Géographie de la Bretagne/Le milieu naturel

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Sommaire

Le milieu naturel (1994)

Auteurs : HervĂ© RĂ©gnauld & Yves Lebahy



Le milieu naturel (2014)



Le plateau continental, un atout majeur de la Bretagne

Auteur : Jonathan Musereau


GĂ©ophysique du plateau continental

Le plateau continental se définit comme le prolongement du continent sous la surface de la mer. Cette transition vers l'océan se fait de façon graduelle, la profondeur pouvant augmenter de manière progressive ou plus brutale. Il s'agit également de la partie des fonds marins et de leur sous-sol sur lesquels un État côtier a une juridiction économique. C’est aussi un milieu varié, riche et largement exploité.


Les eaux territoriales

La plupart du temps, c’est dans cette zone que s’étendent les mers dites « territoriales Â», la partie de mer cĂ´tière sous la souverainetĂ© des Etats cĂ´tiers. En pratique, la largeur des eaux territoriales est fixĂ©e Ă  12 milles (20 km) au-delĂ  du littoral. L'État cĂ´tier peut nĂ©anmoins prĂ©venir les infractions Ă  ses lois et règlements douaniers, fiscaux, sanitaires ou d'immigration dans une zone dite « contiguĂ« Â» qui s’étend jusqu’à 24 milles (40 km). Au-delĂ , il peut Ă©galement disposer d’une Zone Économique Exclusive (ZEE), dont les limites maximales sont Ă©tablies Ă  200 milles (320 km) de la cĂ´te.



La nature des fonds sous-marins

La bathymétrie (mesure de la profondeur de la mer) des eaux territoriales bretonnes montre que 50% de la surface sous-marine se trouve entre l'estran et -50 m, 41,5% entre -50 m et -100 m, et seulement 8,5% à une profondeur supérieure à 100 m. Cette dernière n’est toutefois pas atteinte en Manche, où le plateau continental offre une pente plus douce, de même qu’au large du Morbihan. En étudiant plus précisément la topographie et la géologie des fonds marins au large des côtes bretonnes, on comprend que ces différences locales en termes de profondeur sont liées au fait que le Massif Armoricain se prolonge sous la mer. En effet, si ce dernier s'étend sur seulement 5 km au large du Trégor et du Léon, il atteint 30 à 50 km dans le golfe normand-breton et face au rivage morbihannais.

En ce qui concerne la sédimentologie des fonds marins, en Bretagne nord, ainsi qu'à l'extrémité ouest, les dépôts grossiers (cailloutis et graviers) hérissés d'affleurements rocheux dominent. A l’inverse, les ensembles sableux et les fonds vaseux sont fortement représentés en Bretagne sud. Entre la vasière et le rivage, une échine rocheuse s’étend parallèlement au rivage et émerge en certains endroits pour former un chapelet d’îles (Glénan, Groix, Houat, Hoëdic et Belle-Ile). La différence de nature des sédiments entre la Manche et le Golfe de Gascogne s’explique en partie par la vitesse inégale de leurs courants marins.



Marées et courants

La Bretagne est rĂ©putĂ©e pour ses marĂ©es, la baie du Mont Saint Michel dĂ©tenant le record europĂ©en du plus grand marnage, l’amplitude entre une pleine mer et une basse mer successives. Lors des Hautes Mers de Vive-Eau Exceptionnelles (les « grandes marĂ©es Â» d’équinoxe), cette amplitude peut atteindre près de 14 m Ă  Saint Malo alors elle ne dĂ©passera pas 7,5 m Ă  Brest et plafonnera Ă  5,5 m Ă  Concarneau. Les variations de la topographie du plateau continental et l’amplitude du marnage ont une incidence majeure sur la vitesse des courants marins. Le long de la Manche et en Iroise, lors du flot (marĂ©e montante) la vitesse des courants s’élève souvent Ă  7 km/h et peut atteindre 15 km/h dans les zones de rĂ©trĂ©cissement, comme au niveau du Cap FrĂ©hel (qui signifie en breton fort courant : « frĂ© Â» courant et « hel Â» haut), dans le Fromveur, entre Molène et Ouessant, ou encore dans le Raz de Sein. En Bretagne Sud, la vitesse du courant de marĂ©e ne dĂ©passe guère 1 Ă  2 km/h, sauf dans les estuaires (rias) ou dans des passes Ă©troites du golfe du Morbihan.



Les richesses du plateau continental

Les mers du plateau continental sont aussi le siège d’écosystèmes produisant une profusion de végétaux (les algues) et une forte biomasse animale, des richesses exploitées et parfois surexploitées depuis longtemps. La majorité de ces animaux et végétaux vit dans les 50 premiers mètres, là où la lumière du soleil pénètre facilement. En Bretagne, de par leur diversité et leur richesse, les ressources vivantes aquatiques et le benthos (organismes vivant en relation étroite avec les fonds subaquatiques) ont toujours fait l’objet d’une attention toute particulière et, plus récemment, d’une protection juridique (création de zones protégées).


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Les bancs de maerl

Le maerl est constitué d’algues rouges calcaires de la famille des corallinacées (corail). La complexité architecturale des bancs de maërl offre une multiplicité de niches écologiques et favorise la diversité biologique. Ils constituent, avec les herbiers de zostères, l’une des biocénoses les plus originales et les plus diversifiées de l’Atlantique Nord. Les bancs de maërl se révèlent ainsi être de véritables réservoirs de biodiversité. En outre, ils représentent une zone de nurserie pour des espèces commercialement exploitées telles que les bivalves (coquille Saint-Jacques, pétoncles, palourdes, praires) et les juvéniles de poissons (bar, dorade, lieu, rouget…). Localement, ils peuvent constituer une source non négligeable de matériaux de formation des plages. Plus de 900 espèces d’invertébrés et 150 espèces d’algues ont été recensées sur le maërl des côtes bretonnes.



La Grande Vasière

La « Grande Vasière Â» occupe la partie mĂ©diane du plateau du Golfe de Gascogne, entre la Bretagne et les Charentes. La caractĂ©ristique remarquable de cette aire de dĂ©pĂ´t est son extension sur 250 km parallèlement au littoral, par une profondeur d’environ 100 m. L’épaisseur de sĂ©diments peut atteindre jusqu’à 12 m. Vaste Ă©tendue chalutable, la Grande Vasière est le siège d’importantes pĂŞcheries de sole, merlu et langoustine, dont l’évolution des productions met en question la pĂ©rennitĂ© de leur exploitation. Si elle peut paraĂ®tre appauvrie quant Ă  ses peuplements de langoustines, elle sert de nourricerie Ă  diverses espèces de poissons (merlu en particulier) lors de leur croissance.



Le parc naturel d’Iroise

Plus au nord, la Mer d'Iroise constitue elle aussi un lieu d’une grande richesse écologique. Elle abrite le plus grand champ d’algues marines d’Europe (plus de 300 espèces répertoriées). La quasi-totalité des 120 espèces de poissons de la façade atlantique française et de la Manche y sont présentes. Un quart de la population française de mammifères marins y réside. Il est donc naturel de chercher à protéger ce patrimoine. Dans cette démarche, le Parc Naturel Marin d’Iroise, créé le 28 septembre 2007, représente un dispositif majeur. Situé au large de la pointe du Finistère, il s’étend du sud de l’île de Sein au nord d’Ouessant. Il couvre une superficie de 3 500 km2, soit l’équivalent de la moitié du département du Finistère. L’aire géographique retenue pour le parc est volontairement étendue pour garantir son efficacité en termes de fonctionnement des écosystèmes marins. Le Parc Naturel Marin d’Iroise offre une solution viable pour veiller à la conservation des richesses naturelles de l’Iroise nécessaire au développement des activités qui rendent cet espace vivant et attractif.



L’exploitation du plateau continental

Les mers bordières de la Bretagne constituent un espace très fréquenté par les flottes internationales de commerce (fret ou passagers) et de nombreuses embarcations de pêche et de plaisance. L’intensité du trafic et les marées noires qu’il a provoqué ont nécessité sa canalisation pour renforcer la sécurité. Si les fonds marins se sont révélés dépourvus de pétrole ou de gaz, la zone fait l’objet de nombreuses prospections pour l’extraction de matériaux marins. Le vent et les courants marins constituent enfin des sources prometteuses de production électrique dont l’exploitation débute à peine ou peine à débuter.


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Une fréquentation accrue

Au large de la pĂ©ninsule bretonne, le rail d'Ouessant constitue un dispositif de sĂ©paration du trafic maritime qui vise Ă  canaliser le passage maritime le plus frĂ©quentĂ© du monde, empruntĂ© en 2003 par 54 200 navires et un transit quotidien d'environ 700 000 tonnes de marchandise. Suite Ă  la mobilisation publique qui a suivi la catastrophe de l'Amoco Cadiz (marĂ©e noire, 1978), le dispositif a Ă©tĂ© Ă©loignĂ© de la cĂ´te, modifiĂ© et complĂ©tĂ© : un second rail montant positionnĂ© Ă  33 milles d'Ouessant est dĂ©sormais obligatoire pour les navires transportant des produits dangereux. A cette frĂ©quentation liĂ©e au transport de marchandise, s’ajoutent celles liĂ©es Ă  la pĂŞche, une activitĂ© profondĂ©ment ancrĂ©e dans l’identitĂ© et l’économie de la Bretagne, et Ă  la plaisance très active le long des cĂ´tes.



La mer source d’énergie

Depuis 1966, la première centrale marémotrice du monde, utilise les courants très puissants de l’estuaire de la Rance (Dinard) pour générer de l’électricité. Le barrage de la Rance est ainsi devenu la première source d’électricité de la région dans le domaine des énergies renouvelables. Il existe également trois projets de parcs éoliens “ offshore ”. L’un se situe en baie de Saint Brieuc et devrait occuper une superficie de 180 km2, un autre aurait une emprise de 80 km2 sur le Banc de Guérande et le troisième devant Belle-Ile n’a pas été retenu.

Trois projets de récupération de l’énergie hydrolienne ont également vu le jour durant ces dernières années. Le premier est situé au large de l’île de Bréhat et consiste à tester la fonctionnalité de quatre hydroliennes immergées par -35 m de fond et distantes d’une quinzaine de km des côtes. EDF les a raccordées à son réseau de distribution au moyen d'un poste de livraison d'énergie situé à terre. Le second projet (Hydro-gen) est porté par la SARL Aquaphile, qui a mis au point des hydroliennes flottantes et amarrées par des lignes de mouillages. Il fait l’objet de tests en rade de Brest. Le troisième, géré par la société Hydrohelix et nommé SABELLA, est implanté à Bénodet, à la sortie de l’estuaire de l’Odet. Des projets de récupération de l’énergie de la houle et des vagues sont enfin à l’étude, comme le SEAREV lancé en 2003 par le Laboratoire de Mécanique des Fluides (LMF) de l'Ecole Centrale de Nantes. (1)



Conclusion

Le plateau continental et les mers bordières qui le surmontent constituent un atout majeur pour les habitants de la péninsule bretonne mais aussi un terrain de confrontation d’intérêts et de risques découlant de facteurs naturels et d’activités humaines. Prélever des sédiments marins peut fragiliser un rivage dunaire ou bouleverser un biotope propice à la reproduction d’une espèce animale de haute valeur. La forte fréquentation par des navires de toutes tailles peut provoquer des accidents parfois meurtriers ou engendrant de graves dommages sur le milieu naturel, en dépit de la sophistication des aides à la navigation. Bien d’autres questions se posent à propos de la gestion de cet espace marin et de l’aménagement de ses bordures. Celles-ci seront abordées dans les chapitres sur l’exploitation de la mer, l’aménagement du littoral et la crise de l’environnement.

(1) pour davantage d’information sur l’énergie maritime, consultez le chapitre Transports & Energie : http://www.skolvreizh.com/wiki/G%C3%A9ographie_de_la_Bretagne/Les_r%C3%A9seaux#Transports_.26_.C3.89nergie_.282014.29


Orientations bibliographiques :

  • AUGRIS C., CRESSARD A. P. (1991). Les matĂ©riaux marins. Mines & Carrières, vol. 73.
  • FOLLIOT B. (2004). « La Grande Vasière Â» : Etude sĂ©dimentologique de deux secteurs septentrionaux. MĂ©moire de DEA, UniversitĂ© Lille 1, 50 p.
  • GRALL J. (2002). BiodiversitĂ© spĂ©cifique et fonctionnelle du maerl: rĂ©ponses Ă  la variabilitĂ© de l'environnement cĂ´tier. Thèse de doctorat, UniversitĂ© de Bretagne Occidentale, Brest 300 p.
  • GUILCHER A. (1954). Morphologie littorale et sous-marine. Collection Orbis, P.U.F., Paris, 216 p.
  • HILY C., CONNAN S., RAFFIN C. (1999). Atlas des herbiers zostères de Bretagne : Inventaire des sites, de la faune et de la flore. Rapport de contrat DIREN Bretagne/UBO, 229 pp.
  • PINOT J. P. (1998). La gestion du littoral. Institut OcĂ©anographique, Paris, 2 tomes, 759 p.



Webographie :




Les risques « naturels Â» en Bretagne (2014)

Auteurs :

- Alain HENAFF, maître de conférences de géographie, Institut Universitaire Européen de la Mer, Université de Bretagne Occidentale, Littoral-Environnement-Télédétection-Géomatique - Géomer-Brest Umr 6554 CNRS

- Catherine MEUR-FEREC, professeure des Universités en géographie, Institut Universitaire Européen de la Mer, Université de Bretagne Occidentale, Littoral-Environnement-Télédétection-Géomatique - Géomer-Brest Umr 6554 CNRS


Les "risques naturels"

Il semble important de revenir brièvement sur l’appellation « risques naturels Â» qui est très largement utilisĂ©e, notamment au niveau institutionnel et rĂ©glementaire, lorsque l’on se rĂ©fère Ă  des alĂ©as considĂ©rĂ©s comme Ă©tant d’origine naturelle (sĂ©ismes, tempĂŞtes, glissements de terrain, etc.) (Ministère de l'AmĂ©nagement du Territoire et de l'Environnement, 1997). Le qualificatif "naturel" s’utilise alors par opposition aux risques dits "technologiques".

Cependant cette expression n’a pas strictement de sens pour le géographe car, si certains aléas sont indubitablement d’origine naturelle (volcans ou séismes), le risque, qui résulte de la présence d'enjeux sociétaux, ne peut être qualifié, à proprement parler, de "naturel" (Meur-Ferec, 2008). De plus, de nombreux aléas qui apparaissent a priori naturels, comme l’érosion ou les inondations, sont, dans les milieux fortement anthropisés, sensiblement influencés par les aménagements humains. R. D’Ercole et P. Pigeon rappellent ainsi "l’évidente anthropisation des aléas dits naturels". (voir la bibliographie)



En raison de sa gĂ©ographie physique (climat, gĂ©ologie, hydrographie), la Bretagne est relativement peu exposĂ©e aux risques dits « naturels Â», comparativement aux autres rĂ©gions de France mĂ©tropolitaine et d’outre-mer. La rĂ©gion est, en effet, Ă©pargnĂ©e par plusieurs alĂ©as comme les tsunamis, les cyclones, les Ă©ruptions volcaniques, les coulĂ©es de lave, les avalanches, et les crues nivales, et relativement Ă©pargnĂ©e par les risques de retrait et gonflement d’argiles, grandes inondations de plaines, crues torrentielles, effondrement sur cavitĂ©s, etc., c’est-Ă -dire une grande partie de ce qu’il est commun d’appeler les « risques naturels Â» (cf. encart). Par contre, le linĂ©aire cĂ´tier très Ă©tendu du massif armoricain, plus ou moins bâti, confère Ă  cette rĂ©gion une vulnĂ©rabilitĂ© particulière aux risques littoraux associĂ©s, entre autres phĂ©nomènes gĂ©nĂ©rateurs, aux tempĂŞtes.

Les inondations, notamment dans les secteurs estuariens et les cours d’eau, sont aussi un des aléas les plus fréquents en Bretagne. Enfin, d'après les recherches menées sur les séismes historiques à l’échelle nationale, le risque séisme, bien que généralement de faible intensité dans la région, concerne la totalité des communes de Bretagne.

Ces risques naturels sont recensés à travers plusieurs documents administratifs élaborés généralement à l’échelle communale. Deux d’entre-eux, les Dossiers Départementaux sur les Risques Majeurs (DDRM), d’une part, et l’inventaire des Arrêtés de Catastrophe Naturelle (CatNat), d’autre part, sont, malgré un certain nombre de limites, particulièrement intéressants à prendre en compte pour la connaissance, à la fois dans le temps et dans l’espace, des risques naturels régionaux.

Les DDRM du Finistère (2006), du Morbihan (2009), de l’Ille-et-Vilaine (2004), des Côtes-d’Armor (2005) et de la Loire-Atlantique (2008), réalisés à différentes dates et mis à jour au fur et à mesure de l’acquisition des nouvelles connaissances, inventorient ainsi les risques identifiés dans chaque commune selon la typologie des risques naturels établie par Prim.net (http://www.prim.net/). L’examen de ces documents montre ainsi, qu’en moyenne seulement 2,8 risques sont identifiés par commune. Néanmoins, au moins un risque naturel est identifié dans chacune des 1489 communes de la région.

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En l’occurrence, il s’agit, dans ce cas, du risque sismique pour lequel l’alĂ©a est surtout important en Loire-Atlantique. A l’inverse, dans certaines communes, de 10 Ă  13 risques ont Ă©tĂ© reconnus. Le risque le plus commun est, comme sur le territoire mĂ©tropolitain, l’inondation qui est identifiĂ©e dans 870 communes (58,4 %). Viennent ensuite les phĂ©nomènes liĂ©s Ă  l’atmosphère identifiĂ©s dans 766 communes (51,4 %), parmi lesquels les tempĂŞtes et les grains, dont le risque intĂ©resse 394 communes (26,5 % des communes de la rĂ©gion). De manière surprenante, les risques littoraux de submersion et d’érosion littorale ne paraissent pas numĂ©riquement importants. En effet, sur les 446 communes littorales que comptent les cinq dĂ©partements considĂ©rĂ©s, ces risques littoraux sont identifiĂ©s respectivement dans seulement 62 et 14 communes alors que la carte des alĂ©as Ă©tablie Ă  partir des donnĂ©es Eurosion met en Ă©vidence 126 communes dont le linĂ©aire cĂ´tier est soumis Ă  l’érosion, au sein desquelles les enjeux humains et bâtis ont Ă©tĂ© progressivement accumulĂ©s en arrière du trait de cĂ´te pour plus de 80 d’entre-elles. Ces enjeux sont constituĂ©s par les personnes et les biens installĂ©s sur ces territoires : zones bâties rĂ©sidentielles ou Ă  vocation Ă©conomique (industries, artisanat ou exploitations agricoles) et rĂ©seaux qui les desservent. Tous sont susceptibles d'ĂŞtre impactĂ©s par ces alĂ©as. Pour le risque d'Ă©rosion du trait de cĂ´te, tout comme pour le risque de submersion, les dĂ©nominations utilisĂ©es posent problème car il apparaĂ®t que l’érosion du trait de cĂ´te et le recul des falaises sont, dans nombre de cas, assimilĂ©s au risque mouvement de terrain, tandis que le risque inondation dans certaines communes n’est pas systĂ©matiquement distinguĂ© en submersion ou inondations liĂ©es aux eaux continentales, d’oĂą l’apparente absence de risques cĂ´tiers dans certaines communes littorales.

Des confusions apparaissent ainsi dans la dénomination des risques qui brouillent de manière importante la comparaison d’une commune à l’autre et, plus encore, d’un département à l’autre. De ce fait, la distribution géographique des différents risques identifiés dans la région montre une certaine hétérogénéité dans leur recensement à l’échelle des départements. Malgré l’ancienneté de ces démarches de recensement des risques naturels, il apparaît que les limites administratives l’emportent encore sur la réalité de la distribution des phénomènes. Ainsi, visiblement, leur identification a été plus poussée dans les communes des Côtes-d’Armor. C’est le cas en particulier pour le risque atmosphérique et pour les risques littoraux qui ne sont, par exemple, pas identifiés en tant que tels dans le Finistère.

Cette approche par les DDRM n’est, par conséquent, pas suffisante tant que, d’une part, l’homogénéisation du recueil de l’information servant à définir les risques naturels ne sera pas réalisée à l’échelle régionale et nationale, et que d’autre part, chaque risque naturel identifié sera, par ailleurs, attribué à l’ensemble du territoire communal même si, comme c’est souvent le cas, il ne concerne qu’une petite partie de la commune. Ainsi, pour certains aléas tels que les inondations pour lesquels une cartographie précise des zones affectées a pu être, à l’heure actuelle, réalisée, il apparaît que les territoires concernés sont généralement limités aux fonds de vallée sur des sections de cours d’eau. Enfin, en attribuant un ou des risques à un territoire communal, une information relative à l’intensité des aléas faciliterait la compréhension de leur distribution géographique.

L’analyse et la cartographie des statistiques d’ArrĂŞtĂ©s de « catastrophe naturelle Â» (Catnat) par commune inventoriĂ©e dans la base de donnĂ©es Gaspar Ă©tablie Ă  partir de 1982, permet de disposer d’un second indicateur de risques « naturels Â». Gaspar a Ă©tĂ© Ă©tablie dans le but de construire une mĂ©moire des catastrophes naturelles passĂ©es en France et, de ce fait, de constituer une information de rĂ©fĂ©rence sur les alĂ©as et les dommages consĂ©cutifs de leur survenue. Y sont ainsi consignĂ©s tous les arrĂŞtĂ©s de catastrophe naturelle enregistrĂ©s depuis 1982 pour chaque commune de France (http://macommune.prim.net/gaspar/). En Bretagne, selon la typologie de ces Catnat (1982 Ă  2010), ce sont les inondations associĂ©es Ă  des coulĂ©es de boue (2777 communes concernĂ©es), les tempĂŞtes (1275 communes concernĂ©es) ainsi que les inondations associĂ©es Ă  des coulĂ©es de boue et des mouvements de terrain (1117 communes concernĂ©es) qui, donnent lieu au plus grand nombre d’arrĂŞtĂ©s.


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Les chocs mĂ©caniques liĂ©s Ă  l’action des vagues associĂ©s ou non Ă  des inondations, des coulĂ©es de boue ou encore des mouvements de terrain justifient ensuite quelques centaines d’arrĂŞtĂ©s de Catnat, tandis que les autres phĂ©nomènes ne reprĂ©sentent plus que quelques dizaines de cas, voire quelques cas isolĂ©s (effondrements de terrain, Ă©boulements rocheux, sĂ©ismes, etc…). Tous types confondus, de 1982 Ă  2010, la totalitĂ© des communes de la rĂ©gion a Ă©tĂ© concernĂ©e par au moins un arrĂŞtĂ© tandis que 13 d’entre-elles ont connu entre 11 et 13 arrĂŞtĂ©s de Catnat en 28 ans, soit une reconnaissance d’état de catastrophe naturelle tous les 2 ans environ pour ces dernières, la moyenne pour l’ensemble des communes s’établissant aux environs de 4 (3,96) en 28 ans, soit un arrĂŞtĂ© tous les 7 ans. Depuis 1982, aucune annĂ©e n’a Ă©tĂ© exemptĂ©e d’au moins un arrĂŞtĂ© et l’annĂ©e 2002, avec seulement 4 Catnat, est l’annĂ©e la moins pourvue. A l’inverse, les annĂ©es 1987 (1276 cas), 1995 (743 cas) et les annĂ©es successives 1999, 2000 et 2001 (respectivement 1542, 260 et 311 cas) ont Ă©tĂ© particulièrement marquĂ©es par les catastrophes naturelles (ouragan, tempĂŞtes et inondations). A cĂ´tĂ© de ces annĂ©es très dĂ©favorables, les annĂ©es 2008 et 2010, bien qu’affectĂ©es, entre autres, par les fortes tempĂŞtes Johanna puis Xynthia, notamment sur les communes littorales de la rĂ©gion, apparaissent modĂ©rĂ©ment marquĂ©es (respectivement 168 et 226 arrĂŞtĂ©s de Catnat) : leur intensitĂ© n'a pas atteint celle de l'ouragan des 15 et 16 octobre 1987, qui pour la dernière moitiĂ© du 20e siècle reste la rĂ©fĂ©rence en la matière.

Les inondations qui sont le type de catastrophe naturelle le plus fréquent dans la région sont particulièrement intéressantes à suivre du point de vue de leur distribution géographique et de leur chronologie.


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Ce type d’analyse spatio-temporelle rĂ©alisĂ©e Ă  l’échelle rĂ©gionale montre tout l’intĂ©rĂŞt de l’utilisation des Catnat comme indicateur de risque naturel. A travers les cartographies produites, il est ainsi possible de mettre en Ă©vidence non seulement les annĂ©es propices aux inondations mais Ă©galement l’emprise gĂ©ographique et le « dĂ©placement Â» de ces catastrophes naturelles (en gardant en tĂŞte que ce sont les territoires communaux qui sont concernĂ©s par les arrĂŞtĂ©s et pas uniquement les lieux ayant subi l’inondation). En 1995 les inondations ont concernĂ© la presque totalitĂ© de la rĂ©gion. En 2000 et 2001 elles se sont produites successivement Ă  l’ouest puis au sud de la rĂ©gion.

NĂ©anmoins, cette source de donnĂ©es pose aussi plusieurs problèmes mĂ©thodologiques. D’une part, cette base de donnĂ©es inventorie les arrĂŞtĂ©s ministĂ©riels de reconnaissance des Ă©tats dits de « catastrophe naturelle Â» qui font suite aux demandes des maires en vue de l’indemnisation des victimes par les assurances. Il ne s’agit donc pas de statistiques sur les alĂ©as, ni mĂŞme sur les dommages rĂ©els, mais sur les demandes d’indemnisation qui fluctuent selon la rĂ©activitĂ© des communes, leurs connaissances des procĂ©dures et les pressions exercĂ©es par les riverains.

D’autre part, la typologie des aléas utilisée dans cette base, si elle convient aux procédures d’indemnisation, ne correspond pas toujours à la réalité du terrain. Elle diffère par ailleurs quelque peu de la nomenclature utilisée pour la définition des risques naturels et connaît, dans son utilisation, les mêmes travers liés au vocabulaire définissant les risques qui conduit, par exemple, à distinguer ou non les processus littoraux des processus continentaux. Il est par exemple quasiment impossible d’y distinguer un processus d’érosion côtière d’un glissement de versant. Beaucoup de précautions sont donc nécessaires pour analyser ces données qui nous fournissent néanmoins des indications précieuses sur les risques naturels.

Les principaux alĂ©as « naturels Â» Ă  laquelle la Bretagne est exposĂ©e sont donc les inondations, l’érosion cĂ´tière et les submersions. Ces alĂ©as ont pour origine des phĂ©nomènes mĂ©tĂ©orologiques (vents, prĂ©cipitations, pression atmosphĂ©rique) et leurs effets sur la mer (vagues, houles et surcotes marines), ainsi qu’à des phĂ©nomènes astronomiques (marĂ©es). Lorsque ceux ceux-ci sont conjuguĂ©s (tempĂŞte et pleine mer de vive-eau) ils entraĂ®nent souvent d'importants dĂ©gâts sur les cĂ´tes et les fonds d’estuaires anthropisĂ©s. Par ailleurs, les tempĂŞtes peuvent aussi engendrer des dommages, Ă  la fois sur le continent, et en mer en termes de naufrages et, parfois, de marĂ©es noires. Ce fĂ»t le cas, pour ne citer que les plus tristement cĂ©lèbres et les plus importantes d'entre elles, en 1967 avec le Torrey-Canyon (cĂ´tes de Granit Rose), en 1978 avec l'Amoco-Cadiz (de la baie d'Audierne Ă  la baie de Saint-Brieuc), en 1999 avec l'Erika (quelques secteurs de cĂ´te du sud et de l'est de la rĂ©gion), et en 2002 avec le Prestige (cĂ´tes sud de la rĂ©gion).

Mais les alĂ©as seuls ne permettent pas d’analyser les risques : il est en effet nĂ©cessaire de les croiser avec les enjeux (c'est-Ă -dire les biens exposĂ©s Ă  l’alĂ©a) pour comprendre la vulnĂ©rabilitĂ© d’un territoire. Les arrĂŞtĂ©s de catastrophes naturelles, de plus en plus frĂ©quents reflètent moins une croissance des alĂ©as qu’une faible maĂ®trise des enjeux et tout particulièrement des constructions rĂ©alisĂ©es ces dernières dĂ©cennies dans des secteurs exposĂ©s Ă  de forts alĂ©as.



L’émergence du risque

La frange côtière est caractérisée par une mobilité permanente et particulièrement rapide à l’échelle du temps géologique, mais aussi à l’échelle humaine. Parallèlement, depuis le dix-huitième siècle, des enjeux sans cesse grandissants se sont concentrés sur cet espace étroit et mouvant.

Recul du trait de côte vers la terre, glissement des installations humaines vers la mer, évolution naturelle et l’occupation humaine du rivage ont abouti au cours du siècle passé à un prévisible "télescopage". Ces dynamiques convergentes sont à l’origine de l’émergence, puis de la multiplication des risques liés à la mobilité du trait de côte, qui tendent à se généraliser sur la plupart des littoraux urbanisés du monde. Elles sont explicitées dans le texte placé dans le TIROIR MILIEU NATUREL.


En Bretagne, comme dans beaucoup de rĂ©gions françaises littorales et (ou) touristiques, la multiplication des constructions en zones inondables ou submersibles reste la cause principale de l’augmentation de la vulnĂ©rabilitĂ© ; les dernières tempĂŞtes comme Johanna en 2008 et plus cruellement Xynthia en 2010 l’ont rĂ©cemment rappelĂ©. Une meilleure culture du risque intĂ©grant la comprĂ©hension et l’acceptation des dynamiques naturelles, cĂ´tières et hydrologiques, permettrait de rĂ©duire la demande de constructions en zones exposĂ©es. La rĂ©cente directive europĂ©enne « inondation Â»1, ainsi que la relance et la rĂ©vision des PPRL (Plans de PrĂ©vention des Risques Littoraux) suite au drame de Xynthia devraient Ă©galement contribuer Ă  renforcer la vigilance sur la maĂ®trise de l’occupation des sols et donc Ă  diminuer la vulnĂ©rabilitĂ© des territoires.



L'ouragan des 15-16 octobre 1987 en Bretagne

La Bretagne est sous l'influence des flux atmosphériques d'ouest des latitudes tempérées dans lesquels, notamment en saison hivernale, se développent des tempêtes en association avec des perturbations actives. Ces événements météorologiques sont nécessairement associés à de faibles pressions atmosphériques. La tempête correspond à la force 10 de l’échelle anémométrique de Beaufort avec des vents dont la vitesse moyenne est supérieure à 89 km/h, soit 48 nœuds. Elle est qualifiée de violente tempête lorsque la force 11 (vitesse de vents de 103 à 117 km/h) est atteinte, puis d'ouragan pour la force 12 (vitesse de vent dépassant les 118 km/h). La puissance du vent étant proportionnelle au carré de sa vitesse, lorsque sa vitesse double, sa puissance destructrice est multipliée par quatre. Ainsi, pour une vitesse de 50 km/h, sa puissance est de 13 kg/m². Elle est de 51 kg/m² pour un vent de 100 km/h et passe à 204 kg/m² pour un vent de 200 km/h. Ce sont les tempêtes de forte intensité et de faible fréquence d'apparition qui ont les plus forts impacts et qui, de fait, marquent le plus les mémoires. A cet égard, la forte tempête qui a traversé la Bretagne du sud au nord dans la nuit du 15 au 16 octobre 1987 reste une référence.

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Elle fut qualifiée d'ouragan puisque les vents ont, sur une grande partie de sa trajectoire continentale, dépassé le seuil des 118 km/h pour atteindre localement des vitesses proches de 220 km/h tandis que la pression atmosphérique s'abaissait à 948 hPa. En mer, des vagues de 12 à 18 m ont alors été observées en Manche. Elle provoqua la mort de 4 personnes et des dommages considérables au bâti, aux réseaux aériens d'électricité et de téléphone, aux installations portuaires,… et à la forêt bretonne. Le quart de cette forêt fut alors dévasté.

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Dans les régions littorales, les tempêtes les plus redoutées sont celles qui associent des vents de mer de forte intensité, de basses pressions atmosphériques et une pleine mer de vives eaux. Ce sont là les conditions propices à la génération d'une surcote, c'est-à-dire à une élévation supplémentaire du niveau de la mer par rapport au niveau prédit par les annuaires de marée et, par conséquent, à une augmentation des risques côtiers d'érosion et de submersion ainsi que le renforcement du risque d'inondation à l’intérieur des terres par ralentissement des écoulements fluviatiles. Lors de l'ouragan de 1987, la surcote engendrée par les vents violents poussant la mer vers les côtes (surcote dite anémométrique) et l'élévation du niveau de la mer liée aux faibles pressions atmosphériques (surcote barométrique) se sont conjuguées. C'est, au final, une surcote totale de 1,45 m qui a été enregistrée par le marégraphe de Brest.


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Une surcote d'une telle ampleur, qui ne tient pas compte de l'Ă©lĂ©vation supplĂ©mentaire liĂ©e Ă  la hauteur des vagues gĂ©nĂ©rĂ©es par les vents violents, n'avait jamais Ă©tĂ© mesurĂ©e auparavant. A titre de comparaison, cette surĂ©lĂ©vation est proche de la surcote de 1,53 m enregistrĂ©e Ă  La Rochelle et dĂ©passe celle de 1,16 m observĂ©e en fĂ©vrier 2010 Ă  Saint-Nazaire lors de la tempĂŞte Xynthia qui s'est produite avec des coefficients de marĂ©e de 102.ConjuguĂ©e Ă  une pleine mer de vives-eaux, la surcote associĂ©e Ă  l'ouragan de 1987 aurait certainement produit une onde de tempĂŞte et alourdit les bilans humains et matĂ©riels. Par chance, les coefficients de la marĂ©e de ces deux jours Ă©taient faibles : 25 et 24.

Coïncidant avec des coefficients de marée de 106 le matin et 104 l'après midi, la tempête Johanna du 10 mars 2008 a produit de très nombreux dommages sur les littoraux du nord-ouest de la France et particulièrement sur la région. De nombreux cas de submersion se sont produits du sud de la Bretagne à la Haute-Normandie, de fortes érosions du trait de côte ont été observées dans le Finistère et des dommages importants sur les habitations, les infrastructures portuaires et les ouvrages de défense contre la mer ont pu être alors constatés.

Directive 2007/60/CE 23 octobre 2007.




RĂ©fĂ©rences bibliographiques :

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TIROIR : Milieu naturel

Documents consultables dans ce tiroir :



La cĂ´te, territoire Ă  risques

Auteur : Catherine Meur-FĂ©rec



L’émergence du risque

La frange côtière est caractérisée par une mobilité permanente et particulièrement rapide à l’échelle du temps géologique, mais aussi à l’échelle humaine (cf. chapitre I, partie 2.2). Parallèlement, depuis le dix-huitième siècle, des enjeux sans cesse grandissants se sont concentrés sur cet espace étroit et mouvant (cf. chapitre I, partie 2.3).

Recul du trait de côte vers la terre, glissement des installations humaines vers la mer, l’évolution naturelle et l’occupation humaine du rivage ont abouti au cours du siècle passé à un prévisible "télescopage". Ces dynamiques convergentes sont à l’origine de l’émergence, puis de la multiplication des risques liés à la mobilité du trait de côte, qui tendent à se généraliser sur la plupart des littoraux urbanisés du monde. (Meur-Férec et Morel, 2004 (1)).



Cette émergence des risques est le fruit des dynamiques spatio-temporelles de l'éco-sociosystème côtier. Ainsi, "en fonctionnant, les composantes d'un système géographique se transforment et suscitent des phénomènes d'émergence" (Lussault, 1997). Dans les théories de la complexité (Dauphiné, 2003), "l'émergence est assimilable à l'apparition de nouvelles propriétés dans un ensemble donné". Dans le système complexe de l'espace côtier, l'émergence au dix-neuvième siècle, puis l'accroissement au vingtième siècle, des risques constituent bien une "nouveauté". Toujours selon A. Dauphiné, "Ce qui qualifie un phénomène émergent, c'est une propriété collective, mais absente dans chaque élément du système." L'élément "naturel" du système, d'une part, ne présente pas de caractère de risque puisque la mobilité du trait de côte ne pose de problème que lorsqu'il y a des enjeux. L'élément "humain", d'autre part ne présente pas en soi non plus un risque, puisque c'est sa position près de la côte qui le rend vulnérable. C'est donc bien le fonctionnement du système, combinant deux dynamiques convergentes, qui conditionne l'émergence de l'objet risque sur le territoire côtier. Ce sont les conditions de cette émergence que V. November (2002) appelle "la spatialité du risque". Les risques liés à la mobilité du trait de côte seraient ainsi des risques très fortement "territorialisés" puisque attachés et intrinsèquement liés à des particularités territoriales.



Les logiques du choix d'investir ce territoire Ă  risques

Même si chacun n'en mesure pas l'ampleur, les risques côtiers, et les difficultés de gestion ainsi que les coûts financiers qui en découlent, sont connus depuis plus d'un siècle, au moins des propriétaires fonciers et des services de l'État. Les archives du Service Maritime des ports de Boulogne et Calais, entre autres, témoignent de la relativité de cette "nouveauté". Ainsi, le rapport d’un ingénieur des travaux publics fait état de la situation critique soulevée dès 1884 par les propriétaires de dunes qui avaient perdu plus de 30 mètres de terrain en moins de 20 ans (figure 17).


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On peut alors se poser la question : pourquoi la pression urbaine et touristique reste-t-elle aussi forte sur ce territoire Ă  risques qu'est la frange cĂ´tière ? (Meur-FĂ©rec, 2002 (2))

Une des raisons principales pour s'installer à proximité immédiate du trait de côte est certainement l'agrément que procure cette situation. La vue sur mer, l'accès direct à la plage constituent ce que les économistes appellent des aménités, très prisées dans nos sociétés urbaines contemporaines (Longuépée, 2003). Cet héliotropisme (Corlay, 1995) est exploité par les agences immobilières (figure 18) qui jouent sur cette attirance pour la mer en mettant en avant une "situation exceptionnelle face à l'océan", "les pieds dans l'eau", etc.


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Pourtant, la mer est un élément ambivalent dans le système des risques côtiers. Vecteur d'aménités, elle est aussi source de risques (Morel, Deboudt, Herbert, Longuépée., Meur-Férec, 2004 (3)). En effet, la mer est d'une part le moteur des aléas côtiers (submersion, érosion), mais d'autre part, ses ressources (pêche, ports) et les aménités procurées par sa proximité (vue, bain, ambiance) sont à l'origine de la multiplication des enjeux sur la frange côtière. Ainsi, c'est le caractère ambivalent de la mer qui génère à la fois les aléas et les enjeux dont la combinaison crée les risques côtiers. Si l'eau était seulement dangereuse, personne ne chercherait à s'installer à proximité et si elle était uniquement source d'agréments, il n'y aurait pas d'aléa et donc aucun risque (4).

Un autre argument de poids pour investir en bord de mer est l'intĂ©rĂŞt Ă©conomique Ă©vident, du moins Ă  court terme. Un restaurant, un hĂ´tel, un bar ou un logement aura beaucoup plus de valeur Ă©conomique s'il donne directement sur le front de mer. Ă€ titre d'exemple, Ă  Bray-Dune (59), le prix de vente dans un immeuble neuf bâti sur le digue est en moyenne de 1500 €/m² avec vue "sur l'arrière" contre 2 300 €/m² cĂ´tĂ© mer. La vue sur mer entraĂ®ne donc ici, Ă  elle seule, une plus value de l'ordre de 50 % (Agence des Dunes, Dunkerque, communication personnelle, 2003).

Mais l'échelle de temps à laquelle se fait ce calcul nuance le raisonnement. Si l'on se place dans une logique de court ou moyen terme (celui d'une vie humaine au maximum), les arguments pour l'occupation du rivage, qui sont surtout le fait des particuliers et des entreprises privées, l'emportent largement. En revanche, dans un raisonnement à long terme d'aménagement et de développement "durables", qui émane normalement des collectivités territoriales et surtout de l'État, le bilan pencherait plutôt vers les "contre".

Ceci nous amène Ă  considĂ©rer qu'il est essentiel, pour comprendre, d'identifier les acteurs qui profitent de la prise de risques et ceux qui prennent les risques (November, 2004 ; Ziegler et al., 1983). Ce ne sont souvent pas les mĂŞmes. Ainsi par exemple, les promoteurs immobiliers bâtissent, puis vendent, les appartements Ă  des particuliers qui assureront les frais d'entretien et se retourneront vers les pouvoirs public en cas de catastrophe "naturelle" (dĂ©fense contre la mer financĂ©e essentiellement par des crĂ©dits publics, fonds d'indemnisation) (cf. partie 1.2.2). En cas de risque avĂ©rĂ©, on assiste classiquement Ă  un glissement de la sphère du privĂ© (promoteur, exploitants, particuliers) vers celle du public.

En sus de l'attrait de la mer et des arguments économiques qui y sont liés, l'occupation du trait de côte reflète un certain déni des contraintes naturelles. Ainsi, la méconnaissance parfois, mais surtout la non prise en compte de la mobilité intrinsèque des côtes est un facteur de la croissance des risques côtiers. Les fortes contraintes environnementales de la frange côtière n'ont souvent pas été perçues dans toute leur importance, soit en raison d'une mémoire collective trop courte, soit à cause d'une confiance aveugle dans l'ingénierie ou l'interventionnisme des pouvoirs publics (Miossec, 1993). Ce déni des contraintes naturelles, qui se matérialise encore par des projets de nouvelles constructions dans des zones de fort aléa (Berck, 62), accroît considérablement les enjeux et donc la vulnérabilité.

Certaines réactions sont révélatrices de cette déresponsabilisation et de cette insouciance. Ainsi, les personnes concernées semblent souvent ne pas avoir pris conscience du risque avant l'événement catastrophique, d'où un sentiment de surprise ou de colère, voire un véritable traumatisme. Ainsi, dans La Voix du Nord du 27/09/2001 au sujet de l'érosion de la falaise de Wimereux (62), on décrit des " propriétaires désireux de comprendre ce qui se passe et dont le moral, pour certains, semble s'effriter aussi vite que la falaise ". On parle aussi de " coûts humains difficilement supportables " comme le " déracinement qu'il (le risque d'érosion) laisse présager pour de très vieilles familles locales, souvent issues de la pêche, et très attachées à leur quartier " (La Gazette du Nord-Pas-de-Calais, 6-9 oct 2001). On peut s'étonner cependant que d'anciennes familles de pêcheurs n'aient aucune notion sur l'érosion des falaises côtières…

On touche lĂ  un autre type de raisonnement, l'appropriation du territoire, souvent prĂ©sentĂ©e comme ancestrale, traditionnelle et identitaire. Ces arguments sont essentiellement avancĂ©s par des particuliers, des associations de propriĂ©taires possĂ©dant des constructions en bord de mer ou des Ă©lus dĂ©fendant leur Ă©lectorat. On constate en effet que, mĂŞme si les propriĂ©tĂ©s sont manifestement sujettes Ă  l'Ă©rosion, inondables ou en voie d'ensablement, elles seront nĂ©anmoins, et peut ĂŞtre d'autant plus, dĂ©fendues et investies. Cette rĂ©action frĂ©quente peut ĂŞtre illustrĂ©e par le cas des Bas-champs de Cayeux (80) oĂą " la protection de 1 600 hectares de terres agricoles, habitĂ©es par une dizaine de personnes, est estimĂ©e Ă  130 millions de francs pour les dix annĂ©es Ă  venir " (Regrain, 1992). Cette position de dĂ©fense acharnĂ©e relève Ă  la fois d'un attachement Ă  un patrimoine personnel, souvent transmis par hĂ©ritage, mais aussi probablement d'une volontĂ© de ne pas cĂ©der devant les forces de la nature. Ainsi par exemple, au sujet de maisons menacĂ©es d'effondrement en sommet de falaise, le maire de Wimereux dĂ©fendait en 2001 les travaux de protection : " Pas question de ne rien faire. La municipalitĂ© veut absolument prĂ©server ce quartier urbanisĂ© " (La Voix du Nord, 14/09/2001). " Sans ces constructions, nous laisserions faire la nature " (La Gazette Nord-Pas-de-Calais, 6-9 oct. 2001). Cette position s'apparente Ă  un rĂ©flexe de dĂ©fense de la propriĂ©tĂ©, parfois en dehors de toutes considĂ©rations Ă©conomiques et Ă©thiques. Ainsi, mĂŞme si les coĂ»ts de dĂ©molition et d'indemnisation (gĂ©nĂ©ralement supportĂ©s par la collectivitĂ©) sont bien infĂ©rieurs aux coĂ»ts de protection, les propriĂ©taires essaient gĂ©nĂ©ralement, dans un premier temps du moins, de protĂ©ger ou de faire protĂ©ger leurs biens.

Les raisons sont donc multiples pour s'implanter et défendre ses positions sur la frange côtière. Pourtant, elles sont aussi nombreuses, surtout à long terme, pour ne pas le faire. Finalement, c'est l'équilibre dynamique de chaque situation, de chaque sous éco-socio-système côtier, qui détermine au cas par cas les décisions en matière de construction et de défense du bâti. La passion des débats reflète en tous cas la force de l'appropriation et de l'investissement du territoire côtier.

Dans ce contexte, de quelles façons les politiques publiques peuvent-elles contrĂ´ler, ou tout au moins rĂ©guler l'occupation de la cĂ´te et gĂ©rer l'accroissement de la vulnĂ©rabilitĂ© face aux risques naturels ? Comment peuvent-elles tenter d'inverser la tendance d'un bilan oĂą les avantages Ă  s'installer sur la frange cĂ´tière restent pour beaucoup (mais pas pour la collectivitĂ©) supĂ©rieurs aux inconvĂ©nients ?



Notes :

1) Meur-FĂ©rec C. et Morel V. (2004) L'Ă©rosion sur la frange cĂ´tière : un exemple de gestion des risques. Nature Science et SociĂ©tĂ© 12, p. 263-273.

2) Meur-Férec C, (2002) L'occupation du littoral, ou le choix d'investir un territoire à risques. Océanis, n° 28, 1-2, p. 115-137.

3) Morel V., Deboudt Ph., Herbert V., Longuépée J.,Meur-Férec C. (2004) L’ambivalence de l’eau, vecteur d’aménités et de risques, sur les territoires côtiers. Acte du séminaire "Les territoires de l'eau", Université d'Artois, 26 mars 2004. Revue électronique Développement Durable et Territoires, p 142-155.

4) Cette logique s'applique également sur le bord des cours d'eau, comme l'a démontré J. Longuépée dans sa thèse de doctorat en économie (2003).


Les enrochements littoraux en Bretagne nord, quel impact sur l’environnement ?

Une analyse de Louis Chauris

Louis Chauris, directeur de recherche au CNRS , retraité mais toujours actif, a consacré sa longue carrière aux roches du Massif Armoricain, leur nature et leur utilisation par les Bretons.
Penn ar Bed, la revue naturaliste de Bretagne Vivante, a consacré son N°229 de décembre 2017 à une synthèse de cet auteur sur les enrochements littoraux en Bretagne nord. Louis Chauris, qui a publié plusieurs articles sur ce sujet, est reconnu comme l’un des experts les plus qualifiés. Homme de terrain, il est l’auteur de toutes les photographies du N°229, bien mises en valeur par la maquettiste Bernadette Coléno.
Louis Chauris a accepté, en accord avec François de Beaulieu, directeur de Penn ar Bed, que des extraits de cette étude soient mis en ligne dans la Géographie Numérique de la Bretagne (GNB). Grâce à quoi, la GNB contribuera à la diffusion de travaux de recherche scientifique susceptibles d’alerter la population, ses élus et administrateurs, sur la dégradation de notre capital naturel maritime. (Présentation de Pierre-Yves Le Rhun)

Abonnements à Penn ar Bed : Bretagne Vivante-SEPNB, 19 route de Gouesnou, 29200 BREST Téléphone : 02 98 49 07 18 Courriel : contact@bretagne-vivante.org
www.bretagne-vivante.org/Nos-revues/Penn-ar-Bed


Depuis quelques dizaines d’années, le trait de côte de la Bretagne subit de profondes transformations anthropiques qui bouleversent progressivement l’environnement où, antérieurement, seules les forces naturelles étaient en action. En fait, ces modifications avaient débuté voilà déjà fort longtemps – que l’on songe aux vastes terrains gagnés sur la mer en baie du Mont-Saint-Michel ou, dans une moindre mesure, en baie de Goulven et ses abords… Mais ces métamorphoses restaient, au total, relativement isolées – ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui.


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Sous le couvert d’« aménagements », ces transformations s’avèrent si multiformes dans leurs modalités et dans leur ampleur qu’un choix a dû présider à l’élaboration de nos propos. La partie méridionale de la péninsule n’est pas ici envisagée ; malgré quelques singularités, sa description aurait, à l’évidence, entraîné des répétitions inutiles. En Bretagne septentrionale, et pour les mêmes raisons, il a fallu aussi limiter l’exposé des résultats obtenus. Il a paru toutefois que le nombre des sites examinés est largement suffisant pour permettre de présenter de solides conclusions. Dans ce cadre, les investigations se sont étendues depuis la presqu’île de Crozon (Camaret et Morgat) à l’ouest, jusqu’à la baie du Mont-Saint-Michel (le Vivier-sur-Mer) à l’est. Certains secteurs sont envisagés plus en détail, telle la baie de Morlaix, d’autres plus rapidement esquissés.

La première question qui se pose est évidemment le pourquoi de tels aménagements. Les motifs sont d’ordres fort divers :


a. gagner des terrains sur la mer pour les livrer à la culture (polders) ; c’est le cas le plus ancien ; ici, il s’agit d’« enrochements » sensu lato – à savoir le plus souvent, de « digues » – et non pas d’enrochements sensu stricto, tels qu’ils sont entendus aujourd’hui, aussi ne sont-ils mentionnés ici que pour mémoire, d’autant plus qu’ils ont déjà fait l’objet de plusieurs études (baie du Mont-Saint-Michel, très étendus ; plus limités, encore que significatifs, dans le pays de Léon en bordure de la « ceinture dorée » ; au XIXe siècle, aber de Roscoff, baie de Goulven au Kernic et à l’embouchure de la Flèche, à Kerlouan…) (Yoni et al., 1994) ;
b. protéger le littoral naturel contre l’érosion ;
c. sauvegarder les voies de communication et l’habitat menacés ;
d. créer, de toutes pièces, le plus souvent pour la plaisance, des ports, en dehors des havres façonnés par la Nature ;
e. un cas tout à fait particulier concerne le rejet, sur l’estran, des déchets de carrières. Morphologiquement, ces différentes modalités peuvent se répartir en deux grands types, parallèles ou perpendiculaires au rivage.

Toutes ces transformations ont nécessité d’énormes volumes de roches, soulevant – sauf, évidemment dans le cas e. - des problèmes d’approvisionnement. Si localement, les estrans voisins ont pu, essentiellement dans le passé, offrir sur place ou presque, les pierres nécessaires, aujourd’hui, les enrochements s’effectuent à partir de grandes carrières, illustration nouvelle d’utilisation de la pierre. Ces matériaux doivent répondre à un certain nombre de contraintes, en particulier de dimension, pour résister aux assauts de la mer ; éventuellement, vient s’ajouter la densité ; en outre, pour diminuer au maximum le prix de revient, les points d’extraction doivent être situés à des distances « raisonnables » des chantiers littoraux.

En un mot, si naguère, ces travaux étaient essentiellement en maçonnerie, à présent, la caractéristique des enrochements est d’être constituée de blocs énormes, informes ou non, assemblés sans liant. Ce sont à ces enrochements sensu stricto que vont dorénavant se limiter nos propos.


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Protection du littoral resté jusqu’alors « naturel »

• À l’île Callot en baie de Morlaix

L’examen comparé du cadastre remontant à 1827 et des dernières cartes de l’IGN et du SHOM permet de visualiser en plusieurs points le recul du trait de côte à Callot : disparition de l’isthme réunissant Ar Run et Ru Lann, rétrécissement des isthmes entre Ar Run et Pennénez, au sud de Penn ar Waremm et surtout au sud de la chapelle… Les avancées de la mer se produisent essentiellement aux dépens des formations meubles : limons et sables dunaires ; sur les pointes rocheuses, le recul est nul ou presque, sauf si la fracturation est importante.
Pour pallier cette évolution naturelle du rivage, des enrochements ont été exécutés à une période relativement récente. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ont défiguré une partie du littoral insulaire, et, plus attristant, on peut même, dans certains cas, comme le long de la belle plage près de la tourelle Mazarin (au sud de Penn ar Waremm, côté ouest), dans un secteur dépourvu de toute habitation, constater – en sus de leur laideur – leur inefficacité criante. Sur le haut de la plage, les enrochements, essentiellement en boules de granite local, forment une ou deux assises (disposées en vrac) ; aujourd’hui, en plusieurs points, la plage s’étend en arrière des enrochements, débordés, jusqu’au pied de la falaise limoneuse et dunaire… qui continue à s’ébouler. Il ne faut pas confondre les boules granitiques prélevées sur l’estran pour servir d’enrochement avec les boules encore en place dans leur couverture limoneuse en voie d’attaque rapide par la mer (secteur septentrional de la plage, côté est, au sud de Penn ar Waremm).
Si, comme indiqué, quelques enrochements ont été effectués avec boules granitiques locales alignées le long du rivage malmené, parfois associées à des amphibolites également d’origine proximale, de plus en plus appel est fait à des matériaux de provenance nettement plus lointaine, tout particulièrement au gabbro et au granite extraits dans l’immense carrière de Dividou ouverte dans la commune de Garlan, en bordure de la route de Morlaix à Lanmeur. Du fait de leur densité élevée (de l’ordre de 3), les gabbros sont très appréciés pour les enrochements littoraux (la densité moyenne des granites est seulement de 2,7). À Porz-an-Ilis, protection a été entreprise localement avec des matériaux artificiels remployés, à savoir des « tripodes » datant de la dernière guerre.


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Voici quelques exemples parmi d’autres. À l’entrée sud de Callot, boules de granite insulaire. Sur la grève au sud-ouest de Pennénez, principalement gabbro de Dividou en blocs informes, accessoirement granite de la même carrière, rarement granite et amphibolite de Callot. Sud de Porz-an-Ilis, surtout boules de granite insulaire. Grève à l’ouest de la chapelle, matériaux divers selon les points : gabbro et granite du Dividou, orthogneiss dioritique local ; déversement « sauvage » de granite, pegmatite, amphibolite, orthogneiss dioritique, voire même un énorme bloc de granite à feldspath blanc portant des trous pour l’emplacement des coins… tous de provenance locale. Localement, la protection du rivage a été manifestement l’œuvre de particuliers : muret maçonné polithique (granite, pegmatite, amphibolite, parfois galets).


Devant l’habitat

• À Porz Paol, un premier enrochement avait été effectué avec des blocs en granite rose de La Clarté (Ploumanac’h) fréquemment de fortes dimensions, mais souvent de contours irréguliers, laissant entre eux des vides, tapissant, sur plusieurs mètres de haut, la falaise limoneuse. Sa solidité nous avait paru quelque peu aléatoire. Effectivement, lors de notre passage le 7 septembre 2003, des éboulements s’étaient déjà produits, laissant voir, par place, le limon à l’arrière des blocs. Dans ces conditions, l’enrochement a dû être entièrement refait, toujours avec le même granite de La Clarté, mais empilé en assises assez régulières (jusqu’à 8), plaquées contre la falaise. Les dimensions des blocs, plus ou moins parallélépipédiques, sont variées (longueur/hauteur en centimètres) : 70/45, 160/70, 122/71, 175/75) ; certains éléments sont de forme très irrégulière ; la hauteur de l’enrochement est d’environ 4 mètres, son allongement d’une vingtaine de mètres, son inclinaison très forte. Au total, la muraille offre un aspect cyclopéen ! Lors de nos derniers passages sur le site (25 août 2011, 24 août 2016), l’enrochement paraît stabilisé. Quelques blocs en granite et en gabbro de la carrière de Dividou ont été aussi employés.


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Infrastructures portuaires : des enrochements souvent cyclopéens

Le Conquet au débouché agité d’une ria ensablée

Le site du Conquet – dans le passé, « relâche précieuse » et « refuge » pendant la guerre, selon l’ingénieur en chef Goury (1837), aujourd’hui port de pêche et escale vers Molène et Ouessant – est resté longtemps dépourvu d’installations portuaires dignes de son importance, et dépit de la présentation de nombreux projets au cours du XIXe siècle, jusqu’à la construction, en maçonnerie, du môle Saint-Christophe de 1873 à 1876 (Chauris, 1998). Depuis cette époque, le port s’est étendu vers l’aval avec l’édification de la grande jetée (débarcadère de Sainte-Barbe) et d’un vaste terre-plein (quai Aviso Vauquois), en béton. Ces ouvrages ont été récemment renforcés par des enrochements, tant en granite à grain fin de Saint-Renan (à l’enracinement du môle Saint-Christophe) qu’en granite porphyroïde de l’Aber-Ildut et encore en granite de Saint-Renan en bordure du terre-plein.


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Création ex nihilo

• Trébeurden : reflet de l’environnement lithologique À l’extrémité méridionale de la « côte de granit rose », le port de plaisance de Trozoul, abrité au sud par la pointe du Castel et, partiellement, à l’ouest par l’île Milliau, offre une singularité assez remarquable : son exécution, qui a nécessité des masses énormes d’enrochement, a été effectuée avec des blocs rebutés des carrières de granite rose de La Clarté, c’est-à-dire avec les pierres du massif de Ploumanac’h qui forme, ici même, tout l’environnement. Ainsi, la monstruosité de l’enrochement est quelque peu atténuée par le reflet direct de la nature lithologique de son cadre : il apparaît typiquement autochtone, alors que, le plus souvent, les enrochements s’avèrent allochtones.

Les enrochements présentent plusieurs modèles différents :


• Déversement en vrac jusqu’au fond de l’eau des blocs de morphologie irrégulière.
• Éléments de très grandes dimensions posés à plat en bordure du terre-plein avec les traces des grands trous de perforation à la barre à mine.
• Tablette en pierre de taille en bordure du quai à parement vertical en béton.
• Succession de plots, équarris en taille brute, réunis par des chaînes.

En un mot, errer sur les bords du port de Trozoul permet d’admirer le beau granite de La Clarté… sans se rendre dans les carrières…

• Saint-Quay-Portrieux Il en est tout autrement du nouveau port de Saint-Quay-Portrieux, sur la rive occidentale de la baie de Saint-Brieuc, où, dans un environnement de sombres gabbros et diorites, de gigantesques enrochements ont été effectués en eau profonde en avant du trait de côte, avec les granites distaux de Lanhélin (bleu) et de La Clarté (rouge)


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Épilogue

À l’issue de ces longues errances le long des rivages septentrionaux de la péninsule bretonne, la première impression de l’auteur est le caractère très incomplet de leur présentation, tant les modalités des enrochements sont multiformes. À l’évidence, des choix s’avéraient indispensables sous peine de voir les exposés prendre d’inquiétantes proportions qui seraient bientôt, par suite des répétitions inévitables, devenues fastidieuses. Le nombre de cas envisagés a paru toutefois suffisant pour permettre quelques conclusions.

• Ampleur démesurée

Aujourd’hui, et ce depuis longtemps déjà, la « virginité » des rivages est, comme celle des paradis, perdue. Les exemples sont si nombreux que l’on hésite devant des choix impossibles ; parmi bien d’autres, la magnifique baie de Morlaix où bien peu de rives demeurent encore intouchées, du fait de l’implosion des propriétés privées riveraines qu’il a fallu « protéger », de la prolifération des routes de corniche implantées, de l’extension des infrastructures portuaires… Même la paradisiaque petite île de Callot qui divise la baie en deux parties n’a pas échappé à ces « aménagements ».

• Mutations accélérées

Longtemps le rivage a été bordé par des ouvrages en maçonnerie ou par des perrés où les pierres, le plus souvent de faible à moyenne dimension étaient simplement ajustées ; mieux, par leur provenance proximale, elles tentaient de s’intégrer dans l’environnement. Aujourd’hui, les protections s’effectuent par des enrochements, bien souvent en vrac, de blocs généralement informes et de provenance distale qui opposent un contraste violent avec l’environnement. Les anciens étaient si conscients de la beauté de leurs travaux qu’ils les soulignaient parfois par un millésime gravé dans la pierre (1839 pour la route de corniche Pennelé-Locquénolé au fond de la baie de Morlaix…). À présent, il ne vient à personne l’idée d’en perpétuer le souvenir. Dans le passé, les maçonneries étaient souvent très élégantes : que l’on songe au « Sillon » à Saint-Malo et, plus généralement, aux quais, jetées et môles des ports. En un mot, la mutation s’est traduite par le passage brutal des travaux d’art à des ouvrages bruts.

• Mutilations éhontées

Les exemples les plus significatifs sont la prolifération récente des infrastructures pour l’établissement des ports de plaisance qui, à part quelques exceptions (Lézardrieux, Le Dahouët…), apparaissent telles des verrues, défigurant, comme les visages, les rivages ! L’Homme se manifeste alors comme l’agent d’une monstrueuse « sédimentation » artificielle. Le littoral, corseté, échappe aux lois des causes naturelles.

• Indispensables ? Inutiles ?

Si, dans plusieurs cas, les enrochements s’avèrent aujourd’hui nécessaires (protection des routes et des bâtiments établis en bordure de mer), on peut toutefois faire remarquer que de tels travaux, aux conséquences si fâcheuses, eussent pu être évités si les constructions s’étaient quelque peu écartées du trait de côte… Plus grave, dans bien des cas, comme l’attestent de multiples exemples, ces enrochements se sont révélés inutiles et même opposés au but recherché, tel l’exemple désastreux du Sillon de Talbert.

• Laideur programmée

Dans bien des cas, les enrochements constituent de graves atteintes à l’environnement naturel : dunes et falaises limoneuses enrochées… Même si la végétation en atténue parfois la laideur. Ne serait-il pas à propos de rappeler ici un texte de Valéry sur la mer : « Tout ce qu’elle touche est ruine ». Mais justement les ruines ne sont-elles pas un des passages nécessaires de l’Évolution ?

• Sources de conflit

Par suite de leur localisation sur des zones naturelles éminemment sensibles, les enrochements littoraux sont, souvent, le point de départ de contentieux – entre les « décideurs » parfois soutenus par des géographes souhaitant « appliquer » leurs connaissances, et les protecteurs de la nature – souvent irréductibles, tant les points de vue s’avèrent diamétralement opposés…

• Mise en garde

Les annotations présentées dans ces pages n’auront peut-être pas été inutiles si elles contribuent à assainir le débat. Devant l’inexorable montée du niveau de la mer depuis la fin de la dernière glaciation, bien des enrochements apparaissent aujourd’hui en contradiction flagrante avec les lois de la Nature et, par suite, certainement temporaires, voire illusoires.

Références

Les problèmes des enrochements en Bretagne septentrionale ont été peu abordés de manière systématique avant les recherches de l’auteur. Afin d’éviter de trop longs développements dans le texte de cet article, il sera fait fréquemment références à ses travaux, ce qui justifie leur place importante en bibliographie.


BEAULIEU F. de 2000 – Le sillon de Talbert. Ar Men, 112, pp. 2-9.
CHAURIS L. 1991a – Les carrières et les quais de chargement du granite rose de l’Aber-Ildut. Les cahiers de l’Iroise, 150, pp. 69-78.
CHAURIS L. 1991b – Carrières au bord de la mer. Île Grande et îlots voisins (Côtes-du-Nord). 115e congrès national des sociétés savantes, colloque « Carrières et construction ». Éd. CTHS, Paris, pp. 305-321.
CHAURIS L. 1992 – Pierres d’Ouessant. Mein Eussa. Éd. Maison des minéraux, Crozon, 52 p.
CHAURIS L. 1995 – Le granite fini-dévonien cataclastique des Runiou dans le Petit Trégor (Finistère). Bull. Soc. Linnéenne de Normandie, 116, pp. 7-10.
CHAURIS L. 1996 – Les carrières de pavés à l’Île Longue. Avel Gornog 4, Crozon, pp. 40-45.
CHAURIS L. 1996 – Dépôts anthropiques en rade de Brest. Les déblais des carrières de kersantik. Penn ar Bed, 163, pp. 13-21.
CHAURIS L. 1997 – Pierres de Carantec. II. Sur terre et sur mer. Éd. Presbytère de Carantec, 98 p.
CHAURIS L. 1998 – L’aménagement portuaire du Conquet (Finistère) : cent ans de discussion sur des projets (1771-1873). Bull. Soc. archéol. du Finistère, CXXVII, pp. 399-415.
CHAURIS L. 2000 – Prélèvements de sable sur l’estran et rivage menacé. La Lieue de Grève dans la seconde partie du XIXe siècle. Mémoires de la Société d’Émulation des Côtes-d’Armor, CXXIX, pp. 215-222.
CHAURIS L. 2000 – Une ancienne carrière de gabbro à Primel-Trégastel. Courrier de Léon / Progrès de Cornouaille (4/11/2000).
CHAURIS L. 2002 – La pierre dans le port militaire de Brest. Bull. Soc. archéol. du Finistère, 1e partie, XXXI, pp. 237-275.
CHAURIS L. 2003 – La pierre dans le port militaire de Brest. Bull. Soc. archéol. du Finistère, 2e partie, CXXXII, pp. 253-274.
CHAURIS L. 2005 – À Brest, l’impact de la pierre dans la construction du port de commerce. Les cahiers de l’Iroise, 201, pp. 39-58.
CHAURIS L. 2006 – La pierre à Morgat. Avel Gornog 14, Crozon, pp. 34-40.
CHAURIS L. 2007 – La pierre dans les ouvrages portuaires de Camaret. Avel Gornog 15, Crozon, pp. 112-117.
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CHAURIS L. 2013 – À l’extrémité orientale de la baie de Goulven. Les ports de Kernic et de Porz Guen en Plouescat sous l’éclairage lithologique (2e partie). Bull. Environnement – Patrimoine Kerlouan, 99, pp. 17-22.
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CHAURIS L. 2015 – Acheminement par voie ferrée de matériaux d’enrochement pour les digues de la baie du Mont-Saint-Michel : le cas de la carrière de Tremblay. Le Rouget de Dol, 107, pp. 52-53.
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CHAURIS-NORROY M.-M. 1973 – Les formations littorales de Saint-Pol-de-Léon. Penn ar Bed, 73, pp. 130-141.
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HALLEGOUËT B., BODÉRÉ J.-C. et MEUR C. 1994 – Bilan des expériences de protection souple des littoraux meubles dans le Massif armoricain. In « Cahiers nantais », 41-42, pp. 171-178.
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