


La métropolisation, un modÚle obsolÚte

Yves LEBAHY - Géographe - Intervention des 3Úmes Rencontres géographiques de Lorient - Association « Géographes de Bretagne » 18 Avril 2013(2)


DĂšs le dĂ©but des annĂ©es 2000, date d’arrĂȘt de toute rĂ©elle politique d’amĂ©nagement au profit des jeux du marchĂ©, la Bretagne vit un grand dĂ©rangement. Depuis « l’Appel contre la mĂ©tropolisation », lancĂ© en 2011, un vĂ©ritable dĂ©bat s’est instaurĂ© dans la rĂ©gion entre tenants et dĂ©tracteurs. Deux visions s’affrontent : laisser-faire et adaptation d’un cĂŽtĂ©, organisation en relation avec un projet de sociĂ©tĂ© de l’autre. Le premier point de vue considĂšre que la polarisation, accompagnĂ©e d’une mobilitĂ© sans contrainte des populations, s’adapte mieux aux contingences du marchĂ© et que la mĂ©tropolisation qui en rĂ©sulte est indispensable au dĂ©veloppement des territoires en facilitant leur insertion dans la mondialisation. L’autre dĂ©fend l’idĂ©e que le polycentrisme de la Bretagne constitue au contraire un atout pour son dĂ©veloppement Ă  plus long terme et s’intĂšgre dans un projet de sociĂ©tĂ© posant en postulat la question des Ă©quilibres sociaux, environnementaux et territoriaux et le maintien de l’originalitĂ© sociale et culturelle de la rĂ©gion. Ce dĂ©bat s’instaure Ă  un moment oĂč la Bretagne connaĂźt une forte croissance dĂ©mographique, rĂ©sultant de cette mobilitĂ©. Issus de territoires extĂ©rieurs, principalement d’Île-de-France, ces flux s’orientent, sans contrĂŽle rĂ©el, vers le littoral, sud de prĂ©fĂ©rence, mais aussi vers les agglomĂ©rations de l’est de la rĂ©gion. La dilatation non maĂźtrisĂ©e des aires urbaines de Rennes et Nantes - Saint-Nazaire apparaĂźt, pour certains, comme la preuve d’un dynamisme retrouvĂ©. Mais les dĂ©sĂ©quilibres qu’ils engendrent ne posent-ils pas fondamentalement la question de l’élaboration d’un vĂ©ritable projet d’amĂ©nagement ?

De la « ville-mĂ©tropole » Ă  la « ville-entreprise » : L’option mĂ©tropolitaine consiste Ă  laisser s’opĂ©rer la concentration des hommes en certains lieux, transformant au passage le sens mĂȘme de la notion de « mĂ©tropole ». Jusqu’aux annĂ©es 90, ce terme Ă©tait dĂ©volu par les gĂ©ographes aux villes dĂ©tentrices d’un pouvoir essentiellement politique. DĂ©sormais, c’est la donne Ă©conomique qui a pris le relais et s’érige en moteur du dynamisme urbain. Des auteurs comme Laurent Davezies et Pierre Veltz promeuvent cette vision trĂšs libĂ©rale auprĂšs des responsables politiques des grandes villes, lesquels s’empressent de la promouvoir Ă  leur tour, tant elle paraĂźt flatteuse Ă  plus d’un titre. Cette mĂ©tropolisation devient alors une Ă©vidence, un sĂ©same au « dĂ©veloppement », un moyen de surmonter la crise, en oubliant que le marchĂ© n’est qu’un Ă©lĂ©ment, parmi d’autres, des composantes d’une vie sociale. Et la survie de notre sociĂ©tĂ© ne reposera ni sur l’instabilitĂ©, ni sur les concentrations d’hommes et de richesses, mais dans les Ă©quilibres et les permanences. Cette attitude stĂ©rĂ©otypĂ©e se rĂ©vĂšle nĂ©faste pour l’idĂ©e mĂȘme de mĂ©tropolisation. La connexion Ă  l’économie monde est une nĂ©cessitĂ©, les Ă©changes avec les autres peuples Ă©galement ; mais les nouvelles techniques de communication ne permettent-elles pas de concevoir ces relations sous de tout autres formes ? Car les agglomĂ©rations ne sont plus des lieux permettant de faire le maximum de choses dans le minimum de temps, ce qui constituait, il y a peu encore, une des dĂ©finitions de la ville. Bien au contraire, leur taille croissant, elles souffrent de thrombose, en dĂ©pit de la multiplication sans fin de leurs rĂ©seaux et ne rĂ©pondent plus Ă  la notion de productivitĂ© tant recherchĂ©e qui pourtant justifie leur croissance. Ces centres urbains ne sont plus Ă©galement les lieux qui rayonnent. Trop nombreux Ă  l’échelle de la planĂšte, ils se font une concurrence impitoyable. Que serait cette « Californie bretonne » au sein d’une Ă©conomie planĂ©taire avec ses quelques millions d’habitants ? Il y a dĂ©jĂ  plus de 1 500 concentrations de la sorte sur Terre, et de poids autrement plus grand (voir les mĂ©tropoles chinoises actuelles). Certes, les meilleurs partisans du systĂšme mĂ©tropolitain n’occultent pas les externalitĂ©s nĂ©gatives (pollution, embouteillages...), sociales et spatiales, mais elles sont prĂ©sentĂ©es comme inĂ©luctables et nĂ©cessaires. Cependant, dans Fractures françaises, l’analyse du gĂ©ographe Christophe Guilluy dĂ©montre crĂ»ment les enjeux sociaux et leur impact sur les territoires : l’intensification des flux migratoires liĂ©e Ă  la mondialisation, la dĂ©sindustrialisation des villes et le jeu spĂ©culatif foncier et immobilier crĂ©ent des poches d’exclusion – « les quartiers » – pour les migrants internationaux et Ă©loigne les catĂ©gories moyennes et pauvres vers les pĂ©riphĂ©ries. Ces zones pĂ©riurbaines et rurales, dĂ©laissĂ©es par les services publics, deviennent des foyers de rĂ©sistance sociale et culturelle : votes protestataires de la prĂ©sidentielle 2012, mais aussi Ă©mergence d’un contre-modĂšle de vie Ă  l’option mĂ©tropolitaine, plus global.

L’impact foncier et environnemental : Dans cette redistribution sociale, le territoire rural n’est plus qu’un espace Ă  consommer. La seule RĂ©gion Bretagne dilapide plus de 6 500 ha par an depuis dix ans, c’est-Ă -dire plus du dixiĂšme des 60 000 ha consommĂ©s chaque annĂ©e sur le territoire national. Cette pression enregistrĂ©e tant sur les couronnes pĂ©riurbaines que sur le littoral contribue Ă  dĂ©stabiliser une activitĂ© agricole pourtant garante des Ă©quilibres environnementaux et productions fondamentales. L’artificialisation des sols (Ă©quipements, routes), les rejets non maĂźtrisĂ©s d’eaux usĂ©es en dĂ©pit des traitements, les prĂ©lĂšvements croissants d’eau potable ont des impacts trĂšs lourds sur les sols, mais surtout sur les mers bordiĂšres environnantes, via le cycle de l’eau. Un Rennais ou un Nantais, alimentĂ© en eau potable par le barrage d’Arzal, ne mesure pas Ă  quel point son prĂ©lĂšvement et ses rejets participent au dĂ©sĂ©quilibre du Mor Braz, autrefois le plus riche gisement halieutique de la cĂŽte atlantique française. Aussi, confier la gestion de ces territoires ruraux et/ou maritimes aux mĂ©tropoles, lieux coupĂ©s des rĂ©alitĂ©s du milieu naturel, comme l’a suggĂ©rĂ© le projet Baylimer du Grenelle de la mer, relĂšve-t-il de l’inconsĂ©quence la plus grave. La ville doit retrouver cette fonction d’intĂ©gration sociale et intergĂ©nĂ©rationnelle qu’elle a longtemps eue, qui lie la production aux Ă©changes et aux dĂ©cisions dans le temps le plus court, ses relations complĂ©mentaires avec les campagnes environnantes. Seules les villes moyennes, en lien avec leur territoire de proximitĂ©, semblent encore en mesure de rĂ©pondre Ă  de telles orientations. De plus, si le pouvoir rĂ©side bien au croisement des technologies de pointe de l’information et de la communication, dont le numĂ©rique est l’épine dorsale, nul besoin, pour que ces systĂšmes fonctionnent, de concentration, de mĂ©tropolisation. Des villes, mĂȘme petites, des laboratoires et des universitĂ©s, des centres de recherche peuvent jouer le mĂȘme rĂŽle dĂšs lors qu’ils affichent solidaritĂ© et fonctionnement en rĂ©seau sur un territoire rĂ©gional (ex: les laboratoires de biologie marine de Roscoff ou la petite universitĂ© d’Aberystwyth au Pays de Galles).

Domination urbaine : La remise en cause de la vision polycentrique facilite l’intĂ©gration des mĂ©tropoles rennaise et nantaise Ă  une large banlieue du futur grand Paris. Car il ne faut pas rĂȘver. En dĂ©pit de leurs efforts, ces mĂ©tropoles restent des naines Ă  l’échelle europĂ©enne et encore plus mondiale. Par contre, leurs efforts Ă  imiter les puissants les infĂ©odent Ă  ces derniers. La LGV atlantique, l’aĂ©roport de Notre-Dame-des-Landes ne sont que des Ă©quipements facilitant cette domination. En rĂ©sulte une marginalisation de plus en plus nette des villes de basse Bretagne, de la mĂ©tropole brestoise en particulier. Et le dynamisme apparent des campagnes, notamment des marges de la Bretagne centrale, ne s’explique actuellement que par le reflux des populations obligĂ©es de quitter les centre villes. La construction en rĂ©seau, traditionnelle dans l’histoire de la Bretagne, conserve toute son importance, notamment en cette pĂ©riode de crise profonde oĂč les emplois productifs sont seuls garants du maintien d’une activitĂ© Ă©conomique. Seule une vision rĂ©gionale, n’abandonnant aucun des espaces de son territoire, constitue le gage de solidaritĂ© et d’originalitĂ© nĂ©cessaire Ă  sa survie et Ă  celle de sa population. Il apparaĂźt anormal que la RĂ©gion elle-mĂȘme ne se soit pas dotĂ©e de sa propre agence d’amĂ©nagement. Il est Ă©tonnant que celle-ci ait confiĂ© aux agences d’urbanisme des quatre plus grosses agglomĂ©rations (Rennes, Brest, Lorient et Saint-Brieuc) de discuter seules de l’avenir de l’ensemble de son territoire, ces agences ne reprĂ©sentant qu’un tiers de la population bretonne actuelle, nouvelle forme de domination urbaine. En outre, il est effarant de constater que ce travail de prospective n’intĂšgre pas la Loire-Atlantique et ses deux agglomĂ©rations nazairienne et nantaise, qui rayonnent sur toute la Bretagne sud. Du coup, les questions sociales, environnementales et de typologie urbaine liĂ©es Ă  la gĂ©ographie de la rĂ©gion et aux hĂ©ritages particuliers de son histoire sont Ă©vacuĂ©es. Pourtant, elles prĂ©sident tout autant Ă  l’émergence du « vivre ensemble ». Il est symptomatique de constater que dans tous ces textes traitant du fait urbain et de l’avenir de la Bretagne, les notions de pays, de villes-pays, de villes-ports, pourtant Ă  l’honneur il y a encore quelque temps, sont dĂ©sormais absentes des dĂ©bats.

Un autre modĂšle est pourtant possible : C’est bien aujourd’hui un choix fondamental de sociĂ©tĂ© qui s’impose Ă  nous, entre un modĂšle urbain rĂ©sultant d’une Ă©conomie libĂ©rale de consommation et une option plus volontaire et responsable, car d’approche plus globale et s’appuyant sur nos particularismes et hĂ©ritages. À l’issue de deux longs siĂšcles de croissance provoquĂ©e par la rĂ©volution industrielle et ses impacts en matiĂšre Ă©conomique, financiĂšre et spatiale, nous arrivons Ă  un tournant crucial de l’histoire de l’humanitĂ© qui nous est signifiĂ© par la crise climatique, traduction d’une rupture Ă©lĂ©mentaire entre l’homme et son milieu. La Bretagne doit dĂ©fendre une autre façon de vivre en portant un projet plus responsable et plus particulier que celui de la mĂ©tropolisation. Son Ă©conomie n’en souffrira pas, bien au contraire, en affirmant des voies originales. Elle a encore les forces vives suffisantes pour le mener Ă  bien (jeunesse, solidaritĂ©s vivantes, socle d’activitĂ©s primaires, dimension maritime et portuaire ouverte sur le monde, environnement et paysages). Mais, pour cela, ne faudrait-il pas confier Ă  nos Ă©lus territoriaux des pouvoirs plus grands en matiĂšre d’amĂ©nagement ? Ne devraient-ils pas, par ailleurs, ĂȘtre Ă©galement « porteurs des identitĂ©s collectives et pas seulement d’un dĂ©coupage territorial »(2) ? Yves Lebahy GĂ©ographe

(1) Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le journal Le Peuple Breton de Mai 2013, n°592 (2) Jacques Beauchard, « Une rĂ©volution dans l’espace français : la ville contre le territoire ? », Population et avenir, n° 708, mai-juin 2012.

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