Géographie de la Bretagne/Le tourisme

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Sommaire

Le tourisme (1994)

Auteur : Yves Lebahy


Le tourisme : activitĂ© majeure mais problĂ©matique (2014)

Auteur : Yves Lebahy


Assurément, l’activité touristique occupe une place majeure dans la vie de la région. Sur un plan économique, elle constitue un secteur important, créateur d’emplois et surtout de richesses. Sur un plan social, elle rythme notre calendrier, s’imposant dans notre environnement social et culturel à chaque week-end et durant les congés d’été. Enfin et surtout, elle définit par ses équipements et centres d’intérêt tout un cadre de vie, essentiellement littoral et urbain, agissant par ses impacts sur les paysages, l’aménagement des territoires, voire leur organisation sociale. Sa place dans la vie régionale n’est donc en rien anodine.

Si le tourisme de masse a connu son essor à partir des années 60, tout en se renforçant dans les années 80/90, ses pratiques et activités se sont encore amplifiées lors de la dernière décennie en raison d’une attractivité accrue de la Bretagne dans une société où la place des loisirs est de plus en plus importante (+7,4% de croissance en 2000 par exemple). Mais la crise de 2008 est venue tempérer le processus, obligeant du coup les responsables politiques et de ce secteur à en reconsidérer les orientations et à s’interroger sur certains de ses aspects pervers, ceux que dénonçait déjà le chapitre précédent, établi il y a 20 ans.


Un secteur d’activité incontournable

Au fil des dĂ©cennies, l’activitĂ© touristique a donc pris une place considĂ©rable dans l’économie rĂ©gionale au point de constituer un secteur dĂ©sormais vital pour la rĂ©gion. Le chiffre d’affaires qu’elle rĂ©alise, atteint plus de 5,2 Mds d’€ en 2011 (3,6 Mds pour la RĂ©gion Bretagne et 1,6 Mds pour la Loire Atlantique). En RĂ©gion Bretagne, elle constitue le second secteur d’activitĂ©s, alimentant environ 8% de son PIB, près de 20% de ce chiffre d’affaires rĂ©sultant de son hĂ´tellerie et de ses campings privĂ©s (donnĂ©es du CRT). C’est le rĂ©sultat des 123 millions de nuitĂ©es de sĂ©jours enregistrĂ©es en 2011 (98 M en RĂ©gion Bretagne ; 25,7 M en Loire Atlantique), preuve de l’intĂ©rĂŞt portĂ© par les touristes Ă  la Bretagne. Ainsi, elle arrive d’ailleurs au 4e rang national comme territoire le plus visitĂ© par les Français, première destination pour les sĂ©jours Ă  la mer et attire toujours de nombreux Ă©trangers (entre 13 et 15 % des flux), mĂŞme si ces derniers temps ceux-ci se sont faits plus rares en raison de la crise Ă©conomique affectant les pays europĂ©ens. A l’inverse, celle-ci a renforcĂ© les flux internes au pays, en en faisant ces dernières annĂ©es la « première destination spontanĂ©e des Français Â», souvent celle d’un week-end ou d’un bref sĂ©jour.

De cette activitĂ© rĂ©sulte un nombre important d’emplois, dont le chiffre global varie selon les sources. La RĂ©gion Bretagne revendique 66 000 emplois directs dans ce secteur (51 000 salariĂ©s et 15 000 employeurs) ; la Loire Atlantique 20 400 dans des proportions Ă©quivalentes. Ces chiffres peuvent sembler importants au regard d’autres secteurs d’activitĂ©s de la rĂ©gion. Il faut cependant relativiser ces donnĂ©es car les emplois permanents ne reprĂ©sentent qu’à peine 1/3 des emplois directs soit pour la totalitĂ© de la rĂ©gion une trentaine de milliers d’emplois permanents, mais c’est presque autant que le secteur de l’agriculture. Le reste est souvent constituĂ© d’emplois saisonniers, conjoncturels, sous qualifiĂ©s et trop souvent sous rĂ©munĂ©rĂ©s. Au regard du chiffre d’affaire opĂ©rĂ©, les retombĂ©es sociales directes restent donc bien relatives et c’est lĂ  une des caractĂ©ristiques majeures de ce secteur.

Derrière ces donnĂ©es brutes, se dessinent cependant des nuances. En dĂ©pit des efforts rĂ©alisĂ©s pour diversifier cette activitĂ©, l’essentiel de sa pression reste littorale. Au moins 65% des nuitĂ©es personnelles enregistrĂ©es dans les structures d’accueil s’opèrent au bord de la mer. Du coup, de grandes diffĂ©rences de frĂ©quentation existent entre bassins touristiques, le littoral sud, le golfe du Morbihan particulièrement, attirant davantage. Le dĂ©partement du Morbihan concentre Ă  lui seul 33% des frĂ©quentations touristiques de la RĂ©gion Bretagne qui assurent Ă  elles seules 11% de son PIB, le Finistère 29%, les CĂ´tes d’Armor,22% , l’Ille et Vilaine seulement 15%. Par ailleurs, si les structures d’accueil (hĂ´tellerie, rĂ©sidences de tourisme, chambres d’hĂ´tes) reçoivent une part importante des touristes, l’hĂ©bergement non marchand reste une des caractĂ©ristiques majeures du tourisme en Bretagne. L’hĂ©bergement dans la famille ou chez des amis, qui s’est renforcĂ© avec la crise, tout comme celui en rĂ©sidences secondaires dont le parc est important, restent dominants, amplifiant largement l’évaluation qui peut ĂŞtre faite de la frĂ©quentation touristique affectant la rĂ©gion. La RĂ©gion Bretagne recense en effet près de 20% de rĂ©sidences secondaires sur l’ensemble de ses 1,695 M. de logements recensĂ©s (soit 331 000 logements en 2008). La construction de ce type d’habitat a d’ailleurs connu une augmentation au cours des annĂ©es 2002-2007, 35 % des logements construits en RĂ©gion Bretagne ayant alors cette affectation. Ces formes d’hĂ©bergement alimenteraient entre 60 Ă  80% de la frĂ©quentation selon les lieux (l’estimation en Loire Atlantique est de 79%). On reste lĂ  sur une spĂ©cificitĂ© majeure de la Bretagne, celle d’un tourisme encore et essentiellement familial et de villĂ©giature.


Une offre touristique variée et riche

Au cours des quarante dernières années, la Bretagne a su se doter d’un parc important d’équipements qui répond aux besoins de cette activité. Cela contribue d’ailleurs à l’attrait de la région, notamment en matière d’hébergements et installations de loisirs. Les plaquettes des comités départementaux ou régionaux du tourisme regorgent d’informations relatives à ces infrastructures. Hôtels classés (1 132), gîtes de France et chambres d’hôtes (13 500), campings classés (plus de 800), restaurants (près de 6 000 dont plus de 300 référencés), résidences de tourisme et hébergements collectifs offrent toute une variété d’accueils et la liste est loin d’être exhaustive.

Parallèlement la Bretagne, au fil des ans, s’est dotée d’équipements de loisirs répondant aux attentes de ces touristes en villégiature. Une vingtaine de stations balnéaires renommées, huit palais des congrès, 14 casinos, 14 centres de thalassothérapie, 59 golfs, agrémentent ses capacités d’accueil. Mais c’est surtout vers les activités nautiques que les équipements se sont multipliés, offrant les installations nécessaires à la pratique de la plaisance et des multiples sports nautiques. Car son réseau de 117 ports de plaisance offrant près de 40 000 places sur ponton fait de la Bretagne une région désormais réputée pour la pratique de cette activité de loisir. Proposant ses côtes découpées et ses îles, ses bassins de navigation variés, profitant d’un réseau structuré de ports depuis la création en 1992 de l’Association des Ports de Plaisance de Bretagne (APPB) qui en fédère un grand nombre, mettant ainsi en synergie leurs services et infrastructures, la Bretagne dispose là d’une machine économique performante. Si la mise en place et la gestion de cet outil n’a pas été et n’est toujours pas sans poser problème (clapage des vases notamment), il est désormais en place et contribue à cette image d’identité maritime qu’elle diffuse.

Mais à côté de ce tourisme sportif et de loisirs, depuis 20 ans la Bretagne met aussi l’accent sur un autre créneau, celui de son patrimoine culturel, des activités artistiques et des grands évènements. Car la région est terre de patrimoine, jouissant d’un réseau de ville-ports fort ancien et original, de 23 villes d’Art et d’Histoire, de Villes Historiques et de 25 Petites cités de caractère, d’une cinquantaine de Communes de Patrimoine rural. Mais c’est surtout un patrimoine qui s’est accumulé sur cette péninsule au fil des temps et qui aujourd’hui témoigne de ses riches héritages. Ensembles mégalithiques, chapelles et manoirs, phares en mer et navires traditionnels, citadelles et ouvrages défensifs sont autant de buts d’excursion et participent à l’originalité des paysages, à l’animation des lieux. Ce potentiel touristique, longtemps délaissé est aujourd’hui mis en valeur.

Mais plus récemment c’est la culture immatérielle qui donne toute sa force au tourisme en Bretagne. Depuis les années 80, grands festivals de musique traditionnelle ou contemporaine aux affiches variées (Vieilles Charrues, Festival Interceltique, de Cornouaille, du bout du Monde, Transmusicales, Art rock), fêtes maritimes ou autres, fest noz nombreux, festivals littéraires (Grand voyageurs, Quai des bulles), photographiques (La Gacilly), expositions de peinture s’appuyant sur un riche réseau de musées, rassemblent du printemps à l’automne des milliers de festivaliers et d’amateurs. Alimentés par la forte production culturelle locale (artistes, écrivains…), ces évènements ponctuels constituent désormais les points forts d’une saison touristique, attirant les foules, agrémentant les séjours.

Désormais la Bretagne dispose d’un véritable outil touristique, varié et performant. C’est l’image qu’elle donne à l’extérieur et qu’elle cherche à véhiculer (Breizh Touch de 2007), celle d’une terre vivante et originale, ouverte et agréable à vivre. Mais son ampleur implique de le faire vivre.

Les impacts de cette activité sur les territoires

Déjà, il y a 20 ans, lors de la précédente édition, les limites d’un tel système étaient soulignées, transformant des activités de loisirs, nécessaires à tout individu, en une organisation économique cherchant à tirer systématiquement tout avantage de situations héritées au risque d’un appauvrissement inéluctable de ce qui fait l’originalité et la richesse d’un territoire (spirale de la Force des choses de Scharzenbach). A l’époque, les débats autour des créations de stations balnéaires et de ports de plaisance notamment étaient vifs. Heureusement quelques scandales (Trebeurden) et l’arrivée de la Loi littoral en janvier 1986 ont calmé certains appétits et limité ces équipements lourds tant pour les milieux et les paysages que pour les contribuables.

Toutefois, si les deux dernières décennies ont été plus calmes en matière de grandes réalisations touristiques, passées de mode, la pression n’est pas pour autant retombée et s’est faite plus insidieuse. Au contraire même, l’engouement dont jouit la Bretagne à partir de la fin des années 90, en fait désormais la destination littorale la plus recherchée de métropole. Cette situation résulte pour partie d’une saturation et d’une banalisation du tourisme méditerranéen, grande destination estivale des années 60 à 80, conduisant de nombreux touristes à rechercher des lieux plus conviviaux et plus authentiques. Ces changements de destination ont pu être observés et analysés. Elle trouve aussi son origine dans un accès plus aisé au territoire breton (autoroutes, TGV) à partir des années 90, mettant la région à quelques heures de trajet des grands centres métropolitains de l’Ile de France ou de l’Europe rhénane. Enfin, la diffusion du mode de vie urbain des grandes agglomérations, y compris dans la région (Rennes et Nantes) amplifie ce phénomène, poussant leurs populations à fuir ces concentrations dès qu’un moment de liberté s’offre à elles. Les migrations estivales et de week-end sont là pour le prouver. S’en est suivie toute une mutation de la région, transformant celle-ci de simple destination touristique en lieu de villégiature.

DĂ©sormais ces deux activitĂ©s sont liĂ©es, mĂŞlant selon les Ă©tapes de la vie, loisirs et rĂ©sidentialisation. Les flux migratoires qu’enregistre actuellement la Bretagne, confirment cette tendance. Sur les 35 000 nouveaux habitants annuels arrivant dĂ©jĂ  et attendus par l’INSEE dans ses prĂ©visions Ă©tablies jusqu’en 2040, 87% proviendraient d’une immigration vers la rĂ©gion. Cependant, ces nouveaux arrivants sont en majoritĂ© des personnes de plus de 50 ans, dotĂ©es d’un fort pouvoir d’achat, lequel leur permet de s’établir dans les agglomĂ©rations littorales ou dans les zones touristiques cotĂ©es. Et leur espĂ©rance de vie limitĂ©e n’est pas sans poser problème Ă  terme. Il en rĂ©sulte toute une transformation des espaces littoraux, dont les aspects les plus perceptibles des annĂ©es 2000 ont Ă©tĂ© la spĂ©culation immobilière rĂ©sultant de leur volontĂ© de s’installer en ces lieux touristiques et la multiplication de rĂ©sidences secondaires ou principales, majoritairement pavillonnaires, qui ont nappĂ© les espaces littoraux et rĂ©tro-littoraux tout en dilatant les villes-ports traditionnelles. Surtout leur venue a contribuĂ© Ă  un processus d’exclusion des populations autochtones et des activitĂ©s traditionnelles dĂ©pendantes de ces milieux : au nom d’une vision Ă©dĂ©nique, la vie littorale s’oriente uniquement vers les loisirs.

Les conséquences sociales et économiques sont lourdes en termes d’activités, de ségrégation sociale et générationnelle. Plus grave, la destruction de ces équilibres socio-économiques particuliers affecte la production de cultures originales, les paysages et cadres de vie qui en résultent (voir texte dans le tiroir). L’originalité touristique de la Bretagne progressivement se dilue. Ce qui en faisait un élément attractif il y a 20 ans encore, disparaît peu à peu, laissant place à des comportements frelatés et uniformisés. Véritable question à traiter si l’on souhaite la pérennisation de cette activité.

Autres impacts non nĂ©gligeables et concernant Ă  la fois la vie des populations autochtones et l’avenir du territoire de la rĂ©gion, sont les lourdes atteintes que les concentrations touristiques gĂ©nèrent sur les milieux, littoraux particulièrement. La multiplication par trois sur les rivages des populations lors des mois d’étĂ© (ponctuellement jusqu’à 30 fois dans certaines communes littorales) conduisent Ă  la saturation momentanĂ©e des rĂ©seaux de communication. Mais plus grave, leurs besoins Ă©lĂ©mentaires en eau potable, leurs rejets d’eaux usĂ©es, leurs dĂ©chets, impliquent de lourds investissements de la part des collectivitĂ©s locales. Rien d’étonnant que le prix du mètre cube d’eau soit ici parmi les plus Ă©levĂ©s de France (plus de 4€ du m3, jusqu’à 8€ dans les Ă®les). Les prĂ©lèvements d’eau potable sont parfois problĂ©matiques en Ă©tĂ© malgrĂ© de lourds Ă©quipements d’interconnexion des rĂ©seaux. Plus grave, les stations d’épuration, mĂŞme mises aux normes, ont du mal Ă  assurer des rejets tolĂ©rables pour le milieu maritime bordier en raison des fluctuations importantes des masses Ă  traiter en Ă©tĂ©, ce qui met en pĂ©ril des filières entières d’activitĂ©s conchylicoles. Le bassin de Carnac, le Mor Bras particulièrement souffrent, en plus des algues vertes devenues communes sur nos rivages, de pollutions importantes portant atteinte aux filières halieutiques pourtant vitales pour ces territoires littoraux. En ces domaines, les Ă®les concentrent d’ailleurs toutes les contradictions de telles orientations. Entre dĂ©veloppement du tourisme et maintien des activitĂ©s primaires, entre activitĂ©s conjoncturelles et activitĂ©s pĂ©rennes, des choix cruciaux sont parfois Ă  faire…mais ne sont pas opĂ©rĂ©s !


Les mutations et interrogations résultant de la crise de 2008

Les effets de la crise financière de 2008, guère perceptibles avant 2010 dans la rĂ©gion et dans ce domaine d’activitĂ© qui repose sur une Ă©conomie redistributive, changent dĂ©sormais la donne et conduisent Ă  revisiter certains schĂ©mas. Car la crise est lĂ  et pour longtemps, changeant durablement les comportements. Les services de la RĂ©gion s’interrogent, les ComitĂ©s RĂ©gionaux du Tourisme sont Ă  la recherche de pistes nouvelles pour maintenir cette activitĂ© si importante pour l’économie, pointant du doigt les faiblesses du système. Pour ces structures en charge de l’activitĂ©, la Bretagne est dĂ©sormais en « situation de dĂ©crochage touristique Â». La pĂ©riode faste des annĂ©es 2000 est derrière nous.

Dans un contexte très concurrentiel dans ce genre d’activité et de mobilité croissante de la clientèle, le tourisme familial et résidentiel ne suffit plus à faire vivre l’appareil économique actuel. L’intense concurrence entre destinations, prises à l’échelle internationale en raison du faible coût du transport aérien (low cost), la baisse réelle du pouvoir d’achat des ménages, les attentes de plus en plus exigeantes des clientèles en matière de prestations et d’environnement, bousculent les schémas encore valides il y a quelques années. Entre 2002 et 2012, la Bretagne a enregistré une perte de 8% des nuitées totales, 21% en ce qui concerne celles des étrangers. Le secteur non marchand (chambres d’hôtes) semble le plus affecté. C’est que les comportements ont changé. La dévaluation de la Livre a détourné les Britanniques d’une région où leur présence était pourtant traditionnelle (voir chapitre de 1994). Les autres clientèles étrangères, notamment du sud de l’Europe très touchées par la crise (Espagnols, Italiens) se sont raréfiées. Les visiteurs accentuent leurs incursions de quelques jours, conçues au dernier moment (rôle du Net), au détriment des séjours longs. L’embellie conjoncturelle de 2013 qui sauve la saison, résulte certes du temps clément affiché lors du mois d’août mais surtout du fait que la Bretagne a constitué, en ce temps de crise, une destination sans risque, peu coûteuse, de proximité, attirant une part importante de la population nationale en manque de dépaysement.

Si les visiteurs affichent des taux de satisfaction Ă©levĂ©s de leur sĂ©jour (83%), soulignant au passage la qualitĂ© de l’environnement, de l’accueil et la sĂ©curitĂ©, il apparaĂ®t de plus en plus nĂ©cessaire de s’adapter Ă  ces changements qui sont certes techniques mais surtout comportementaux. Du coup, une remise en cause profonde s’opère actuellement au niveau des structures touristiques afin de relancer cette activitĂ©. Les faiblesses de l’appareil sont soulignĂ©es : problème de renouvellement des clientèles, disparition de celles d’habituĂ©s, dĂ©faut d’organisation globale, dispersion des acteurs, vieillissement des Ă©quipements, surfrĂ©quentation de certains secteurs comme le golfe du Morbihan par exemple.

Des interrogations plus profondes d’ailleurs apparaissent quant Ă  l’avenir de ces zones entières qui ont construit leur dĂ©veloppement sur les dĂ©marches rĂ©sidentielles. Dans un contexte de crise et de diminution de revenu des mĂ©nages, quel est l’avenir de ces trop nombreuses rĂ©sidences secondaires ? Leur coĂ»t Ă©levĂ© ne favorise guère la vente (baisse des prix, stagnation du marchĂ© de l’immobilier, vieillissement des villas) ou la reprise, lors de successions, par les jeunes gĂ©nĂ©rations aux revenus moindres et aux comportements diffĂ©rents de ceux de leurs aĂ®nĂ©s. Ne risque-t-on pas de voir naĂ®tre des friches touristiques en certains lieux ? C’est toute une vision diffĂ©rente du tourisme qui prend forme et s’adapte difficilement Ă  une approche purement Ă©conomique de cette activitĂ©. Il en rĂ©sulte la dĂ©finition de nouvelles stratĂ©gies de marketing et de communication ; visant Ă  ouvrir l’ensemble du territoire de la Bretagne Ă  cette activitĂ©, avec la dĂ©finition de grands espaces de frĂ©quentation liant littoral et intĂ©rieur par bassins, ce que le CTR nomme les « Destinations touristiques de Bretagne Â», impliquant davantage les collectivitĂ©s locales. Depuis 2007 particulièrement, le «tourisme vert Â» intĂ©rieur est valorisĂ©, s’appuyant sur les parcs de loisirs, l’accueil Ă  la ferme ou chez l’habitant, les chemins de randonnĂ©e, les canaux et voies vertes. Mais la question n’est-elle pas plus globale ?


Vers l’idée d’un tourisme durable ou intégré

La RĂ©gion essaie d’impulser cette idĂ©e Ă  travers son « Acte 2 du SchĂ©ma rĂ©gional touristique Â» (2013) plaçant le tourisme au sein de la vie des territoires et l’identitĂ© de la rĂ©gion au cĹ“ur de l’offre. Vaste projet dont sans doute tous les paramètres sont loin d’être pris en compte. Car il s’agit bien, dans une telle dĂ©marche, « de tout mettre en Ĺ“uvre pour trouver l’équilibre entre les aspects Ă©conomiques, sociaux et environnementaux de l’économie touristique Â» pour reprendre les propos des initiateurs de ce projet. Y est Ă©galement fait rĂ©fĂ©rence Ă  « la culture vivante transmise par les Bretons Â».

Ces objectifs annoncĂ©s de « tourisme durable Â» constituent certes un progrès par rapport aux pratiques en cours. Mais ils impliquent des changements radicaux du comportement des acteurs et de la clientèle, lesquels ne peuvent s’opĂ©rer rapidement. Devant permettre une meilleure rencontre entre habitants et visiteurs cette pratique nouvelle suppose un Ă©talement touristique difficile Ă  mettre en place. Elle nĂ©cessite par ailleurs un rĂ©Ă©quilibrage de l’offre d’hĂ©bergement, devant s’orienter davantage vers l’Argoat. Elle va jusqu’à concevoir un tourisme d’immersion au sein de communautĂ©s via des Ă©vènements festifs. Enfin elle rĂ©clame une mise en cohĂ©rence des offres et des services proposĂ©s, ce qui suppose coordination des Ă©quipements et des politiques, gestion globale Ă  l’échelle rĂ©gionale et non locale… une sorte de vĹ“u pieux Ă  imposer dans un monde oĂą la concurrence est traditionnellement fĂ©roce.

Mais surtout, comme pour l’art de la guerre, les orientations et dĂ©cisions ne doivent-elles dĂ©pendre que du seul ressort des acteurs directement concernĂ©s, professionnels du tourisme, collectivitĂ©s locales, responsables politiques ? On le mesure en lisant les objectifs de ce SchĂ©ma rĂ©gional touristique dans lequel il est suggĂ©rĂ© « de dĂ©velopper une rĂ©elle Ă©conomie touristique sur la Bretagne en concertation avec l’ensemble des acteurs touristiques et politiques Â» de la rĂ©gion. Dans un cadre vĂ©ritablement intĂ©grĂ©, cette activitĂ© ne doit-elle ĂŞtre analysĂ©e qu’à travers la seule perception des professionnels du secteur ?

Le tourisme est certes une activitĂ© Ă©conomique majeure et un fait incontournable de sociĂ©tĂ©. Mais s’appuyant sur les ressources d’une collectivitĂ©, elle implique tous les citoyens qui vivent, habitent et travaillent sur son territoire. Au-delĂ  des jeux marchands de ce secteur, c’est donc un nouvel Ă©quilibre qu’il faut trouver entre, bien sĂ»r, les acteurs directement concernĂ©s par l’activitĂ©, mais aussi tous ceux qui sont indirectement impactĂ©s par ses effets dans leur cadre de vie et de travail. Car ce sont eux qui construisent les paysages originaux qui sĂ©duisent, qui Ă©laborent les cultures diffĂ©rentes qui attirent, qui font de la Bretagne ce territoire si particulier et plein d’attraits. Le tourisme ne deviendra rĂ©ellement durable que lorsqu’il ne s’imposera plus dans une vision de marketing stĂ©rĂ©otypĂ©e et spĂ©cialisĂ©e mais, Ă  l’inverse, quand il sera le produit d’une vĂ©ritable fusion des activitĂ©s et des hommes, c’est Ă  dire profitable Ă  tous (ouvert Ă  des formes de pluri-activitĂ©s) et intĂ©grĂ© aux impĂ©ratifs de prĂ©servation des milieux. Une telle lecture supposerait la constitution d’un « Conseil RĂ©gional du Tourisme», semblable Ă  celui Ă©laborĂ© pour la gestion littorale et de la mer, et rĂ©unissant, sur le mĂŞme principe, tous les types d’acteurs concernĂ©s, Ă  savoir les professionnels du tourisme et les reprĂ©sentants politiques bien sĂ»r, mais aussi ceux d’autres secteurs d’activitĂ©s, des associations et des compĂ©tences d’expertise. Vaste chantier, bien utopique peut-ĂŞtre !

Atteindre de tels objectifs renforcerait alors les apports économiques et d’échanges culturels qu’une telle activité, ainsi conçue, pourrait apporter à la région.


Bibliographie :

  • LEBAHY Yves et Le DELEZIR Ronan, Le littoral agressĂ© - Pour une politique volontariste de l’amĂ©nagement en Bretagne, Editions ApogĂ©e, novembre 2006.
  • LEBAHY Yves, « La mer et le littoral, enjeux majeurs de l’amĂ©nagement en Bretagne et Ă©lĂ©ments d’affirmation d’une identitĂ© bien particulière, dans Bretagne un autre littoral, ouvrage collectif de « GĂ©ographes de Bretagne Â», Editions ApogĂ©e, janvier 2009.
  • Ouvrage collectif, Explorateurs d’avenirs, chapitre 2, « Un tourisme durable au service de la Bretagne Â», Bretagne Prospective, avril 2014.




TIROIR : Le tourisme


Documents consultables dans le tiroir "Tourisme" :



L’économie du tourisme et de la villĂ©giature : une hĂ©rĂ©sie en termes d’amĂ©nagement responsable et durable

Auteur : Yves LEBAHY (Professeur agrĂ©gĂ© de gĂ©ographie - Master l’amĂ©nagement maritime et littoral - UniversitĂ© de Bretagne Sud – Lorient)


Une analyse effectuée à travers le cas de la Bretagne (Janvier 2009)


Voilà 15 ans déjà que, dans un chapitre consacré au tourisme de l’ouvrage Géographie et aménagement de la Bretagne, je dénonçais les désordres multiples occasionnés par cette activité sur les littoraux de la région tout en montrant à quel point les retombées économiques étaient difficiles à cerner et de fait bien limitées (1). Un signal d’alarme était ainsi lancé mais ce propos de géographes est resté lettre morte et leurs apports en matière d’aménagement et d’anticipation à percevoir les phénomènes bien vains. Cette analyse n’a pourtant rien perdu de sa perspicacité tant l’accélération des effets pervers en ces domaines s’est emballée sur les espaces littoraux depuis les années 1997-1999, phase de rupture dans le comportement des populations venant dans la région. De région simplement touristique, la Bretagne devenait également et assez brutalement une région de villégiature, ce qui en renforçait les impacts sur le territoire.

Car un lien ténu associe ces deux activités. Si le tourisme de masse se développe en Bretagne à partir des années soixante, il ne reste pendant de longues décennies qu’une pratique estivale limitée aux deux mois d’été, le plus souvent familiale, aux moyens modestes, dont les conséquences se limitent essentiellement à la multiplication des campings, des centres de vacances, au développement d’une hôtellerie et d’équipements de loisirs. C’est donc avant tout un tourisme populaire, de séjours dont les répercussions sur le territoire ont certes été déjà importantes mais sans commune mesure avec les effets des mutations récentes.

Car, le niveau de vie Ă©voluant, les habitudes de frĂ©quentations se pĂ©rennisant, la saison touristique s’étalant sur l’annĂ©e, la rĂ©sidence secondaire s’est dĂ©veloppĂ©e dans des proportions parfois effarantes (jusqu’à 46% des habitations du Pays d’Auray), marquant par sa prĂ©sence constante les paysages. Elle constitue dĂ©sormais un mode d’hĂ©bergement dominant pour les touristes qui frĂ©quentent la rĂ©gion : 70% des sĂ©jours s’opèrent dĂ©sormais grâce Ă  ce mode d’hĂ©bergement (2). Mais parallèlement elle est peu Ă  peu devenue une rĂ©sidence de retraite voire le lieu de rĂ©sidence alternĂ©e pour des populations urbaines des grands centres nationaux et europĂ©ens qui migrent hebdomadairement entre leurs lieux de travail, de vie et de loisirs. L’accès Ă  la Bretagne Ă©tant dĂ©sormais devenu aisĂ©, tant sur une aire nationale qu’europĂ©enne, un nombre important de personnes pratiquent dĂ©sormais la double rĂ©sidence, modifiant du mĂŞme coup les effets de cette villĂ©giature sur le territoire breton, littoral plus particulièrement. Car si la rĂ©gion attire, c’est avant tout pour rĂ©pondre au dĂ©sir de mer des populations frustrĂ©es de nature des grands centres urbains de l’Europe. Les mobilitĂ©s actuelles renforcent donc ce phĂ©nomène de villĂ©giature et du mĂŞme coup les impacts qu’il gĂ©nère sur les territoires. Cette dernière dĂ©cennie marque donc une rupture dans les comportements mais aussi ses consĂ©quences et il est aujourd’hui de plus en plus difficile de dĂ©connecter l’activitĂ© de villĂ©giature de celle du tourisme qui l’alimente.

La volonté, un temps, de développer le tourisme comme ressource économique trouve donc actuellement ses limites et nécessite de reconsidérer le rapport que doit entretenir la région à l’égard de cette activité.

La résidence secondaire, un phénomène lourd en Bretagne

La rĂ©sidence secondaire s’est donc peu Ă  peu imposĂ©e en Bretagne comme le mode d’urbanisation caractĂ©ristique du paysage littoral : pavillons individuels aux volets clos une bonne part de l’annĂ©e. Ce phĂ©nomène est particulièrement sensible sur le littoral sud oĂą de trop nombreuses communes enregistrent des taux de près de 70 Ă  80% de rĂ©sidences secondaires, le record Ă©tant dĂ©tenu par la commune d’Arzon (Morbihan) avec 78% de ces logements dĂ©diĂ©s Ă  cette fonction. Mais si tout le littoral sud et particulièrement les pĂ©riphĂ©ries fortement attractives du Mor Braz sont concernĂ©es par ce phĂ©nomène, il se retrouve Ă©galement sur certaines portions de la cĂ´te nord, dans le TrĂ©gor, le Penthièvre, le pays Malouin et se dĂ©veloppe actuellement sur le secteur des Abers.

Sur le parc de 1,650 million de logements que compte aujourd’hui la rĂ©gion Bretagne, 14,5% sont constituĂ©s de rĂ©sidences secondaires soit un peu plus de 238 000 unitĂ©s d’habitation. Ce taux qui place la rĂ©gion au 5ème rang au niveau mĂ©tropolitain en ce domaine, peut paraĂ®tre faible au regard de la situation de la Corse (33,5%) ou de la rĂ©gion Languedoc Roussillon (22%). Toutefois son Ă©volution est alarmante car c’est aujourd’hui en Bretagne que sont enregistrĂ©s les plus forts taux de croissance de ce type d’habitat. Alors que toutes les rĂ©gions littorales ont freinĂ© la construction des rĂ©sidences secondaires Ă  partir de 1992, ramenant chacune leurs surfaces construites Ă  un niveau compris entre 50 et 70 000 m2 de shon/an, la Bretagne Ă  l’inverse l’a renforcĂ©e très nettement depuis 1997 : le niveau y atteint depuis cette date une surface construite annuellement supĂ©rieure Ă  150 000 m2 de shon, accĂ©lĂ©rant ainsi le processus (3). Alors que le rythme global des constructions s’y accroĂ®t chaque annĂ©e, sur les 42 000 constructions rĂ©alisĂ©es en 2007, 14 329 (soit 35% du parc) avaient vocation Ă  ĂŞtre des rĂ©sidences secondaires, 86% d’entre elles Ă©tant en situation littorale, 47% localisĂ©es sur le seul littoral morbihannais. Comme il s’agit lĂ  essentiellement des pavillons individuels (71% du parc immobilier alors que la moyenne française se situe Ă  55%) fortement consommateurs d’espace (300m2/hab. sur le golfe du Morbihan quand la moyenne rĂ©gionale se situe Ă  90 m2/hab.), c’est toute une urbanisation spĂ©cifique qui accompagne ce phĂ©nomène de rĂ©sidentialisation des populations littorales et progressivement dĂ©nature, voire dĂ©figure, les paysages de bord de mer. La rĂ©sidence secondaire est en Bretagne essentiellement pavillonnaire et fortement consommatrice d’espace.

Par ailleurs, cette dynamique ne semble pas sur le point de s’interrompre. Une Ă©tude rĂ©alisĂ©e par les notaires de l’Ouest dĂ©montre que les transactions relatives aux rĂ©sidences secondaires concernaient, en 2007, 34% du marchĂ© de l’immobilier de la Bretagne historique mais pouvait sur certains secteurs dĂ©passer ce chiffre : 61% sur le littoral de la Loire atlantique, 43% sur le secteur Golfe du Morbihan et de la presqu’île de Quiberon, 38% dans le Pays malouin (4). Or cette mĂŞme Ă©tude souligne le fait que ces transactions concernent principalement des populations âgĂ©es : 56% de ces acquĂ©reurs ont plus de 60 ans. Et c’est bien lĂ  une autre caractĂ©ristique du phĂ©nomène. Les populations qui viennent ici rĂ©sider, sont des populations âgĂ©es, pour un bon tiers d’origine extĂ©rieure Ă  la rĂ©gion. En effet, les flux de population qui s’orientent actuellement vers la Bretagne vont croissant, renforçant au passage un solde migratoire devenu positif. On pourrait se rĂ©jouir d’un tel dynamisme. Mais sur les flux actuels qui migrent vers la rĂ©gion au rythme de 25 Ă  30 000 habitants nouveaux chaque annĂ©e, près de 37% concernent des personnes de plus de 60 ans. Sur les 600 000 habitants supplĂ©mentaires attendus d’ici 2030, 20% seront des personnes seules de plus de 65 ans (5). Si nombre d’entre elles sont des bretons exilĂ©s dans les annĂ©es 60 pour des raisons d’emploi et qui effectuent un retour au pays, on constate Ă©galement que ces flux sont constituĂ©s par des populations sans lien direct Ă  la rĂ©gion. Ces dernières y viennent en raison de l’attrait que ses rivages, considĂ©rĂ©s comme prĂ©servĂ©s (notion très relative), exercent sur elles et du fait d’un accès aisĂ© Ă  partir des grandes mĂ©tropoles françaises et europĂ©ennes dont elles sont issues. Dans ce cas, le lien est Ă©vident avec les pratiques touristiques, la rĂ©sidentialisation perpĂ©tuant les sĂ©jours estivaux antĂ©rieurs. Mais en s’orientant majoritairement vers le littoral, lieu rĂŞvĂ© de fin de vie, ces personnes le transforment peu Ă  peu en une immense maison de retraite, vĂ©ritable ghetto de personnes âgĂ©es. Les consĂ©quences en sont Ă©normes pour les espaces littoraux, pour la rĂ©gion toute entière.


L’économie de la villĂ©giature : une Ă©conomie minière par essence

Les effets de telles dynamiques sont désormais connus et ont déjà été largement dénoncés (6). En effet, si l’économie résidentielle n’est pas responsable de la totalité des évolutions qui concernent le littoral breton, elle y participe grandement. Par la spéculation immobilière et foncière affectant à la fois le bâti mais aussi, par contrecoup, le foncier agricole considéré comme devant être inéluctablement destiné à la construction, par l’urbanisation socialement sélective qu’elle génère, par l’éviction des activités primaires littorales qu’elle suscite, cette économie perturbe tous les équilibres économiques et sociaux de la bande côtière voire maintenant, par report, des zones rétro littorales fort éloignées. Elle participe par ailleurs au renforcement d’une concentration urbaine littorale, destructrice des paysages, des équilibres environnementaux, de tout un patrimoine bâti et culturel que portaient ces espaces. En effet, c’est donc toute la géographie de la région qui s’en trouve recomposée, mettant en péril ses activités traditionnelles, repoussant des populations vers l’intérieur des terres, leur imposant une mobilité coûteuse, générant en contrecoup des flux de circulation ingérables. Ces externalités négatives sont très lourdes, non comptabilisées, supportées par les ménages, les plus fragiles et les moins aisés particulièrement.

Pire, elle met en pĂ©ril la survie d’activitĂ©s thĂ©oriquement pĂ©rennes et irremplaçables, spĂ©cifiques de ces milieux si particuliers que sont la mer et le littoral : agriculture littorale avec ses productions originales, pĂŞche et conchyliculture, activitĂ©s portuaires et industrielles. Toutes subissent sa concurrence : ainsi le foncier Ă  stricte destination agricole voit, en certains lieux très prisĂ©s, son prix multipliĂ© par trois par rapport Ă  son coĂ»t rĂ©el car il est recherchĂ© soit pour permettre un Ă©levage de loisirs, soit pour assurer la protection d’un cadre de vie. Toutes sont considĂ©rĂ©es comme dĂ©rangeantes, sources de nuisances qui viennent perturber la quiĂ©tude d’une villĂ©giature de bord de mer. Le littoral n’est plus alors considĂ©rĂ© que comme un cadre de vie idyllique qu’il ne faut en rien souiller par des bruits, des odeurs, des mouvements, des installations, des mutations : une sorte de conservatoire. Sa fonction productive est niĂ©e alors mĂŞme qu’elle est plus puissante que jamais, ses potentialitĂ©s de dĂ©veloppement Ă©normes dans le contexte actuel de mondialisation et de concurrence Ă©conomique. En Ă©vinçant des territoires concernĂ©s toute rivalitĂ©, l’économie de la villĂ©giature devient peu Ă  peu une mono activitĂ©. En cela elle appauvrit les territoires sur lesquels elle s’installe. Elle bloque toute vellĂ©itĂ© d’initiative.

Pourtant ses partisans prĂ©tendent qu’elle gĂ©nère de la richesse. C’est vrai en apparence et sur du court terme. Mais cela se fait au prix d’une extrĂŞme fragilitĂ© de l’économie locale et rĂ©gionale. Par sa valeur ajoutĂ©e, l’activitĂ© touristique ne gĂ©nère-t-elle pas l’une des sources de revenus les plus importantes de la RĂ©gion après l’agriculture ? Certes, mais Ă  quel prix ? C’est sans compter avec ces externalitĂ©s nĂ©gatives. Par ailleurs, de quelle nature sont les emplois qui en rĂ©sultent ? EstimĂ©s Ă  environ 46 000 emplois permanents soit 4,7% du total auquel il faut ajouter les saisonniers des mois d’étĂ©, deux fois plus nombreux. On peut donc estimer que ce secteur d’activitĂ© pèse autant que la filière agro alimentaire. Mais surtout, sous forme salariale, ils sont intermittents, mal rĂ©munĂ©rĂ©s, aux conditions tellement dĂ©plorables que, ces dernières saisons, il a Ă©tĂ© difficile d’en couvrir les besoins par une main d’œuvre locale. Quant Ă  l’activitĂ© de villĂ©giature plus particulièrement, compte tenu de la population qu’elle concerne, il ne s’agit principalement que d’emplois Ă  la personne, n’offrant aux actifs Ă  la recherche d’emploi qu’un travail momentanĂ© et Ă  durĂ©e dĂ©terminĂ©e qui n’est au mieux acceptĂ© que par le dĂ©sir impĂ©rieux de rester vivre sur place. L’idĂ©e que ces retraitĂ©s aisĂ©s alimentent une manne financière pour le lieu oĂą ils ont Ă©lu domicile, peut paraĂ®tre effective Ă  quelques uns. Pour les populations locales, ces retombĂ©es ne sont que bien relatives. En fait, l’économie de villĂ©giature introduit un système de sociĂ©tĂ© duale très dĂ©sĂ©quilibrĂ© oĂą extrĂŞme richesse et extrĂŞme pauvretĂ© se cĂ´toient tout en s’excluant.

Plus grave Ă  l’échelle territoriale ce dĂ©sĂ©quilibre souligne le conflit existant entre Ă©conomie de production et Ă©conomie de redistribution. Le travail de Laurent Davezies(7) dĂ©montre combien il est risquĂ© de construire un « dĂ©veloppement Â» sur cette Ă©conomie de villĂ©giature. MĂŞme s’il constate que le dĂ©partement du Morbihan, un des cinq Ă  produire la plus faible valeur ajoutĂ©e de l’hexagone, est dĂ©sormais un des cinq dont la croissance du revenu dĂ©clarĂ© des mĂ©nages s’est le plus accru entre 1990 et 2004, il affirme qu’on ne peut parier raisonnablement sur un tel moteur de l’économie. Car si la redistribution des richesses produites sur d’autres portions du territoire national peut bĂ©nĂ©ficier par versements de retraites, transferts de revenus liĂ©s Ă  un dĂ©placement de l’habitat principal, Ă  des rĂ©gions en bas de tableau en matière de crĂ©ation de valeur ajoutĂ©e, cet effet d’aubaine n’est que conjoncturel. Il peut très vite se dĂ©localiser. Construire une Ă©conomie locale sur de telles bases devient vite alĂ©atoire sinon irresponsable.

Des signes devraient d’ailleurs alerter les responsables politiques et Ă©conomiques qui misent sur de tels choix. Car la prĂ©sence d’une Ă©conomie de la villĂ©giature est par nature instable. Celle-ci ne s’installe sur un territoire qu’à certaines conditions : qualitĂ© d’un environnement naturel, agrĂ©ment climatique, intĂ©rĂŞt culturel, calme social. Elle vient consommer un espace tout en recherchant la tranquillitĂ©. Qu’une de ces conditions vienne Ă  changer, que l’intĂ©rĂŞt s’épuise, les populations concernĂ©es optent alors pour un autre lieu. Or, en renforçant cette fonction de villĂ©giature sur nos cĂ´tes, cette logique s’autodĂ©truit. Elle banalise peu Ă  peu les paysages, les urbanise, tue les Ă©lĂ©ments producteurs d’une activitĂ© et d’une culture originale, contribue par sa densitĂ© Ă  la pollution marine. En un mot, elle consomme les lieux. Leur intĂ©rĂŞt du coup s’évanouit. DĂ©jĂ  nous pouvons constater que les flux migratoires qui actuellement bĂ©nĂ©ficient Ă  la Bretagne, incorporent des populations quittant l’espace mĂ©diterranĂ©en qui ne rĂ©pond plus Ă  leurs attentes en la matière. Certes ces flux sont infimes mais dĂ©jĂ  significatifs. Dans le mĂŞme temps, nous constatons que des populations qui s’étaient installĂ©es sur le site du Crouesty en Arzon, au tout dĂ©but de son existence, le quittent dĂ©sormais pour aller s’installer vers la rĂ©gion des Abers en Bretagne nord-ouest ou dans les HĂ©brides intĂ©rieures de l’Écosse, lieux offrant une qualitĂ© environnementale bien supĂ©rieure.

Cette Ă©conomie de villĂ©giature n’est donc bien que conjoncturelle, instable par nature, consommatrice d’un espace et destructrice d’un environnement. Rien ne peut donc ĂŞtre construit durablement Ă  travers une telle activitĂ©. Il faut Ă  la sociĂ©tĂ© bretonne remettre en cause un tel modèle de vie qui spĂ©cialise les espaces, leur attribuant une fonction unique et particulière, induisant une mobilitĂ© coĂ»teuse et vibrionnante, dĂ©sĂ©quilibrante sur le plan social et Ă©conomique. Un territoire Ă©quilibrĂ© doit avant tout ĂŞtre un lieu oĂą l’on vit, travaille et habite conjointement. Cela suppose en consĂ©quence, mixitĂ© des activitĂ©s, des fonctions et des hommes, tant sociale que gĂ©nĂ©rationnelle. C’est Ă  cette seule condition qu’un territoire peut ĂŞtre vivant, producteur d’identitĂ© et de culture. C’est aussi Ă  cette seule condition qu’une sociĂ©tĂ© responsable peut se projeter sur le long terme. Si les loisirs sont une donnĂ©e de nos sociĂ©tĂ©s contemporaines, ils ne devraient pas constituer un objectif majeur, une fonction unique. Ne doivent-ils pas, au mieux, s’inscrire dans les sociĂ©tĂ©s en place comme un appoint Ă©conomique complĂ©mentaire Ă  des activitĂ©s plus pĂ©rennes ? Ainsi pourra-t-on vĂ©ritablement envisager un amĂ©nagement durable.


Notes :

  • LEBAHY Yves, « Le tourisme, incidences sur la vie et l’environnement Â», dans LE RHUN Pierre Yves (Coordinateur), GĂ©ographie et AmĂ©nagement de la Bretagne, Ă©ditions Skol Vreizh, novembre 1994, pp.124-126.
  • DonnĂ©es de l’Observatoire rĂ©gional du tourisme.
  • Ministère de l’Equipement, Ă©tude SIDATEL de 1990Ă  2003, Observatoire du littoral.
  • Les notaires et le marchĂ© de l’immobilier en Bretagne, octobre 2008, consultable sur le site www.notaires-ouest.com.
  • INSEE, « 370 000 mĂ©nages supplĂ©mentaires en 2030 Â», revue Octant n°112.
  • LEBAHY Yves, LE DELEZIR Ronan, Le littoral agressĂ©. Pour une politique volontariste de l’amĂ©nagement en Bretagne, Editions ApogĂ©e, novembre 2006.
  • DAVEZIES Laurent, La rĂ©publique et ses territoires, la circulation invisible des richesses, Editions du Seuil, La rĂ©publique des idĂ©es, janvier 2008, pp.63-67.


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